oct 192017
 

Beaucoup de femmes, dont je suis, ont observé, poings serrés et cœur au bord des lèvres, tous les témoignages déposés sur les réseaux sociaux par des victimes de violences sexuelles. Ces femmes témoignaient de tous les pays, avaient toutes les couleurs, les origines, tous les âges, toutes ou aucune religion.

C'était difficile.
Difficile parce que chaque témoignage ramenait chaque femme à ce qu'elle a vécu.
C'était difficile de voir des femmes se souvenir.
C'était difficile de voir des femmes, qui habituellement ne veulent pas parler de tout cela, qui habituellement font "comme si", témoigner.
C’était difficile de voir des hommes feindre de s’étonner alors que c’est le 50eme hashtag sur le sujet et qu’on ne peut plus faire en 2017 comme si on ne savait pas.
C’était difficile de voir des hommes louer cette libération de la parole, alors que chaque témoignage me donnait envie de hurler à n’en plus finir.
C’était difficile de voir des hommes m’expliquer que « les choses avancent » au moment où l’on est noyé sous les témoignages de viols et d’agressions. Et il faut se taire parce qu’ils sont gentils ceux-là ; si on les agresse, il ne restera personne.
Difficile parce que j’ai été témoin au début des années 2000 de la première prise de parole collective de victimes de violences sexuelles, sur le forum des Chiennes de garde et que très peu a changé depuis lors : nous avons parlé, on nous a dit qu’on nous écoutait, il ne s’est rien passé.
C’était difficile d’avoir à la fois envie que la parole se libère et qu’elle s’arrête, qu’on se taise toutes, parce que c’est trop, trop de souffrance et surtout trop d’indifférence.
C’était difficile de voir chaque insulte et chaque moquerie adressée à chaque victime parce qu’elles font écho à beaucoup d’histoires personnelles. Comment « se foutre des trolls » quand votre père, votre mère, vos amis, votre mari, la police, la justice ont eu le même discours ?
C’était difficile de voir les injonctions à porter plainte alors qu’on est tant à avoir tenté de le faire et tant à avoir été dissuadées.
C’est difficile de retrouver sous les traits d’un troll de 17 ans ce que vous ont dit votre mère, votre mec ou votre meilleure amie.
C’est difficile de lire les posts d’hommes, même bardés des meilleures intentions. Il aura fallu un tsunami pour qu’ils écoutent au lieu de simplement entendre ? Il aura fallu que des femmes raisonnables s’y mettent - et pas seulement des féministes semi hystériques - pour qu’ils écoutent ? Je ne sais même plus quels mots employer pour décrire la souffrance qui prend, qui tord, qui vrille à comprendre qu’il n’y a pas de vrai espoir, que toutes les femmes y ont droit, y auront droit et que voilà c’est comme ca.
C’est difficile de constater que les violences sexuelles restent « un problème de femmes » alors que 98% des auteurs sont des hommes.
C’est difficile de voir que nos amis, nos collègues, nos pères, nos frères, nos maris et nos amants vivent au fond très bien en sachant qu’on sera toutes agressées sexuellement à des degrés plus ou moins divers au cours de notre vie.

Je suis toujours stupéfaite de lire que nous féministes faisons notre buzz et notre business avec les violences sexuelles alors que cela fait si mal, si mal, c’est une douleur sans fin, une injustice telle qu’elle laisse le souffle court. Chercher les bons mots toujours pour qu’on écoute enfin, qu’on mette les moyens qu’on engage une vraie politique, car oui c’est possible d’arrêter tout cela pour peu qu’on le veuille.

