Mar 232021
 

Ils sont stupéfaits. Ils ouvrent leur grands yeux d’enfants innocents, entre eux, partout, pour s’étonner qu’on ne puisse plus bien rigoler comme ils disent.
On les connait, on les a subis, ceux qui regardent leurs potes, qu’ils aient 12, 17, 25 ou 50 ans et se jettent sur vous, vous embrassant de force.
Le pire est que vous n’êtes même pas assez importante pour que votre consentement compte ou pas. Ils regardent leurs potes en vous embrassent, en vous tripotant, en vous agressant parce que vous ne valez pas mieux qu’un objet transitionnel entre mecs, pour passer un bon moment entre mecs, pour rigoler entre mecs.
On ne peut plus rigoler disent-ils. C’est vrai qu’on a rigolé. J’ai rigolé des agressions subies « haha il est trop con Sébastien », la gerbe à la bouche.
Une femme ne gagne jamais. Elle est furieuse ? C’est une connasse coincée. Elle rit ? C’est une salope.
Depuis le plus jeune âge, on vous explique que les garçons sont comme ça. C’est bête les garçons, ca agresse, ca tape, ca embrasse, ca palpe, ca insère sa bite de force mais c’est comme ca, ils nous aiment bien tu sais.
Et puis tu vas pas tout gâcher.
Et puis les agressions se multiplient, les moins graves sont toujours devant tout le monde. Avec tout le monde qui rit ; les mec parce que c’est drôle, les filles parce qu’elles y échappent. T’as déjà été vécu un moment compliqué et tu voudrais en plus « gâcher l’ambiance » ?
Ton agresseur compte plus que toi à peu près partout. On ne l’aime pas malgré le fait qu’il soit lourd avec les femmes comme on dit mais parce qu’il l’est. Parce que c’est fameusement drôle de voir toutes ces femmes hyper gênées, qui feignent d’avoir trouvé ca marrant alors qu’on sait bien qu’on les a ridiculisées. C’est ca la magie d’une agression sexuelle ; ridiculiser la victime. Elle chiale ; elle en fait trop. Elle rit ; ca prouve bien que ca n’était pas une agression. Circulez il n’y a rien à voir.

Et puis là d’un coup on ne pourrait plus agresser. Rectifions. On ne pourrait plus nier avoir agressé. Alors on assume, on flamboie, on évoque la tradition, le bon vieux temps, les soirées entre potes, tous les mecs sont renvoyés à une connivence de fait puisqu’ils ont a minima observé, rigolards ou gênés sans réagir.
Ils sont gênés. Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent vraiment pas. On a toujours fait ça disent ils. On rigolait bien. Leur « on » n’inclut jamais que les mecs. Les femmes ne comptent pas, à peu près autant qu’un ballon de foot ; on tape dedans mais on ne va pas demander s’il aime ça.

Les journalistes ne cessent de me demander « alors c’est bien ca a changé depuis #metoo ». Oui ca a changé puisqu’on a un homme accusé de deux viols au ministère de l’intérieur.
Ca a changé puisqu’on démissionne pour du homard mais pas pour un viol.
Ca a changé puisque désormais des hommes peuvent assumer avoir agressé en plein plateau télé et se plaindre de ne plus pouvoir le faire.
Ca a changé puisqu’on en appelle à la connivence virile pour être soutenu.

Ils sont stupéfaits. Comment mais le féminisme incluait aussi le fait de ne plus rigoler ? C’est leur nouveau terme ça. Une bonne rigolade is the new agression sexuelle. On convoque les victimes sur les plateaux ? Non mais vous vous en foutiez à l’époque leur demande t on, donc pourquoi ce drame.
Mais mes braves garçons, heureusement qu’on a mis en place de stratégies mentales pour ne pas être traumatisées à chacune de vos bouches/mains/pénis sinon on serait toutes dans le trou. Heureusement qu’on a relativisé, mis notre mouchoir par-dessus ; ca nous a protégées. Et pas que du traumatisme, on a évité de perdre nos carrières, notre vie, nos amis, notre réputation.
On n’a pas rien dit parce qu’on trouvait ca drôle ou qu’on vous appréciait mais qu’on s’appréciait suffisamment assez pour savoir qu’on allait davantage y perdre.

On en pointe un du doigt, il s'en cache 5000.

C’est qu’on en met en place des stratégies de survie ; j’exagère, il est sympa, les autres l’aiment bien, il est mon mari, je vais gêner ma famille, et les enfants alors, et puis c’est que de l’humour, je prends tout mal aussi, c’est mon supérieur, tout le monde l’apprécie, je ne suis rien, c’est juste une bouche, un doigt, une bite, t’en as connu d’autre, Darmanin à l’intérieur à quoi bon.

Backlash partout.

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Jan 312021
 

Ce texte comprend des descriptions explicites de violences sexuelles sur enfants.

- Tu aimes ce chanteur ?
- Non
- Pourquoi donc ?
- Parce que quand j'étais petit, mon père m'a dit que ce chanteur aimait les petits garçons.

"Aimer les petits garçons."
C'est ainsi que ma réflexion a commencé au détour de cette conversation anodine.
Vous qui me lisez, je sais que vous comprenez tous et toutes, cette périphrase. Vous savez qu'on ne parle pas de quelqu'un qui aime la compagnie des enfants pour jouer avec eux. Vous savez qu'on ne dira jamais d'un homme qui aime passer du temps avec les enfants qu'il "aime les petits garçons".
Alors on va évidemment tous mettre un sens différent derrière cette expression. Est-ce qu'on soupçonne qu'il pourrait violer des enfants ? Est ce qu'il le fait régulièrement ? (et si on le sait tous, pourquoi ne se passe-t-il rien  contre lui ?) Est ce qu'il les agresse sexuellement ? ("tripoter les enfants" est encore un autre euphémisme couramment employé)

Nous sommes nombreux à avoir été prévenus contre ces hommes qui "aiment un peu trop les enfants". Ils les "tripotent", il faut "faire attention".
Mais on ne nous a jamais dit à quoi il faut faire attention. On ne nous dit jamais ce que veut dire "aimer trop les enfants".

On me rétorquera qu'on va pas pas être explicite à un gamin et qu'on ne va pas lui expliquer que le monsieur Bizarre rêve de lui mettre son pénis dans la bouche.
Bien évidemment. Pourtant nous ne minorons pas les dangers que peut vivre un gamin.
"regarde avant de traverser sinon tu vas te faire écraser" (le mot écraser est sans aucune équivoque)
"ne joue pas avec les allumettes, tu vas te brûler"
"ne mets pas tes mains sur la porte tu risques de te faire pincer très fort" (autocollant dans le métro parisien, qui certes euphémise la blessure possible mais reste quand même très clair).

Il y aurait sans doute mille et une façons de prévenir les enfants des dangers des criminels sexuels, même si  je considère en soi comme problématique de confier à un enfant sa propre sécurité sexuelle, parce que cela signifie que nous abandonnons aux enfants le soin de prendre soin d'eux, et pire qu'il suffirait qu'un enfant dise non à un violeur pour que celui-ci cesse immédiatement.
Et pour prévenir les enfants face aux criminels sexuels, nous avons choisi de leur dire que ces derniers "aiment les enfants".
Quelle curieuse idée.

Alors évidemment c'est en droite ligne de ce qu'on peut lire de certains criminels sexuels adultes ; "DSK l'homme qui aimait trop les femmes", "DSK séducteur jusqu'à l'inconscience". Mais il y a une forme de logique ; lorsqu'on ne comprend rien aux violences sexuelles - ou qu'on cherche à dédouaner un violeur - on va chercher à faire croire que tout cela n'est qu'un gigantesque malentendu et que là où on croit qu'il y a violences, il y a simplement un homme trop impétueux.
Mais cette possibilité n'existe pas avec un violeur d'enfants ; il n'existe pas de contexte où un adulte peut avoir des relations sexuelles consenties avec un enfant ; il n'existe qu'un contexte de viol et peu importe que l'agresseur soit ou non physiquement violent. Et qui plus est les personnes qui définissent les violeurs d'enfants comme des hommes aimant trop les enfants, ne cherchent pas à les dédouaner par cette expression.
Comment en ce cas peut-on résumer le violences sexuelles sur enfants, au fait de "les aimer" ou "trop les aimer".