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oct 172017
 

L’état de grâce aura duré deux jours. Deux jours où la voix des femmes victimes de Weinstein arrivait à être plus forte que celle de ceux qui les traitaient de lâches, de menteuses ou de putes.
Et puis les femmes du monde entier s’y sont mises. Cela était relativement acceptable quand c’était un violeur qui était loin, à Hollywood là-bas, où l’on pouvait fantasmer sur des orgies, des vies de débauché et des hommes qui ne sont pas comme nous. C’était inacceptable, intolérable que des Madame tout le monde osent prétendre vivre jour après jour la même chose.
On les a accusées de ne pas donner de nom, on les a accusées de donner des noms, on les a accusées de parler tardivement, on les a accusées de parler sans preuve, on les a accusées de mélanger harcèlement, viol, agression sexuelle et drague lourde, on les a accusées de vouloir faire du buzz, on les a accusées de vouloir se faire remarquer.
C’est hautement curieux cette tendance à bramer qu’on hait le viol par tous les pores de son être et d’insulter toutes les femmes (je n’ai pas lu un témoignage sur twitter qui ne soit pas suivi d’insultes) qui témoignent.
Les hommes qui avaient été accusés de commettre des violences sexuelles ont été comparés aux juifs pendant la seconde guerre mondiale (Zemmour, 17 octobre). Je sais que c’est compliqué à comprendre mais faut-il rappeler que les juifs arrêtés, déportés et assassinés pendant la seconde guerre étaient vierges de tout crime, contrairement aux hommes que nous accusons d’avoir commis des actes délictueux ou criminels ? Pourquoi la parole des femme est-elle systématiquement mise en doute ? Chacun voit bien que le moindre de nos témoignages est moqué, insulté, minimisé. Quel intérêt aurions-nous à mentir en sachant que témoigner va nous valoir plus d’insultes que de soutiens ?

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oct 132017
 

Les affaires Weinstein (à savoir qu’un homme ait pu pendant 30 ans violer, agresser sexuellement et harcèlement au moins trente femmes à ce jour) montrent, comme très souvent dans les affaires de violences sexuelles, que beaucoup d’hommes savaient.
- des journalistes savaient
- des patrons de presse savaient
- Le conseil d’administration de The Weinstein Company savait puisque le contrat de Weinstein est rédigé de telle manière qu’il ne puisse être renvoyé en cas de plainte pour harcèlement sexuel.
- Brad Pitt savait.
- Ben Affleck savait (enfin il sait aussi pour son frère Casey et il sait aussi pour lui-même. Avez-vous noté qu’il a reconnu hier avoir agressé sexuellement (il a parlé de conduite inappropriée) l’actrice Hilarie Burton et qu’une autre accusation d’agression sexuelle le vise ?
- Georges Clooney savait.
- Matt Damon savait
- Russel Crowe savait.
La liste est longue.

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oct 042017
 

Ce samedi dans On n’est pas couché, Christine Angot a adopté la posture d’une « femme de droite » pour reprendre le titre du livre d’Andrea Dworkin. Dworkin s’intéressa à ces femmes qui adoptaient des positions si contraires aux intérêts de leur groupe (être anti IVG, défendre mordicus le mariage hétérosexuel etc) ; elle montra dans ce brillant essai que ces femmes ont parfaitement conscience de la domination et de la violence masculines. Ce ne sont pas des femmes qui les nient bien au contraire ; elles adoptent simplement des stratégies pour espérer en souffrir le moins possible. Ainsi elles vont par exemple défendre le mariage en espérant qu’être sous la protection d’un homme les préservera de la violence des autres. C’est évidemment une stratégie suicidaire puisque le principal lieu des violences masculines se passe au sein du mariage. (résumé du livre ici). Mais Dworkin montre que ces femmes ont analysé que la domination masculine est trop importante pour s’y opposer et qu’il vaut mieux composer avec.

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août 092017
 

Dans L’anatomie politique, Nicole-Claude Mathieu décrit une ethnie où les femmes sont contraintes de ne pas utiliser certains mots du langage, au contraire des hommes. Elle décrit leurs efforts à chercher la bonne formule, la bonne périphrase, la bonne tournure pour ne pas enfreindre ces règles importantes. Toute leur attention est monopolisée par leur recherche du bon mot ce qui est somme toute assez pratique pour que leur cerveau ne s’intéresse jamais à autre chose, comme la profonde injustice que constitue cette coutume.
J’ai souvent l’impression d’être une de ces femmes, à chercher sans cesse mes mots, mes phrases, mes comparaisons pour ne pas déplaire aux hommes. Pardon : pour ne pas déplaire au pourcentage extrêmement faible, et encore je m’excuse de ne pouvoir donner un chiffre précis, d’hommes qui sont sexistes.