Je me souviens d'une autre conversation avec quelqu'un qui était ami avec un pédocriminel condamné. Comme je n'arrivais pas à comprendre, j'ai fini par lui dire : "oui enfin le fait est que tu es ami avec quelqu'un qui a branlé des gamins de 9 ans".
J'ai vu - et cela n'était pas une interprétation de ma part - que la question ne s'était jamais posée en ces termes pour lui. Qu'il n'avait pas vraiment conceptualisé ce que veut dire que d'agresser sexuellement des enfants. Nous sommes capables de conceptualiser un meurtre, un viol d'adultes sans doute, mais la majorité d'entre nous (tout au moins celles et ceux qui ne l'ont pas vécu) ne voulons pas imaginer ce que fait un violeur ou un agresseur d'enfant.

Le tabou est si fort dans notre société que nous n'arrivons même pas à en parler simplement. Je ne suis pas la seule à l'avoir remarqué ; lorsque je suis confrontée dans ma pratique professionnelle (je suis modératrice de contenus sur Internet) à de la pédocriminalité et que je souhaite en parler, par exemple pour me soulager un peu, les gens me disent de m'arrêter. Cette réaction sera différente si je parle de morts par exemple, ils n'hésiteront souvent pas à me demander des détails sordides.

Je ne suis évidemment pas en train de dire qu'on devrait tous se mettre à imaginer ce qu'est un viol d'enfants. Mais comment peut-on sereinement réfléchir sur le sujet si nous sommes dans l'incapacité d'y penser, que la simple évocation du terme "pédophilie" provoque chez tout le monde (y compris les personnes qui n'en ont pas été victimes) de l'angoisse et de la colère incontrôlable.

J'ai été frappée ces dernières semaines par la prise de parole de Castex (dans l'émission de télé C'est à vous) et de Macron (dans un twit). Tous deux étaient incapable de parler de viol ou d'inceste alors que c'était le sujet.
Dans le cas de Macron, son discours a été abondamment préparé et validé par plusieurs dizaines de personnes, c'est donc encore plus surprenant. Ils ont usé de périphrases, de circonvolutions mais les termes n'ont pas été dits.

J'ai constaté la même chose dans l'article de Ariane Chemin. Voici comment sont décrits les viols : "Dans une famille d’intellectuels parisiens, un garçon de 13 ans voit son beau-père, universitaire de renom, s’inviter le soir dans sa chambre."
Il faut attendre un bon moment dans l'article pour que le mot "fellation" soit prononcée alors qu'il s'agit pourtant (et les journalistes ne cessent, face  à nous féministes, de dire qu'ils veulent des "faits" et pas du "militantisme") uniquement de décrire des faits, chose que Camille Kouchner a fait dans son livre. Qu'est ce qui bloque au point qu'on ne puisse simplement décrire un viol ? (ce qui a un intérêt autre que descriptif, des personnes ayant subi des actes similaires peuvent ainsi comprendre que ce sont des faits de viol par exemple).

Je m'étais élevée, l'an denier, contre la publication des extraits des écrits de Matzneff. J'avais plusieurs raison à cela :
- de pas accorder foi au récit d'un pédocriminel ; Matzneff fait une construction littéraire de ce qu'il a fait. Ce n'est pas une déposition de police ; c'est une œuvre littéraire avec des reconstructions, des oublis, des figures de style.
- de ne pas donner un rôle central à Matzneff qui jouit, sans nul doute qu'on lui apporte autant d'attention. C'est quand même une drôle de vision de la société de croire les victimes seulement après avoir lu la mauvaise prose de l'auteur.
- le récit brut de viols d'enfants, dans une ambiance sur-échauffée, ne permet pas de réfléchir sereinement à la lutte contre la pédocriminalité. On sait même que cela peut avoir un effet contreproductif ; les gens sont tellement horrifiés qu'ils sont se boucher yeux et oreilles parce que cela leur est insupportable.

Mais c'est bien autre chose lorsque des medias, des politiques, nous tous et toutes devons parler de violences sexuelles.
Il ne s'agit pas de tomber dans le récit sordide et voyeuriste de violences sexuelles.
Mais il s'agit de les nommer.

Comme pouvons nous faire confiance à des politiques qui nous disent qu'ils vont mener une lutte sans relâche contre les criminels sexuels alors que le mot "viol" semble les effrayer ?
Comment croire les media qui nous disent faire attention à leur vocabulaire alors que le récit de violences sexuelles est toujours la démonstration qu'ils maitrisent toutes les figures de style existantes mais sont incapables de faire un simple récit factuel ?

Selon l'excellent terme d'une amie, il faut cesser de démoniser les violeurs d'enfants et le viol d'enfant. Les violeurs d'enfants sont, selon toutes les études qui leur sont consacrées, des hommes lambda, bien insérés, sans pathologie mentale particulière. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, religions, origines géographiques. Leur seul point commun est d'être extraordinairement majoritairement des hommes.
Nous ne pourrons parler d'eux et des crimes qu'ils commettent si nous continuons à les voir comme des "monstres", des démons", des "diables".
L'immense difficulté est d'arriver à faire comprendre qu'on peut commettre des crimes jugés comme monstrueux (même si j'ai la plus grande réticence à employer ce terme qui me semble engluer la victime dans une toile) sans être un monstre.

J'ai tristement constaté ces jours derniers à travers les réseaux sociaux, que le tabou de la pédocriminalité est si grand, qu'en parler véritablement provoque une horreur si grande qu'elle va ensuite légitimer des idées fascistes (comme par exemple l'idée de faire placarder a tête du violeur partout, ou de faire de tout violeur présumé, un coupable qui devrait prouver son innocence au mépris du droit le plus élémentaire).
Ce n'est pas la première fois que nous le constatons : lorsque des crimes sur enfants sont particulièrement médiatisés - et que pour des raisons pas toujours logiques (pourquoi tel viol plutôt que tel autre qui ne suscite qu'indifférence) la population s'y intéresse massivement, la réaction est toujours la même ; demander plus de prison, moins de droits. L'horreur du criminel sexuel est telle que nous sommes massivement prêts à sacrifier nos libertés pour lutter contre lui (ce qui est doublement stupide car si on pouvait lutter contre le viol par l'unique sanction judiciaire, ca se saurait depuis longtemps). Je tiens à ce sujet à rappeler l'hystérie absolue qu'a connue la Belgique après l'affaire Dutroux qui n'a entrainé aucune amélioration concrète en matière de lutte contre la pédocriminalité.

La lutte contre les violences sexuelles, en particulier contre les enfants, mérite mieux que des décisions hâtivement prises.  Les politiques doivent, s'ils ont réellement l'intention de mettre en place des mesures (et non pas d'empiler des lois inapplicables, qui ne coûtent pas un rond) en parler sereinement, sans tabou.

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  •  31 janvier 2021
  •  Publié par à 16 h 28 min
  •   Commentaires fermés sur « il aimait trop les petits garçons » : discussion autour du vocabulaire de la pédocriminalité
  •   Culture du viol
Oct 132020
 

En 2003, sortait Lucky de Alice Sebold. Elle y racontait le viol qu’elle avait subi et ce qui en avait découlé. « Lucky » parce que lorsqu’elle avait porté plainte, les flics lui avaient dit qu’elle avait au fond de la chance car la dernière à avoir été violée à cet endroit-là avait aussi été coupée en morceaux.
Je me souviens, lorsque je lisais le récit du viol, que je la trouvais chanceuse moi aussi. Je me disais qu’avec un viol pareil (elle était vierge, c’était un inconnu, il avait un couteau, il l’a massacrée de coups des poings et le viol en lui-même était physiquement très brutal), elle serait soutenue. Quelle naïveté ; son père s’est indigné qu’elle ne se soit pas davantage débattue lorsque le violeur a lâché son couteau et sa mère lui a dit qu’il valait mieux que cela arrive à elle, qu’à sa sœur, qui ne l’aurait pas supporté.