Je regarde le chiffre effarant, affolant des violences sexuelles, dont les hommes ne cessent de me dire que cela devrait être mon unique et seul combat et je le vois s’éloigner car je suis trop occupée à chercher mes mots pour ne pas blesser les hommes.
Je sais qu’ils sont blessés lorsque je parle des violences sexuelles.  Blessés que je puisse les en croire auteurs. Blessés que je puisse les comparer avec ceux qui violent et que je ne définis pas plus précisément ce qui entretient un doute insupportable entre les hommes qui ne violent pas et les hommes qui violent. Blessés que tout mon discours ne soit pas mieux choisi, mieux construit, mieux écrit afin de ne pas les stigmatiser.
Il se joue alors un jeu étrange entre eux et moi, dont on feint de ne pas connaître les règles mais dont on connaît l’issue.
Ces hommes vont me presser de questions, de demandes de références, de leur expliquer la totalité du féminisme, des violences sexuelles aux tâches ménagères en passant par l’inégalité salariale. J’aurais droit à la mauvaise foi, aux arguments homme de paille. Tout mon défi sera de chercher les bons mots, la bonne phrase, la bonne tournure. Toute mon attention sera concentrée sur le fait de ne pas leur déplaire, et que peut-être ils deviennent moins des ennemis de classe, des dangers directs ou indirects, des participants actifs ou passifs au sexisme. Tout leur discours sera sous-tendu par la menace suivante : « SI tu n’es pas gentille, SI tu ne réponds pas à toutes mes questions, SI tu t’énerves, alors je serai un ennemi du féminisme et cela sera ta faute ».
Les femmes sont en général vues comme responsables des violences sexuelles qu’elles subissent. La boucle se boucle. Si nous n’expliquons pas gentiment aux hommes qu’il faut pas violer, alors ils le feront.
Les féministes deviennent alors responsables des violences faites aux femmes. Si les féministes étaient plus pédagogues, plus gentilles, moins agressives, alors les hommes s’énerveraient moins en réaction. Je ne travaillerais plus à lutter contre les violences faites aux femmes mais concentrerais toute mon attention à ce que les hommes ne violent pas davantage à cause de moi, ne soient pas plus sexistes à cause de moi, ne soient pas des ennemis du féminisme à cause de moi. Toutes les violences faites aux femmes pourraient s'estomper, d'un coup, si les féministes faisaient un peu plus d'efforts et comprenaient un peu mieux le mal-être des hommes.

Les hommes m’expliquent qu’ils sont prêts à m’écouter. M’écouter comme si ce dont je parlais concernait la lecture du dernier polar de l’été ou de la dernière recette de cuisine testée. Comme si au fond ce ce que je disais n’avait que peu d’importance alors que  cela implique des dizaines de milliers de victimes par an. M’écouter comme si c’étaient des mots de plus, sur un sujet aussi intéressant ou inintéressant que le jardinage ou les jeux videos. Pas un discours qui implique ma vie, ma liberté, la libre disposition de mon corps. M'écouter avant de prendre leur café ou après avoir pris leur dessert. "Ils ont quelque minutes à me consacrer" me disent-ils.
Ils m’écouteront, auront cette grandeur d’âme si je fais quelques efforts. Si j’adapte mon vocabulaire. Si je choisis mes mots. Bannir le mot « homme » de mon vocabulaire peut-être. Dire « ils ». Dire « les monstres ». Bannir le mot « viol » peut-être aussi. Dire « abus ».
Peut-être alors condescendront-ils à se mettre de mon côté. Parce que, voyez-vous, les hommes ont parfois la gentillesse de se mettre du côté des femmes victimes de viols. Alors ils n’auront pas de mots assez durs pour les violeurs « tous à castrer » mais « attention je parle des vrais, pas des pauvres garçons injustement accusés par ces salopes ce qui arrive plus souvent qu’on ne le croie ». Les hommes aiment beaucoup parler de la violence qu'ils vont ou voudraient exercer. Les hommes disent aux femmes qui les énervent qu'ils voudraient les tuer ou les violer. Les hommes disent aux hommes qui les énervent qu'ils voudraient les tuer. Les hommes féministes disent aussi cela mais ils sont féministes, ils sont déconstruits alors il faut les laisser dire et puis peut-on se passer de l'aide de ces hommes-là si gentils au point de s'intéresser à une lutte qui ne les concerne même pas ?

On pondèrera ensemble mon discours. J’avais oublié de parler des fausses allégations, des femmes vengeresses, des salopes, des putes, des femmes qui mentent, des femmes qui regrettent, de la zone grise, des hommes perdus, de la frustration sexuelle des hommes, de la misère sexuelle des hommes. On réduira, réduira, réduira, jusqu’à ce que les violences sexuelles ne soient plus rien, qu’une immense exagération de ma part.