Mais je me disais qu’Alice Sebold était la bonne victime, celle qu’on croit et qu’on plaint.
Dans un viol il faut deux partenaires ; un bon violeur, qui correspond à tous les stéréotypes sur le sujet et une bonne victime. C’est un jeu où il faut cocher toutes les cases pour espérer un peu de soutien. J’avais tort, il n’existe aucune bonne victime, sauf si elle a eu le bon goût de mourir pendant l’agression. On adore les victimes mortes, on peut les parer de toutes les vertus et surtout elles sont silencieuses, elles n’emmerdent personne avec leurs traumas, leur féminisme.

J’ai attendu que ma mère meure pour témoigner d’un des viols que j’ai subis, en 1992 parce que notre relation face à ce qui m’est arrivé était trop complexe pour que je le fasse de son vivant. Même si elle m’a enfin crue en décembre 2019, je sais qu’elle n’aurait pas aimé que « je parle de ces choses-là » et pour une fois je lui ai fait ce plaisir.
Sans doute y-avait-il un peu de lâcheté de ma part aussi parce que je sais qu’en racontant ce viol, je perds de ma qualité de témoin impartial qui peut parler des violences sexuelles (à peu près impartial, je ne suis qu'une femme). On associera désormais mes propos à mes traumas, mon passé, un passif psychiatrique ou que sais-je.

Mais je considère qu’il est important de témoigner si l’on a un petit impact médiatique. Déjà il est arrivé assez souvent que des très jeunes femmes me contactent pour parler des violences sexuelles qu’elles avaient subies en me disant qu’elles savaient que moi je ne me « serais pas laissée faire ».
Parce que témoigner que ce que vous avez vécu est un viol (même si c’est mon cas puisqu’il est stéréotypé c’est assez facile de le comprendre) aide les jeunes femmes qui ont été, sont ou seront victimes du même type de viol, à le savoir.
Ensuite je veux interroger cette notion de courage entourée au fait de témoigner. Si je parle de mon agression en 2001 avec un scalpel sous le gorge, pour de l’argent, vous ne trouverez pas courageux que je témoigne. Si je dis avoir insulté un skin head en 1992, qui m’a tabassée ensuite, vous ne me trouverez pas courageuse. Pourquoi serait-il courageux de témoigner dans le cas spécifique du viol sauf si vous pensez que c’est honteux de l’avoir été. Associer du courage au fait de témoigner en dit davantage sur le malaise que vous avez à entendre des récits de viol ; l’idée d’un pénis, d’un doigt ou d’un objet introduit dans une bouche, un vagin ou un anus met davantage mal à l’aise que celui d’un couteau dans de la chair. Parce que beaucoup de gens ne trouvent pas courageux qu’on se remémore le viol, puisqu’on le raconte, ca ils s’en contrefoutent mais qu’on expose « ce qui doit rester du domaine privé ».
Il n’y a pas de plainte à déposer ici, pas d’enquête à mener, personne à condamner. Juste je suis une de plus.
Enfin je veux témoigner parce qu’il y a toujours les bonnes et mauvaises victimes, que j’en ai toujours été une mauvaise, y compris parfois au sein des mouvement féministes.
Et, bien évidemment, je ne témoigne pas pour les hug et autres soutiens virtuels qui ne sont pas le sujet face à un propos certes ancré sur un cas individuel mais bien politique.

C’était en 1992, j’avais 18 ans. Ce soir-là pour ceux qui connaissent Lyon, j’étais au fin fond du plateau de la Croix-Rousse chez un mec avec qui je me suis disputée. Je suis donc repartie saoule, défoncée au cannabis, habillée court sexy et transparent à une époque sans uber, sans téléphone portable et sans internet. J’habitais sur la colline de Saint Paul. Presque arrivée un homme m’a sautée dessus, armé d’un couteau. Je ne me suis pas débattue, je ne dirais pas qu’il y avait là une décision consciente, mais je n’étais pas non plus en état de sidération. Je dirais simplement qu’entre être violée et peut-être rester vivante, et être violée et en plus poignardée ou morte, j’ai pris, en un quart de millionième de seconde, l’option 1.
Lorsqu’il est parti, malgré toute l’éducation patriarcale que j’avais reçue, j’étais forte de la conviction inébranlable que ce n’était pas de ma faute ; le couteau et le côté très inquiétant (même si cela peut paraitre surprenant pour un violeur, le fait est que celui-ci était quand même dans son attitude, très particulier) y ont aidé.
Je suis arrivée dans ce commissariat où 3 hommes étaient à l’accueil. Revenaient-ils d’une opération ? Vu l’heure et leur état d’excitation virile c’est bien possible. J’avais l’attitude d’une personne qui a minima a été agressée ; bras abimés, vêtements sales et déchirés. Je me souviens de ce regard goguenard qui m’a toisé de haut en bas. J’ai dit « j’ai été violée ». L’un d’entre eux m’a répondu que s’il avait été mon père il m’aurait mis une paire de claques pour sortir vêtue ainsi. Les comparaisons entre hommes qu’ils adorent pour voir qui a la plus grosse. La violence physique sur « leurs » femmes. Le transfert de responsabilité. Je suis repartie.
J’ai longtemps pensé, parce qu’on en est là, parce que le viol fait partie de la vie collective des femmes, que j’avais eu de la chance. De ce type, mon violeur comme je l’appelle, je n’attendais rien. C’est un inconnu, je peux le qualifier à loisir de psychopathe, ca m’arrange, c’est plus facile que de le penser inscrit dans un monde où les hommes, psychopathes ou non, violent les femmes sous le regard des hommes psychopathes ou non qui détournent les yeux, les applaudissent ou les trouvent par ailleurs vachement sympa alors bon tu comprends ca va rester mon pote. « Et puis qui me dit que tu ne l’as pas provoqué  cet homme », me disaient des potes, qui n’avaient d’autre lien que le sacro saint lien viril avec un type qui viole des femmes armé d’un couteau.
Mais j’attendais plus des gens que j’aimais et qui m’aimaient ; j’attendais qu’on rassure cette part infime de moi qui disait « quand même tu auras hurlé peut-être qu’il serait parti ». Peut-être oui. Ou pas. Et on hurle moins bien avec un couteau dans la gorge.

Bien évidemment parce que c’est ce qui arrive à l’immense majorité des victimes de viol ce n’est pas ce qui est arrivé ; personne n’a eu une attitude correcte a minima. Je mentais, j’avais beaucoup d’imagination, je cherchais l’attention, c’était une occasion pour ne pas aller en cours, je faisais mon intéressante.
Je me souviens des moments que j'ai passés à errer dans Lyon à la recherche de mon violeur pour qu'il me confirme que oui j'avais bien été violée puisqu'il était désormais le seul qui allait me croire.
J’ai découvert au fil des années que je n’étais pas également assez traumatisée, y compris au sein des mouvements féministes. On m’a soupçonné de ne pas vouloir voir en face le traumatisme que j’avais forcément (je souffre d’un long traumatisme dû à la déportation de mon père dont je n’arrive pas du tout à me défaire. Après son suicide, j’ai eu une période de six mois de traumatisme très profond suivi d’une dépression de deux ans. A l’heure actuelle j’ai un traumatisme du à l’agonie difficile de ma mère, je pense donc avoir une légère idée de ce qu’est et n’est pas un traumatisme). Et le fait est que je n’ai pas été traumatisée par ce viol ni pas l’autre.  Et le fait est que pour beaucoup de gens cela fait de moi une personne dégénérée, une salope qui doit aimer être violée par des hommes avec des couteaux.