Nous avons abdiqué devant la question des violences sexuelles. En témoigne le choix du gouvernement de ne plus verser de subventions qu’aux associations travaillant sur les victimes de violences sexuelles, donc souvent après l’agression ou le viol plutôt qu’avec l’ensemble des associations féministes. Nous savons qu’il faut trop d’énergie, trop de temps trop d’argent, pour essayer de convaincre les  hommes de ne pas violer les femmes. Alors on colmate, on répare, on panse. On explique aux victimes que c'est comme ça, on va faire avec. Les hommes violent, ca n'est pas bien gentil gentil mais heureusement après le viol, on peut appeler des numéros pour en parler.

Andrea Dworkin demandait en 1983, il y a 34 ans, aux hommes pourquoi ils étaient si lents à comprendre les choses. Pourquoi étaient-ils si lents à comprendre que les femmes sont dans l’urgence d’arrêter d’être violées, d’arrêter d’être frappées, d’arrêter d’être tuées, d’arrêter d’être blâmées pour avoir été violées, frappées et tuées. Pourquoi 34 ans après l’êtes-vous toujours autant ? Pourquoi mon urgence devrait être de chercher les bons mots, le "des" au lieu du "les" pour ne pas vexer votre ego et vivre sous la menace que vous passiez du statut de faux allié à celui d’ennemi déclaré. Pourquoi conditionnez-vous le combat contre les violences sexuelles qui VOUS regarde car ce sont LES HOMMES qui violent à la façon dont je vais en parler et pas à la façon dont les hommes ont de violer ?
Pourquoi mes mots vous dégoûtent et vous énervent davantage que les actes de violences sexuelles commis par les hommes ?

Pourquoi vous sentez vous plus mal de mes mots que des violences sexuelles ? C’est une chose assez extraordinaire que de constater que vos egos priment sur la lutte contre les violences sexuelles. C’est une chose assez incroyable de vous voir subordonner votre aide relative aux luttes des femmes à la façon dont nous allons vous caresser dans le sens du poil, en prenant soin de ne pas vous déranger.
Je regarde les chiffres des violences sexuelles et je me dis qu’une femme est violée toutes les 7 minutes en France. Ce sont des mots, souvent un peu abstraits. Je sais qu’il suffirait d’un peu de bonne volonté masculine pour que ces chiffres diminuent drastiquement. Cela parait étrange de parler de "bonne volonté" en matière de violences sexuelles non ? Et pourtant.
Comme dire autrement qu’il faut que les hommes acceptent de regarder en face leur rapport aux corps des femmes, au consentement des femmes et à leur propre désir. Je connais beaucoup de femmes et d’hommes qui disent avoir été violés. Je ne connais aucun homme qui dit avoir violé. Alors soit toutes ces victimes mentent, soit beaucoup d’hommes ont besoin de reconnaître qu’ils ont violé. Pas face à moi, pas en public mais face à eux-mêmes pour créer comme le disait Dworkin "une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n’y aura pas de viol".

Il faudra admettre que les hommes n'ont pas le droit de disposer du corps des femmes, du corps des enfants et du corps d'autres hommes. Cela les rend très malheureux je le sais, on me parlera de leur misère sexuelle pendant que je parlerais de viol. On comparera le fait de ne pas pouvoir baiser alors que je parle du fait de ne pas violer.

Je voudrais, ne serait-ce que 5 minutes, que les hommes ressentent l'insupportable sentiment d'injustice lorsque je constate les violences sexuelles subies par les femmes. Cette guerre. Ce terrorisme.  Cette terreur infligée à l'ensemble des femmes qui vise à contrôler insidieusement nos mouvements, nos déplacements, nos fréquentations, notre sexualité, notre habillement, notre rapport aux hommes, à tous les hommes. Les violences sexuelles sont un terrorisme infligé à l'ensemble d'une classe sociale : les femmes afin de les contrôler. Il pèse sur toutes ; celles qui ont un comportement "inadapté" sont violées (et n'importe quel comportement de n'importe quelle femme peut-être jugé inadapté à n'importe quel moment), celles qui restent dans les clous vivent dans le contrôle, la mesure, la continence permanente afin de ne pas devenir une victime de viol. Les femmes vivent donc dans cet état de terreur permanente (avouée ou non ; mais quelle femme n'a pas eu droit au moins une fois dans sa vie à la liste des risques qu'elle encourt si elle fait telle ou telle chose comme le simple fait de rentrer seule le soir).

Pendant ce temps, les hommes se demandent pourquoi les féministes disent "les hommes" au lieu "des hommes".
Pendant ce temps, des hommes me disent que lire ce que j'écris, lire des récits de violence sexuelle est "dur mais qu'ils arrivent à ne plus se sentir mis en cause". C'est tout ce que ce que cela suscite. Ils ne se sentent plus accusés (alors qu'ils le sont), ils ne se sentent plus visés (alors qu'ils le sont), ils ne sentent plus ma colère (alors qu'elle est là, intacte, entière, brûlante). Ils sont tranquillisés ; je ne les visais pas eux et c'est bien tout ce qui importe n'est ce pas. Je dois continuer à "être pédagogue" me disent-ils en me tapotant sur la tête pour me féliciter de mes efforts à les rassurer, à ce qu'ils ne se sentent pas impliqués, touchés, blessés. Ce n'est pas la violence sexuelle commise par les hommes qui est dure, ce sont les mots des féministes qui en parlent. Ce ne sont pas les hommes violeurs qui sont durs - et la masse bêlante des hommes occupés à pinailler sur le "bon mot" pour parler - mais mes mots mis sur les violences sexuelles commises SUR les femmes PAR les hommes.

jan 202017
 

Au dire de beaucoup, les féministes ont une rare propension à se tromper de combat, à ne pas différencier ce qui est important de ce qui ne l'est pas, à confondre l'accessoire et le nécessaire, à exagérer et au final à desservir leur cause. Nous devrions ainsi nous consacrer aux seuls combats que sont les violences sexuelles et conjugales.
Etonnamment, lorsque nous choisissons d'en parler, il semble que là encore cela ne soit pas de la bonne façon. Ainsi à chaque affaire médiatisée de violence sexuelle, il se trouve quelqu'un pour nous montrer qu'on n'a encore une fois pas tout à fait compris ce qu'il s'est réellement passé, qu'on se trompe de combat ou qu'on ne comprend décidément rien à ce qu'est un viol. C'est ainsi qu'Eric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de L'Express consacre généreusement un article entier à nous expliquer à quel point nous sommes dans l'erreur face à Roman Polanski.

Eric Mettout nous explique tout d'abord les excellentes raisons qui ont fait fuir Roman Polanski au lieu de faire face à la justice. Cela serait, je cite "le climat dans lequel, à l'époque, se serait déroulé ce procès, on comprend qu'il ait hésité à s'y rendre comme le mouton à l'abattoir". Il ne m'avait pas semblé que les Etats-Unis de la fin des années 70 (ou d'un quelconque autre lieu ou moment soit-dit en passant), réservaient des peines particulièrement iniques et injustes aux criminels sexuels.  Je serais donc curieuse de voir quels jugements ou quelle politique pénale ont pu laisser penser à Eric Mettout que les criminels sexuels étaient injustement traités. Je serais en ce cas tout à fait d'accord pour que nous lancions conjointement une pétition en leur faveur pour des traitements plus dignes et plus humains.

Eric Mettout prend ensuite soin de nous expliquer que Roman Polanski a reconnu les "relations sexuelles illégales" (le fait d'avoir des rapports sexuels avec une mineure) mais pas le viol ce qui constitue selon lui une preuve irréfutable qu'il n'y a pas eu viol. Alors, en effet, si on doit se fier à la parole des violeurs présumés pour juger de leurs actes, je pense que nous pouvons dorénavant dire que le viol a définitivement disparu de nos contrées et nous en féliciter.

Faisons néanmoins un bref rappel des faits.
En 1977 Roman Polanski a 43 ans.  La victime, Samantha Geimer, a 13 ans.
Il est une star mondialement connue, réalisateur entre autres de Rosemary's baby et de Chinatown.
Une jeune fille de 13 ans face à un homme de 43 ans est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans face à un homme mondialement connu, célébré et admiré, qui est donc en position d'autorité, est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans (et cela vaut aussi pour n'importe qui) qu'on drogue au qaalude  est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans à qui on fait consommer de l'alcool est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.

Pour toutes ces raisons, il y a bien eu viol de Samantha Geimer par Roman Polanski en 1977.