Alors je témoigne aussi pour celles-là, celles qui vont bien mais pour qui cela n’enlève rien à la gravité du viol qu’elles ont subi. Celles qui ont ri, bu, fumé sont sorties en robe ras la chatte et qui ont été violées et vous emmerdent qui plus est.
On doit avoir honte d’avoir été violées, on doit se sentir mal d’avoir été violées, on doit avoir un traumatisme (pas trop long ni profond non plus sinon on emmerde tout le monde avec).
Les femmes violées qui parlent sont haïes déjà parce qu’on n’aime pas bien les femmes qui parlent, ensuite parce qu’elles dérangent cet ordre établi où les hommes aiment les femmes dans cette hétérosexualité rose bonbon. A la limite les femmes comme moi auraient pu servir puisqu’on a été violé par des hommes à la marge, le fameux inconnu au grand couteau. Mais non même pas puisqu’on a l’outrecuidance de ne pas s’être suicidé ensuite, de ne pas s’en vouloir une seconde et d’inscrire notre violeur dans la communauté des hommes.
Je ne suis pas en train, bien évidemment, de jeter l’opprobre sur les victimes qui sont traumatisées. Mon livre Une culture du viol à la française est dédiée à deux combattant-e-s, qui luttent contre les traumatismes profonds que leur ont causé leur viol.
Il n’y a pas de bonne victime dans une société patriarcale parce qu’elle dérange la sacrosainte hétérosexualité ; ou l’exploitation des femmes par les hommes est appelée le mariage, où la violence des hommes sur les femmes est appelée passion ou drame familial, où le viol est appelé « sexualité un peu rude » ou « tu l’as quand même bien cherché salope ».
Plus nous témoignons, plus notre nombre croit, plus nous sommes haïes parce qu’il devient très difficile de détourner les yeux en hurlant « c’est pas moi ».
Lorsque je définis la culture du viol je dis que c’est l’ensemble des idées reçues sur le viol, les victimes et les auteurs et que, invariablement ces idées reçues contribuent à déculpabiliser les violeurs, culpabiliser les victimes et invisibiliser les viols eux-mêmes. Si je devais resserrer cette définition, je dirais que la culture du viol est la haine profonde, terrible, des femmes violées qui ont le toupet de s’exprimer. De nous déranger dans notre monde confortable où les pères aiment leur fille, les frères leur sœur, les maris leur femme et les inconnus dans la rue toutes les femmes. Chaque témoignage de plus est un clou dans le cœur des hommes, qui ne supportent décidément plus qu’on les embête autant avec nos petits problèmes qui relèvent de la misandrie.
Nous sommes toutes des mauvaises victimes parce que nous reconnaitre victimes légitimes ferait admettre qu’il y a un problème, réel, que ce problème s’appelle la virilité, l’hétérosexualité, l’exploitation.

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Mar 032020
 

Marc Dutroux est un électricien belge, qui, en 2004 a été condamné pour « assassinats, de viols sur mineurs, de séquestrations, d'association de malfaiteurs et de trafic de drogue. ». Il a été arrêté en 1996 ; il a été condamné pour avoir assassiné An Marchal et Eefje Lambrecks et violé Henrieta Palusova, les sœurs Manckova, Laetitia Delhez, Sabine Dardenne, An Marchal, Eefje Lambrecks, Julie Lejeune et Melissa Russo. Cette affaire, tant par l’horreur de faits que par l’incurie des services de police et de justice a eu un retentissement international. Dés son arrestation, Dutroux est mythifié et devient Le Pédophile, Le Monstre.
Je me suis souvent demandée pourquoi Dutroux avait incarné ce rôle alors que bien d’autres hommes comme Christian Van Geloven ou Didier Gentil ont commis des actes tout à fait atroces. Il me semble qu’il n’y a pas d’argument rationnel à cela mais on peut en revanche constater combien nos obsessions autour du pédocriminel et assassin Dutroux ont ralenti la lutte contre les violences sexuelles sur les enfants et les mineur-e-s en général. Rappelons-le une nouvelle fois ; selon l’enquête Virage, 40% des femmes interrogées dans cette enquête et 60% des hommes ont connu les premières violences sexuelles lorsqu’ils avaient moins de 15 ans. A plus de 80% ces violences ont été commises par la famille ou les proches.

Et pourtant année après année, plus de 20 ans après l’arrestation de Dutroux, les hommes qui violent des enfants ont encore dans notre inconscient, son profil et son modus operandi : un homme, frustre, qui enlève des enfants pour les violer dans des conditions atroces et parfois les tuer. Un homme mal inséré socialement, qui vit de petits boulots et de délits divers.
Cette image pratique participe à la culture du viol c’est-à-dire à l’ensemble des idées reçues autour des violeurs, des victimes et des viols eux-mêmes.En définissant Dutroux comme étant l’archétype du violeur d’enfants, de fait nous tendons à montrer que tous ceux qui ne commettent pas des actes de la même gravité que ceux de Dutroux (et bien peu le font) ne sont au fond pas si terribles.

Il ne s’agit pas de comparer ici les actes de Polanski et Dutroux. Même s’il le dit pour de très mauvaises raisons, Finkielkraut a raison de dire que Polanski n’est pas Dutroux. Dans son esprit, cela l’exonère de tout crime. Dans le mien cela signifie simplement que Polanski n’est pas un assassin et qu’il est sans aucun doute capable de s’amender (plus aucune victime n’a rapporté des faits de viol après 1983) ; ca n’empêche pas qu’il ait commis des viols, qu’il n’a pas été condamné pour cela et qu’il se permet des remarques tout à fait déplacées pour le dire gentiment, lorsqu’on lui rappelle ses actes.
Mais ce qui est intéressant c’est de constater combien Polanski a au fond pris la place de Dutroux dans l’esprit du grand public. Je suis modératrice de contenus sur Internet depuis les début des années 2000 ; sans prétendre que les commentaires seraient une source fiable pour jauger l’opinion française, il me semble intéressant de montrer combien ils ont évolué. Il y a encore dix ans, la grande partie de la société française était pro-Polanski en accusant la victime qui a porté plainte de tous les maux. Elle était régulièrement trainée dans la boue, comme sa mère, insultée etc. Et je pourrais très exactement dater le moment où l’opinion publique a commencé à changer, c’est octobre ou novembre 2019 au moment du témoignage de Valentine Monnier. Il ne se passe pourtant rien de très nouveau ; on sait déjà que Polanski a violé Geimer, on a X autres témoignages. Mais celui-ci semble changer la donne ce qui n’a rien de très rationnel au fond.

On pourrait s’en réjouir, mais, vous finissez par me connaitre, je ne peux m’empêcher de m’étonner d’une société si prompte à condamner Polanski (alors qu’il était l’homme à défendre 6 mois avant) alors que, d’un autre côté, l’immense majorité des victimes de viols continuent à dire qu’elles sont mal reçues et soutenues par leur famille, leur ami-e-s, la police etc lorsqu’elles parlent. Et les réseaux sociaux nous montrent chaque jour ce qu’il se passe lorsqu’une victime parle ; elle est là aussi trainée dans la boue. J’étais ainsi très étonnée de voir des hommes, qui en temps normal se contrefoutent des violences sexuelles, voire même sont masculinistes, prendre fait et cause contre Polanski.
Je crois au fond que Polanski joue un rôle d’épouvantail confortable. Rôle que jouera peut-être Matzneff, s’il décide, comme je le crois, de balancer quelques noms dans la presse, pour redevenir l’objet de nos attentions. Je parlais de culture du viol tout à l’heure pour définir les idées reçues entourant les violeurs. Deux idées sont très courantes :
- la première est l’altérisation du violeur ; c’est-à-dire que nous faisons du violeur un être rare, forcément monstrueux, forcément loin ce que nous sommes (si on est un homme), forcément loin des hommes que nous fréquentons (si on est une femme ou un homme). Cette idée aide beaucoup d’hommes à ne jamais s’interroger sur leurs comportements sexuels ; ils savent (cas Dutroux) qu’ils n’ont jamais enlevé des enfants pour les violer à répétition et enfin les tuer. Ils savent (cas Polanski) qu’ils ne sont pas de richissimes réalisateurs avec 9 accusations de viol aux fesses. Et c’est, à mon sens, tout l’écueil de #MeToo. S’il est important de parler des violences sexuelles par secteur d’activité pour mettre en place des bonnes pratiques dans ces secteurs, cela contribue aussi malheureusement à faire croire, que le problème est circonscrit à un domaine ou que c’est le domaine qui crée le viol. C’est ce qu’on avait par exemple lu au moment de l’affaire DSK, la politique était un milieu difficile, avec beaucoup de stress, ce qui expliquait qu’il ait « craqué » (alors qu’être interimaire à Sodexo c’est une bonne planque tranquille et sans stress). S’il est important de nommer ceux dont on sait qu’ils ont violé, on se heurte là encore à un mur ; nommer des hommes célèbres, médiatiques, sert paradoxalement l’immense majorité des violeur qui, eux, ne sont ni célèbres, médiatiques. Cela leur permet encore une fois de se distancier et de se dire que puisqu’ils ne sont pas comme ces hommes célèbres, alors les viols qu’ils ont commis ne le sont pas non plus.