Est ce que Polanski gêne ? Ce qui gêne  c'est les moyens déployés, affaires après affaires, pour défendre des hommes accusés de violences sexuelles. Ce qui gêne c'est  de qualifier le viol d'une adolescente qu'on a préalablement droguée de "pas glorieux". Ce qui gêne c'est d'au fond constater que tant qu'un homme a du talent, de l'entregent, une sacrée liberté de ton ou que sais-je, il se trouvera toujours un autre homme pour le défendre, l'excuser ou minimiser ses actes.

"Les amis mâles de la libération des femmes - que d’aucunes appellent avec l’impertinence, pire, l’ingratitude, qui caractérisent les enfants gâtées, nos « souteneurs » - ont révélé à maintes reprises que leur compréhension s’arrêtait là où la véritable libération commence. Comment, dans les conditions décrites plus haut, peuvent-ils, sans forfaiture, se déclarer nos "alliés" ?
Ils ne le déclarent pas longtemps d’ailleurs. Il n’en faut pas beaucoup pour qu’on s’aperçoive que la bienveillance affichée par laquelle ils prétendent se distinguer des autres hommes recouvre le même mépris que l’hostilité déclarée du grand nombre."

Christine Delphy, Nos amis et nous

Un article (en anglais) explique la procédure du plaider coupable de Roman Polanski. Il a plaidé coupable pour "Unlawful Sexual Intercourse" et l'article nous explique que c'est un synonyme de "statutory rape" (rape signifie viol en anglais). Cela veut dire qu'il a plaidé coupable pour avoir eu des relations sexuelles avec quelqu'un qu'il savait être en âge de ne pas consentir. Un viol donc.
Cet article (également en anglais) montre que, contrairement à ce qu'Eric Mettout affirme, il y avait en 1977 une vague forte de sympathie pour le comportement de Roman Polanski : "In one article by The Associated Press, published in The Times on Sept. 20, 1977, Judge Rittenband scolded Mr. Polanski for taking advantage of his victim even as he was “noting the teenage girl ‘looks older than her years’ and was sexually experienced.".

jan 182017
 

Dés leur plus jeune âge, les femmes sont éduquées à avoir peur des hommes inconnus ; toute notre culture, notre éducation enseignent aux filles, puis aux adolescentes puis aux femmes que l'extérieur regorge de dangers, le tout premier étant celui d'être violée par un homme inconnu.
Ainsi, lorsque nous sortons, nous devons "faire attention" (à nos verres, nos tenues, nos sorties, nos heures de rentrée, les chemins que nous empruntons, la façon dont  nous nous tenons, la façon de sourire ou de parler etc) pendant que nos frères doivent juste faire attention à ne pas trop boire pour ne pas se tuer en voiture et se bagarrer avec d'autres hommes. La totale responsabilité des viols qui pourraient nous arriver pèse donc sur nos épaules et pas du tout sur les épaules des hommes qui violent.

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jan 162017
 

Voici le résumé de Pax neoliberalia, Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence de Jules Falquet qui m'a été gentiment envoyé par les éditions iXe. Dans ce recueil de textes, écrits sur une vingtaine d'années, l'auteure travaille sur les enjeux matériels des différentes formes de violences contre les femmes et sur la réorganisation néolibérale de la coercition.

Il est difficile de prétendre en tout début d'année que ce livre sera un des livres les plus marquants de mon année 2017 mais j'ai pourtant bien ce sentiment. L'auteure arrive magistralement à montrer, par exemple, combien la violence patriarcale et celle née du néo-libéralisme touchent en tout premier lieu les femmes (et encore davantage si elles sont racisées).

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déc 012016
 

Ce témoignage se veut une réponse au témoignage de Marie-Christine Bernard sur le blog Mauvaise herbe où elle faisait l'inventaire des agressions sexuelles subies.

Les femmes témoignent de plus en plus des violences sexistes qu'elles subissent. Cela entraîne à mon sens deux conséquences :
- une profonde résistance, en particulier de la part des hommes (mais pas que ; quelle femme a sérieusement envie de voir à quelle point elle peut être potentiellement victime de violences sexuelles ?).
- la révélation que nous considérons quasi tous et toutes ces agressions comme quasi dans la norme, comme immuables. Nous nous y habituons et n'avons au fond pas vraiment envie de lutter contre parce que ca ne dérange au fond pas grand-monde ; les femmes s'y habituent, les hommes agressent et/ou ferment les yeux.

Nous faisons donc face à un double paradoxe. D'un côté nous refusons de voir que les violences sexuelles sont banales dans le sens courantes, habituelles, partie quasi intégrante de la vie des femmes. Et de l'autre nous les banalisons totalement, en disant, sinon clairement, du moins en sous-texte, qu'on ne peut pas fait grand chose contre ou que de toutes façons les femmes ont tendance à tout exagérer. Il suffit à ce sujet d'analyser les réactions lorsqu'une femme dit publiquement avoir été violée ou agressée sexuellement ; ce qu'elle a vécu sera quasi systématiquement minimisé voire moqué.

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nov 252016
 

580 000. C'est le nombre de femmes, entre 20 et 69 ans, victimes de violences sexuelles (hors harcèlement et exhibitionnisme) en France métropolitaine par an révélé par l'enquête Virage sortie hier. Le chiffre est déjà effroyable ; que serait-il si on rajoute les femmes de moins de 20 ans, les femmes ne vivant pas en métropole et les femmes de plus de 69 ans. Que serait-il si on rajoutait l'ensemble de femmes victimes de harcèlement (dans l'espace public ou au travail par exemple) et les femmes victimes d'exhibitionnisme.
Ce chiffre  vient conforter ceux des deux enquêtes précédentes (ENVEFF 2000 et CSF 2007). Le féminisme est souvent considéré comme relançant une guerre entre les sexes alors que ce sont les seules violences sexuelles qui constituent une véritable guerre ouverte contre les femmes. Une guerre, qui ne dit pas son nom, qui n'a pas de début ni de fin, qui est niée et minimisée dont les victimes sont coupables et les coupables, tout juste coupables de "trop aimer le beau sexe". Mais comment appeler autrement que "guerre" ce qui constitue la totale négation du consentement de l'autre et donc de son humanité ?
Comment peut-on vivre, normalement, sans haine, colère ou violence dans un pays où une femme est violée toutes les six minutes sinon à avoir toutes et tous intériorisé que cela n'a pas vocation à s'arrêter, que cela n'est au fond pas si anormal et qu'on peut quand même bien faire avec ?

Au fur et à mesure des années, la parole des femmes s'est libérée. On est désormais loin de cette phrase d'une femme qui m'avait un jour dit "elle n'a pas pu être violée, quand on est violée, on n'en parle pas" . Les femmes arrivent enfin à parler de ce qu'elles subissent même si, pour cela, elles paient encore le prix fort ; l'accusation de mensonge, qui constitue une énième et très douloureuse violence. Blogs, forums, réseaux sociaux ont beaucoup aidé à cette prise de parole. Je me souviens de la toute première fois où a été ouvert sur le forum des chiennes de garde le fil "Banalité des violences physiques et sexuelles" et qui constitue à ma connaissance, la première fois où en France, sur Internet, des femmes ont ensemble et massivement témoigné de ce qu'elles avaient subi. Au fur et à mesure des années, les tentatives pour témoigner se multiplient.

Andrea Dworkin écrivait en 1983 : "Nous utilisons les statistiques non pour essayer de quantifier les blessures, mais pour simplement convaincre le monde qu’elles existent bel et bien. Ces statistiques ne sont pas des abstractions. C’est facile de dire « Ah, les statistiques, quelqu’un les tourne d’une façon et quelqu’un d’autre les tourne d’une autre façon." Les choses ne changent pas et, en 2016, nous passons encore un temps infini, à tenter de convaincre que les violences sexuelles existent. Les statistiques ne suffisent pas, les témoignages ne suffisent pas, les analyses ne suffisent pas ; j'en viens à penser que seule la parole des violeurs pourrait convaincre que nous ne mentons pas, nous n'exagérons pas, nous n'en rajoutons pas. Je cherche encore, au vu de ce qui attend les femmes qui parlent des violences de genre qu'elles peuvent subir, quel intérêt nous aurions à le faire.

Nous passons un temps considérable - c'est du moins mon cas - à chercher le mot, l'expression, la statistique, le bon moment, le bon format pour parler aux hommes de ce que nous vivons et qu'ils nous écoutent ; mais il semble que ce que nous vivons soit trop dur pour eux à entendre, les blesse et leur fasse du mal. Peu importe que nombre de femmes aient des conséquences physiques et psychologiques réelles suite aux violences sexuelles, il semble que leur simple évocation blesse encore plus durablement les hommes.