- la deuxième est le danger extraordinaire à imputer à la célébrité et à la richesse l’impunité donc a pu bénéficier Polanski. Il existe des biais dans la justice et ce quel que soient les crimes et délits commis. En clair il y a plus de pauvres en prison que de riches et cela vaut pour les violences sexuelles. Cela s’explique de différentes façons, les pauvres subissent plus de contrôles (des services sociaux par exemple) ce qui peut permettre de détecter une situation d’inceste. Les pauvres sont moins armés pour se défendre face à la justice. Mais ce biais ne doit pas nous faire oublier que l’immense majorité des victimes ne portent pas plainte, que s’il y a plainte, les deux tiers sont classés sans suite et qu’un procès n’aboutit pas forcément à une condamnation (on se souvient du viol de cette enfant de 11 ans où il y a eu acquittement au premier procès). La réalité est donc toute simple ; l’immense majorité des violeurs s’en tirent sans mal. Pas parce qu’ils sont riches et célèbres mais parce tout simplement par sexisme et misogynie. Nous avons tous et toutes grandi dans une société où l’on nous apprend que les femmes sont fourbes (2000 ans de christianisme où l’un des principaux personnages féminins Eve, fout tout en l’air par ruse, en faisant croquer à Adam la pomme, ca laisse des traces), qu’elles mentent, qu’elles font des histoires pour rien, qu’elles sont hystériques et mal lunées. Les hommes s’en tirent parce qu’une femme ne vaut pas grand-chose. Alors bien sûr il y a des biais racistes ou de classe ; un homme noir qui viole une femme blanche risque davantage la prison qu’un homme blanc. Un homme pauvre risque davantage la prison qu’un homme riche. Mais ne nous y trompons pas, la richesse et la célébrité de Polanski l’ont aidé mais ce n’est pas cela qui a aidé à constituer son impunité. L’immense majorité des personnes violées l’ont été par des hommes qui n’étaient ni riches, ni célèbres et qui s’en sont très bien sortis. Imputer le viol (et son impunité) à la richesse et à la célébrité c’est encore une foi oublier qu’il existe des femmes riches et célèbres et qu’elles ne violent pas. C’est encore une fois procéder à une stratégie d’altérisation pour les hommes qui dénoncent Polanski en leur permettant de ne pas s’interroger sur leurs propres comportements puisqu’ils n’ont de toutes façons rien à voir avec lui. Rappelez-vous que la majorité des victimes ne portent pas plainte parce que nous avons organisé une société où avoir été violée est honteux, où on ne se rend pas toujours compte qu’on l’a été (si on est persuadée que le viol conjugal n’existe pas, on n’ira pas porter plainte si ca nous arrive) et où l’intégrité d’une femme compte moins que le fait de mettre un pauvre homme devant la justice.

Les hommes qui violent, violent parce qu’ils le peuvent. Parce que notre société au-delà d’un discours convenu sur certains types de viols (les plus horribles, ceux qui n’arrivent quasiment jamais) nous berce avec des idées reçues sur les « vrais violeurs », les « bonnes victimes » et ce qu’est un « vrai viol ». Les hommes qui violent violent parce qu’on leur a expliqué dès leur plus jeune âge, que c’est ce qu’on fait quand on est un bonhomme, qu’au fond les filles finissent par aimer ça et que, de toutes façons une fille valant moins qu’un garçon, elle doit se soumettre à ses désirs. Elle compte au fond si peu. Les hommes violent, parce qu’ils se convainquent que ce n’était pas vraiment un viol (« je n’avais pas de couteau ») qu’elle a aimé ça au fond ou qu’elle l’a cherché cette salope. Et ils sont appuyés par ca par toute la société. Relisez, pour ceux d’entre vous qui ne sont pas féministes ce que vous avez pu dire de Samantha Geimer il y a dix ans, lorsqu’elle n’était pas la parfaite victime à utiliser pour défendre Polanski. Les faits n’ont pas changé mais vous les trouviez curieusement acceptables il y a dix ans. Alors un biais social oui ; oui le plombier est plus jugé et va plus en taule que le notable s’il est accusé de viol. Mais en faire une simple histoire de classe, éviterait encore une fois la question principale ; ce sont les hommes qui violent. Et ils violent parce que nous leur offrons un assentiment tacite, en trouvant dans la majorité des cas des circonstances atténuantes aux violeurs et aggravantes pour les victimes.

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Fév 062020
 

Je suis à chaque fois frappée par le vocabulaire entourant les femmes qui témoignent avoir été victimes de violences sexuelles. Elles seraient « dignes » nous dit-on. Elles auraient témoigné avec un « courage plein de dignité ». Le mot courage revient beaucoup également sans que personne ne s’étonne qu’il faille du courage pour parler de viol. On devrait dire qu’on a été violée comme on a été agressée dans la rue parce qu’il n’y a aucune honte à avoir, ni aucun courage spécifique à témoigner si ce n’est que nous sommes encore dans une société qui en veut, profondément, aux victimes de viol de l’avoir été.
Une femme perd extrêmement facilement sa dignité pour peu qu’elle ait eu une attitude en rapport avec le sexe, qui va de respirer à être violée, en passant par mettre des jupes – courtes ou pas – , des pantalons – moulants ou pas, des cheveux qui volent au vent ou des cheveux laissant voir la nuque, un foulard trop relâché ou trop coloré, des rapports sexuels avec des hommes, des rapports sexuels avec des objets, des rapports sexuels tout court, lorsqu’elles parlent de leur anatomie, de leurs règles, du fait que parfois elles vont aux toilettes ou se mouchent. Une femme ca se salit facilement et encore plus si elle est mise au contact de la bite d’un homme ; c’est d’ailleurs assez fascinant cette capacité que les bites d’hommes auraient à salir les femmes sans se salir elles-mêmes. Sans doute un autowash intégré allez savoir. C’est captivant d’écouter ces hommes dire qu’ils ne voudraient pas coucher avec des femmes qui ont eu beaucoup de partenaires sexuels masculins ou qui ont été violées (c’est visiblement un peu pareil pour eux) comme s’ils avaient intégré qu’être en contact avec un pénis d’homme, ça salit. Tiennent-ils le leur avec une pince lorsqu’ils urinent ? sont-ils dépourvus de cette capacité à être salis ?
Et donc lorsqu’une femme est violée, par une sorte de double alto arrière mental, elle est « salie ». Pas le violeur hein, lui ca va. Juste sa victime. Elle doit donc tout faire pour retrouver sa dignité perdue et pour cela, disons-le tout net, le suicide reste encore une bonne solution. On aime bien ça les victimes de viol suicidées, déjà elles évitent de nous faire chier avec leurs souffrances, ca coûte pas cher à la sécu et on peut faire de grandes phrases sur « le viol on ne s’en remet jamais » (tant pis pour celles et ceux qui aimeraient bien s’en remettre). La victime suicidée est silencieuse, donc on peut lui faire dire ce qu’on veut et ca c’est toujours confortable.
Alors beaucoup de victimes vont polir leur discours, le rendre acceptable et tolérable. Exprimer une douleur bourgeoise tout en maitrise de soi et en contention pour ne surtout pas passer pour ne hystérique. L’historien Alain Corbin émettait l’hypothèse que si, au 19eme, on enfermait les prostituées dans des couvents, à leur faire ravauder des draps, c’était pour qu’au contact de ces linges blancs, elles retrouvent en quelque sorte une pureté d’âme. C’est ce qu’on cherche chez la victime de viol ; qu’elle recouvre ce qu’elle aurait irrémédiablement perdu, sa propreté, sa pureté virginale. Personne pour se dire qu’au fond le seul à être sali, et durablement c’est le violeur. Alors on polit longuement nos discours. On ne rentre pas dans les détails, on fait preuve d’un chagrin manifeste mais pas trop expansif non plus. On ne souhaite ô combien jamais la mort d’un violeur (sauf si on est la mère d’un enfant violé à la limite). On exprime une souffrance tout en yeux écarquillés, en mains tordues sur lesquelles la caméra fait un gros plan et jamais, personne ne dit qu’elle a passé sa nuit à hurler en se souvenant car ca ne ferait pas bien sérieux tout cela.
Je maitrise tellement bien le phénomène que beaucoup pensent que je n’ai jamais été violée, y compris chez certaines féministes. Je ne sais si ca me donne droit à une médaille ou quoi (j’accepte, je suis vénale).
Jusque dans l’expression de la possible souffrance après un viol, les femmes doivent conserver un certain quant à soi, une pudeur bourgeoise ; il faut montrer qu’on souffre certes mais pas trop pour ne pas tomber dans l’hystérie qui mène tout droit à l’accusation de mythomanie.
Beaucoup ont lu, avec parfois délectation les écrits de Matzneff sur les viols qu’il a pratiqués. Je sais qu’une victime ne pourrait raconter cela ; ce serait vu comme sordide, elle étalerait trop son intimité. Quand même il y a des limites.
Il n’y a pas de dignité perdue après un viol.
Même après avoir eu la bite de ton père dans la bouche
Même après t’être chiée dessus de douleur
Même après l’avoir supplié de te baiser parce que sinon il te tuait
Même après lui avoir léché les semelles car il te le demandait.
Même parce que tu as eu peur, une peur si atroce que tu te réveilles 15 ans après en chialant de douleur et que tu n’en parles à personne, parce que ca te semble un peu ridicule tout de même.
Il n’y a pas de dignité à recouvrer après un viol surtout face à une société qui ne le mérite pas à ne pas nous croire, à nous traiter de putes, de menteuses et de salopes.
Nous sommes entretenues dans l’idée que nous aurions perdu quelque chose, que nous aurions nos preuves à faire, que vraiment nous devons montrer qu’on n’a jamais été d’accord. La manifestation d’une souffrance contenue en est une. Mais nous devons aussi montrer qu’on reste fréquentable, baisable pour le prochain homme qui passe et donc se garder de tout propos agressif, misandre, qui, on le sait, pourrait les faire fuir.
Dire que les femmes qui témoignent de violences sexuelles sont dignes me fait toujours penser à plusieurs choses ;
- qu’elles ont vécu des choses indignes ; mais indignes pour qui ?
- qu’il y aurait une bonne attitude à avoir pour témoigner, rester dans le témoignage plein de sobriété avec une ou deux phrases choc tout de même, et si on peut te tirer trois larmes mais pas plus c’est pas plus mal.
Ou sont les femmes folles d’avoir été violées ?
Ou sont les femmes qui ne rêvent que d’arracher les couilles de leur violeur ?
Ou sont les femmes qui ne voudront plus jamais d’un homme dans leur vie ?
Ou sont les femmes qui n’en ont à peu près rien à foutre d’avoir été violées, même si elles considèrent cela grave par ailleurs ?
Ou est la dignité d’une société qui nous méprise, nous chie à la gueule, nous dit qu’on doit faire les efforts pour ne pas être violées, qu’on doit ensuite – parce que ca arrivera forcément – raconter, dire mais pas trop pour ne pas effrayer le tout venant avec nos horreurs.