J'aurais aimé dans cette guerre-là me passer des hommes. J'aimerais qu'il suffise de donner aux femmes de la confiance en elles, de l'empowerment, de la colère pour que les violences sexuelles s'arrêtent. Mais il y aura toujours un moment où une femme sera seule avec un homme. Et il y a aura alors 580 000 femmes victimes de violences sexuelles en France.
Alors nous sommes bien obligées de supplier les hommes de nous écouter, de croire en nos chiffre et en notre parole. Nous sommes bien obligées d'écouter leur infinie souffrance à nous entendre, leur culpabilité permanente qui les pousse à s'asseoir et à attendre qu'on se taise enfin. J'aimerais avoir une boule de cristal pour ne m'adresser qu'aux hommes qui ont violé ou vont violer, afin de ne surtout pas vexer et culpabiliser les pauvres hommes qui ne demandent rien et qu'on stigmatise méchamment.

Dworkin rajoutait "C’est une chose extraordinaire que d’essayer de comprendre et de confronter pourquoi les hommes croient – et les hommes le croient – qu’ils ont le droit de violer. Les hommes peuvent ne pas le croire quand on le leur demande. Que tous ceux qui croient que vous avez le droit de violer lèvent la main. Peu de mains vont se lever. C’est dans le quotidien que les hommes croient qu’ils ont le droit à la contrainte sexuelle, qu’ils n’appellent pas viol. Et c’est une chose extraordinaire d’essayer de comprendre que les hommes croient réellement qu’ils ont le droit de frapper et de blesser."
Alors non vous ne pensez pas sincèrement que vous avez le droit de vous comporter comme Emile Louis. En revanche, vous excusez les baisers volés, et les dragueurs lourds, les hommes qui aiment un peu trop le sexe et les chroniqueurs rigolos qui ont un problème avec les femmes, les cinéastes talentueux et les potes insistants mais pas méchants au fond. Vous avez des besoins, des envies, des hormones, des érections, vous pensez avec votre queue faut vous excuser et puis vous nous aimez tellement nous les femmes comment pourrait-on nous résister.

580 000 femmes.

J'ai parfois l'impression d'un combat perdu d'avance car la remise en question ne pourra revenir que des hommes. Qui doit arrêter de violer ? Qui doit interroger ses pratiques sexuelles, sa relation à ce que la partenaire accepte ou refuse ? Qui doit cesser de soutenir les amis, collègues, potes, connaissances ? Qui doit cesser de s'interroger sur ce que les récits de viol lui provoquent (de la culpabilité, on a compris) pour s'interroger sur ce qu'il peut faire pour changer. Comme le dit (encore) Andrea Dworkin "Ensuite il y a le monde privé de la misogynie : ce que vous savez les uns des autres ; ce que vous dites dans la vie privée ; l’exploitation que vous voyez dans la sphère privée ; les relations appelées amour, basées sur l’exploitation. Il ne suffit pas d’aller à la rencontre de la féministe de passage et de lui dire : "Bah, je déteste ça."

J'ai parfois l'impression qu'il suffirait de pas grand chose pour que diminuent drastiquement les violences sexuelles ; que les hommes cessent de s’apitoyer sur ce que provoquent en eux le récit de NOS souffrances pour réfléchir à comment ils peuvent arrêter de les causer. C'est un pas qui me semble minime mais qui semble, tout au moins pour l'instant, un fossé infranchissable.

Dworkin rêvait d'une trêve de 24 heures sans viol , je me dis qu'on n'en est pas même là et qu'elle avait été trop optimiste (et dire cela de Dworkin est assez culotté). Je rêve d'une trêve de 24 heures où les hommes liraient sincèrement les statistiques sur le viol, sans instrumentaliser les victimes masculine dont pour l’instant seules les féministes se sont préoccupées ; sans le remettre en cause, sans nous expliquer qu'ils souffrent. Je  rêve d'une trêve de 24 heures où une femme puisse parler des violences sexuelles qu'elle a subies et où le seul discours qu'elle entende soit "je t’entends, je te crois, je t'écoute, que puis je faire pour toi".

Mais il semble que le simple fait de demander à écouter et être crue est déjà trop.