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Sep 122019
 

[Comme est on est un peu maso par ici, le blog est ré-ouvert aux commentaires]

 

Je les vois partout. Je sais que du premier au 104eme féminicide, ils nous demanderont uniquement pourquoi on parle de féminicide en alternance avec « pourquoi n’est-elle pas partie avant cette connasse naïve/halala ces sales vaches connasses toujours à s’intéresser aux bad boys alors qu’il y a des braves gars comme moi pas misogynes pour un sou ».
« Mais enfin ca n’existe pas le mot féminicide ! » Comme s’il y avait des mots qui avaient toujours existé, que le langage n’était pas en soi une construction, un truc établi une bonne fois et on n’y touche plus. On a des mauvais petits ersatz de Marchel Duchamp du langage à chaque femme massacrée c’est fascinant.
21 ans cette année. 21 ans que je pénètre dans le foutu garage où mon père s’est suicidé. J’ai pensé mille fois le démolir pierre par pierre. J’y vais, je rentre, je sais exactement ce que je faisais ce jour-là et je réfléchis à comment on aurait pu l’éviter, si c’était souhaitable et aussi égoïstement ce que cela a a changé dans ma vie (tout). 21 ans que je vois des sales merdeux instrumentaliser le suicide de gars comme mon père pour éviter de parler des violences faites aux femmes par les hommes. Je dis de gars comme mon père parce qu’il cochait comme la majorité des hommes qui se suicident toutes les cases ; moyen utilisé, raisons, incapacité de parler etc. Ces gens s’en contrefoutent en général puisque le moindre mec qui oserait exprimer son mal être sur les réseaux sociaux est moqué, vilipendé, voire poussé au suicide. Qu’on ne vienne donc pas me prétendre que le suicide des mecs les intéressent c’est un mensonge, une sale petite instrumentalisation. Les mecs sont tellement mal à l'aise avec la fragilité masculine que c'est le seul argument qu'ils sont en bouche d'ailleurs lorsqu'il s'agit de contrer la propagande masculiniste et fasciste de certains. "Halala qu'est ce qu'il est fragile" braillent-ils face à un masculiniste comme si le problème était là.
Oui les hommes complètent plus leur suicide. Oui les hommes sont les premières victimes des violences. Guess what ca a même été théorisé par les féministes. Seulement les solutions qu’on propose pour mettre fin à ce cycle infernal ne plaisent pas parce qu’il faudra évoquer que ça a tout à voir avec la construction de la virilité. Tout à voir avec le fait que dés le plus jeune âge, on apprend à un garçon qu’on règle ses problèmes par les poings sinon on est une « terme homophobe » et qu’on ne chiale pas sinon on est une « terme sexiste ». Et quand tu vois que même le plus féministe des mecs (c’est celui qui est pour la prostitution et qui aime bien photographier des femmes à poil dans le cadre de la body positivity) n’a qu’une idée en tête c’est faire usage de violence (toute verbale hein) lorsqu’un type est sexiste, tu te dis qu’on n’a pas le cul sorti des ronces. Il faut être respecté des femmes apprend-on partout ; se faire humilier par un mec  c’est déjà pas trop mais alors par une femme… et il semble que les hommes ont l’indignation chatouilleuse.
Le fait est que l’essentiel des viols et des violences physiques et des violences psychologiques et des féminicides ont lieu dans le couple hétérosexuel et que c’est invariablement un homme qui frappe/viole/tue une femme. Il existe mille et une formes de conjugalité mais non c’est dans ce schéma là que se déroulent l’essentiel des violences.
Et c’est là que ca coince. Parce qu’autant on est prêt à admettre que Patrice Allègre ne doit pas trop trop aimer les femmes pour les massacrer et les violer, autant ca passe moins d’un mec totalement lambda. Alors on essaie de combler les trous en se demandant comment notre vision du couple (et le pavillon avec le chien le gâteau a trois étages payé une blinde avec le couple au sommet on passe d’une femme la gorge ouverte sous le nez des mômes). Alors on individualise. On évite l’éléphant dans la pièce (tiens merde c’étaient tous des hommes) pour se concentrer sur l’accessoire, le steak était trop cuit, elle avait une jupe trop courte. On tente de rendre les pseudo raisons de frapper ou de tuer ridicules afin de montrer combien il devait être déséquilibré. Parce que ca permet ainsi de ne pas s’intéresser aux causes profondes de la violence masculine et d’en faire un problème systémique.
Enfin merde. Si les hommes sont responsables de l’immense majorité des crimes et délits, victimes et auteurs principaux des homicides, responsables des accidents de la route les plus graves, responsables de la quasi majorité des violences sexuelles, est ce que non ca n’a rien à voir avec le fait que cela soit des hommes et la construction masculine ?
On nous dit mais c’est quoi ca le féminicide tuer une femme parce qu’elle est femme. Le féminicide c’est tuer une femme pour des raisons misogynes, parce qu’on estime qu’elle ne s’est pas comportée comme une femme devrait se comporter. Elle n’a pas obéi à son mari, elle l’a quittée. Elle n’a pas fait correctement sa part de tâches ménagères. Elle ne s’est pas habillée comme il le souhaitait. Tout ceci ne sont évidemment que des prétextes, ne nous y trompons pas. Il frappe parce qu’il estime qu’il a le droit de frapper sa femme parce que dans notre société – même là oui en 2019 – tout concourt à dire qu’on est propriétés des hommes et qu’on leur doit quelque chose sinon ils s’énervent.
Je ne peux m’empêcher de penser, en permanence aux dizaines de fois où on m’a expliqué que Samantha Geimer savait à quoi s’attendre en allant chez Polanski comme si cette réalité évidente, toute simple m’avait échappée ; aller chez un homme seule c’est s’exposer à un viol parce que les hommes sont comme ca. Et bien ne pas faire ce que veut un homme c’est s’exposer à ce qu’il s’énerve et c’est comme ca. Il n’y a rien à changer.
Observez qu’on interroge toujours pourquoi les femmes ne partent pas mais jamais pourquoi les hommes tuent. Comme si ca allait de soi. Comme si, même là, il fallait éviter d’être tuées et pas de tuer.
Observez nos pathétiques tentatives pour tenter de réduire les violences faites aux femmes par les hommes. Elles sont toujours après. Après les viols. Après les coups. Après les morts. Comme si on avait abdiqué. Comme si on savait qu’on ne pouvait pas faire grand-chose au fond avant parce qu’ils sont comme ca, qu’ils dérapent, qu’ils s’énervent, qu’ils ont du tempérament, qu’ils ont un peu sanguins, qu’ils ont de la testostérone à revendre, qu’ils ont du mal à se contrôler. Et comme on doit faire leur ménage, des pipes et penser à ce à quoi ils n’ont pas pensé, on doit aussi penser à ce qu’il faut faire pour ne pas les mettre en colère.
Personnellement beaucoup d’hommes sur les réseaux sociaux m’ont prise dans leur toile d’araignée. Ils m’ont tellement répété année après année que si je ne réponds pas correctement à toutes leurs demandes, alors ils se comporteront mal avec les femmes (et ca sera de ma faute). C’est un raisonnement extraordinaire, totalitaire et fascisant dans lequel je suis tombée à pieds joints.

Le fait est que plein d’hommes haïssent les femmes. Oh je n’ai pas de chiffres, non. J’ai juste en tête, comme des millions de femmes, a minima tous les moments où les hommes ont fermé leur gueule quand leurs potes se comportaient comme des porcs et qu’ils fermaient tous leur gueule, parce que ce n’est pas si grave, que c’est juste une blague, que par ailleurs il n’est pas comme ca, et puis il est tendu en ce moment et puis y’a pire dans la vie tout de même.
le fait que les violences physiques et sexuelles se déroulent dans un contexte hétérosexuel, qu’on nous a vendu comme quelque chose d’à la fois profondément naturel (donc normal) et où hommes et femme s’aiment d’un amour tendre empêchent de réfléchir à ce que sont les violences patriarcales. Un homme violent pourrait frapper n’importe qui dans la rue si son problème était juste la violence. Un homme violent et misogyne pourrait frapper n’importe quelle femme dans la rue si son problème était juste la misogynie. (ne venez pas prétendre qu’il le fait parce que les volets sont clos, le nombre de mecs qui frappent leur femme qui hurle et que tout le voisinage entend montre que votre théorie est foireuse). Il frappe parce qu’ils le peuvent, ils frappent parce que l’histoire du mariage (vous y tenez tant à votre histoire quand il s’agit de justifier des conneries allons y gaiement) a dit que la femme était la propriété du mari et que, ma foi, ca compte encore.

Je ne comprends pas pourquoi on est si long. Enfin si je le comprends, parce que tout ceci n’a au fond pas grande importance. Parce qu’au fond la violence exercée contre les femmes par des hommes est toujours plus au moins justifiée. Même dans les cas d’assassinats.
Elle aimait les bad boys
Elle était restée
Elle est sortie tard le soir
toutes les raisons sont là toujours pour dédouaner les hommes violents et aussi s’en distancier.
Je ne vois plus d’issue. Atwood disait « les femmes ont peur d’être tuées par les hommes, les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux ». Elle donne beaucoup trop d’importance à ce que les hommes pensent des femmes. Les hommes ont peur que les autres hommes se moquent d’eux. Ils ont peur qu’ils se moquent d’avoir été quittés, qu’ils remettent en cause leur virilité, qu’ils soient traités de manière homophobe. La violence masculine n’est pas un problème individuel qu’on gérera par des politiques à l’avenant. Ca laissera toujours entendre qu’un homme violent uniquement pour des raisons qui lui sont propres et que les dizaines de personnes violées, frappées et tuées chaque année le sont par autant d’individus tous différents les uns des autres. La violence n’est pas un avatar de la virilité, elle en fait partie à part entière. La violence EST virile.

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Mai 312019
 

Selon l'enquête Virage, dans les douze mois précédant l'enquête, 580 000 femmes et 197 000 hommes âgé-e-s de 20 à 69 ans vivant en France métropolitaine déclarent avoir subi des violences sexuelles.

Que disent faire les femmes pour tenter d'échapper à ces violences sexuelles ?
- ne pas sortir le soir
- ne pas emprunter les transports en commun le soir
- payer pour des taxis ou des VTC
- ne pas sortir seule mais entre ami-e-s
- se faire raccompagner chez elles
- tenir leurs clés dans la main pour s'en servir comme d'une arme
- avoir une bombe de laque comme arme
- feindre de téléphoner
- modifier son trajet
- ne pas énerver leur conjoint
- ne pas refuser de rapport sexuel avec leur conjoint
- modifier leur habillement
- ne pas sourire dans la rue
- ne pas se tenir trop droite
- ne pas faire du running n'importe où
- ne pas trop boire
- ne pas consommer trop de drogues
- vérifier mon verre en permanence en soirée
- vérifier ce que font mes amies en soirée
- dormir les fenêtres fermées en permanence
- mettre le nom de famille uniquement sur la boîte aux lettres
- choisir un pseudo neutre sur les sites d'annonces type Le bon coin
- avoir une bombe lacrymo ou au poivre dans son sac
- tenter, dans les transports en commun d'avoir les fesses collées contre une paroi
- ne pas écouter de musique dans l'espace public pour rester vigilante
- ne pas aller se promener dans des lieux déserts
- éviter les parking et si on ne peut pas, choisir une place près de la sortie
- éviter les contacts visuels avec les hommes dans la rue
Liste non exhaustive.

Que disent faire les hommes pour tenter d'échapper à ces violences sexuelles ?
- rien

Même si les hommes sont moins nombreux que les femmes à subir des violences sexuelles, les études l'attestent ; ils en subissent également et pourtant rien dans leur éducation ne les prépare à y échapper. C'est là qu'on constate que tous les "bons conseils" administrés aux femmes pour se prémunir du viol n'en sont pas, sinon ils s'appliqueraient à tout le monde. La culture du viol, c'est à dire les idées reçues sur le viol, les victimes et les auteurs, non contente de toucher les femmes victimes de viol, touche aussi l'ensemble des femmes en limitant leur liberté de mouvements et en établissant autour d'elles une politique coercitive qui les fait vivre dans la peur permanente, non seulement d'être violées mais qu'on leur reproche de l'avoir été.
La seule manière d'éviter le viol c'est que le violeur ne viole pas. Faire porter la responsabilité de ne pas être violées aux femmes et du sexisme et constitue une claire politique de restriction de la liberté de mouvements des femmes.

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Fév 112019
 

Bourdieu

« La virilité est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine. »

Dès qu’un petit garçon naît, tout va être fait pour qu’il se prépare à son futur rôle d’homme. On va corriger sa posture, mettre en avant des qualités jugées masculines, canaliser ses émotions (trop féminines !), l’habiller d’une certaine façon et pas d’une autre. On le guidera dans le choix de ses jouets, de la musique qu’il doit aimer et même dans la couleur des vêtements qu’il doit porter. Ce passage du bébé au garçon puis à l’homme sera tout entier guidé par un seul but : le différencier sur tous les points des filles. L’expression si connue « pleure pas t’es pas une fille » est d’une double violence ; elle nie au petit garçon la possibilité de s’exprimer par les larmes, et elle explique aux filles qu’il n’y aurait rien de plus honteux, pour un homme, que d’être vu comme elles. Il n’existe pas d’équivalent chez les petites filles ; bien évidemment elles doivent devenir des femmes mais il est parfois sinon toléré, du moins compris que certaines aient des désirs de loisirs ou d’attitudes jugées masculines. Pas convaincu-es ? L’expression « garçon manqué » peut bien évidemment désigner une femme de façon péjorative mais elle peut aussi lui être adressée sous forme de compliment (car il est bien entendu que le plus grand compliment qu’on puisse faire à une femme c’est qu’elle est presque aussi bonne qu’un homme) : « Aurélie ? elle joue très bien au foot : Un vrai garçon manqué ». A l’opposé il n’y aura jamais aucun contexte où dire d’un homme qu’il est une « femmelette » par exemple est positif. La féminisation des hommes, qu’on voit beaucoup dans les milieux sportifs par exemple, n’est jamais positive et a toujours pour but d’humilier l’autre (« alors les pleureuses, vous avez encore perdu ce match »). Dans nos sociétés, les valeurs dites masculines sont fortement valorisées mais pas les féminines. Une femme qui aurait des comportements dits masculins serait sans aucun doute critiquée et réprimée mais ses choix pourraient être compris, sinon acceptés. A contrario, un homme qui aurait des choix dits féminins, déchoirait de sa classe de genre initiale. C’est bien pour cela que les activités dites féminines (cuisine, couture…) adoptent un autre vocabulaire (beaucoup plus technique par exemple) lorsqu’ils sont adoptés par des hommes. Certaines études montrent par exemple que les hommes ayant adopté des métiers traditionnellement féminins ont tendance à se voir plus talentueux que les femmes qui l’exercent, qui le feraient juste parce que cela serait quelque part, dans leur nature profonde.
Un garçon est également incité, éduqué, littéralement dressé à haïr les hommes qui ne correspondent pas aux normes viriles de l’époque, ceux soupçonnés d’homosexualité. Malgré les tentatives répétées et piteuses de certains pour nous expliquer que « chochotte » n’est pas un mot homophobe, il l’est bien. Et le fait, là encore de répéter à longueur d’année aux garçons « de ne pas faire leur chochotte » car les sentiments de peur/de tristesse/de fragilité sont réservées aux femmes et aux homosexuels, on leur met bien en tête qu’il n’y a rien de pire que de l’être. Les garçons hétérosexuels vont donc pratiquer en continu et tout au long de leur vie une répression féroce envers les homosexuels et tous les hommes suspectés de l’être. Cette répression leur permet aussi de rappeler que eux « n’en sont pas » et sont donc parfaitement virils.
Les pays occidentaux ont une longue histoire de répression des masculinités des hommes racisés. Je vous invite à la lecture du livre Marianne et le garçon noir, dirigé par Leonora Miano ou l’écoute de ce épisode de podcast. Je diviserai ces masculinités en deux groupes ; la masculinité des hommes arabes et noirs et celle des hommes juifs (ashkénazes, même si diviser les juifs en deux groupes distincts et non poreux n’est pas juste il n’en demeure pas moins que c’est l’idée raciste qu’on étudie et elle les voir bien ainsi) et asiatiques. La masculinité des hommes noirs et arabes vue de pays occidentaux a amplement été étudiée ; elle n’est pas vue comme positive, puisque jugée « trop » virile, « trop masculine » et donc dangereuse. La répression qui s’exerce sur leurs corps – et qu’on constate par exemple avec les violences policières à leur encontre (qui n’a que très peu choqué, sinon les concerné-es - en est un bon exemple. Les descriptions des corps d’hommes noirs dans le sport, le rap ou que sais-je en témoigne là encore ; ce ne sont que corps vus comme différents de la norme blanche, sur-musclés et animalisés. L’idée d’une sexualité démesurée de ces hommes va d’ailleurs de pair ; ils aiment plus le sexe que la normale parce qu’ils sont (trop) virils. Le simple fait de voir dans n’importe quel migrant mineur, un majeur qui se cache a, aussi selon, moi quelque chose à voir avec cela. Le petit garçon mâle noir ou arabe n’a pas le temps d’être un enfant. A peine né qu’il est déjà un homme, un homme trop homme, un homme dangereux.
A l’inverse les hommes juifs et asiatiques sont féminisés ; on les voit comme fragiles et faibles. On rappelle ça et là que les hommes juifs n’ont pas été assez virils pour vaincre les nazis par exemple. C’est une idée très établie dans l’antisémitisme du début du XXème siècle (voir par exemple ce texte). On caricature les hommes asiatiques, forcément soumis et courbés, sournois… tout comme des femmes ! La construction de la virilité des hommes blancs se construit donc aussi en opposition à celle des hommes racisés.

Et donc c’est contre toutes ces minorités (on entendra minorités au sens politique et pas numéraire), les femmes, les homosexuel-les (et au sens large les LGBT) et les hommes racisés que les garçons blancs vont se construire et devenir des hommes.

Dans son livre, La fabrique des garçons, Sophie Ayral, montre que si les garçons sont beaucoup plus punis que les filles à l’école et pour des actes beaucoup plus graves. Pour autant, les professeurs tendent à leur trouver des excuses (« boys are boys ») au contraire des filles qu’ils trouvent sournoises et se plaignant pour un rien. Le système de mauvais comportement/sanctions, avec parfois des élèves garçons punis de façon virile par les profs hommes, fabrique donc des mâles et du mal. On tolère leurs mauvais comportements avec les filles et d’autres petits garçons jugés plus faibles, et on ne les sanctionne que lorsqu’ils deviennent vraiment trop violents tout en continuant tout de même à leur trouver des excuses. Rappelez-vous que la violence masculine n’est pas toujours un problème : « le jeune loup aux dents longues », « l’homme qui a du tempérament » ou « le sang chaud » sont autant d’expressions qui nous explique qu’une certaine violence masculine est toujours souhaitable sinon souhaitée. Le harcèlement des petites filles (de la jupe soulevée au fait de l'ennuyer aux toilettes) commence dés le plus jeune âge et nous est vendue comme une attitude naturelle, certes un peu agressive mais témoignant de l'amour que les garçons porte aux filles. "Il t'a tiré les cheveux ? oui mais c'est parce qu'il t'aime bien voyons ! ".

Le sociologue Michael Kimmel a écrit un livre sur la socialisation des jeunes blancs hétérosexuels aux Etats-Unis qui s’appelle « Guyland : The Perilous World Where Boys Become Men ». Il y analyse le comportement des adolescents et hommes entre 15 et 25 ans. Il montre par exemple que les violences sexuelles peuvent être une composante de ce passage vers l’âge adulte. Il l’appelle le guy code (« code des mecs ») et le définit comme un ensemble d’attitudes, de valeurs et de traits qui composent ce qu’on appelle être un homme. Il se caractérise par trois faits. Le premier est de se sentir supérieur aux femmes et de pouvoir être agressif envers elles. Le deuxième est le culte du silence qui entoure les auteurs de violences sexuelles et qui les encourage à continuer parce que les témoins ont peur d’en subir à leur tour, d’être par exemple frappés ou harcelés. Cela laisse penser aux auteurs que tout le monde encourage le guy code. Le dernier et troisième fait est d’entourer et de protéger les agresseurs afin de leur éviter de prendre leurs responsabilités dans les actes commis.

Il démontre aussi que le passage à la virilité des jeunes hommes blancs se fait sur l’écrasement, la moquerie et l’humiliation des minorités dont nous avons déjà parlé puisque ces jeunes hommes blancs considèrent qu’elles sont en train de leur voler leur place et leurs privilèges. Privilèges dont on leur a expliqué toute leur vie qu’ils étaient naturellement mérités. Il suffit de voir le vrai regard d’incrédulité lorsqu’on explique que les hommes blancs n’arrivent pas aux postes à responsabilité par la seule force de leur talent pour comprendre ce problème.

Je prétends donc qu’il est impossible de comprendre ce qu’il s’est passé dans la ligue du lol (mais aussi avec le 18-25, également avec Marsault mais également avec autant de groupes beaucoup moins constitués) si on ne s’interroge pas sur la construction de la virilité blanche et surtout contre qui elle se construit. Il ne s’agit pas, question m’a été posée, de dire que seuls les hommes blancs harcèlent bien évidemment. Il importe de se poser la question des boy’s club ; lorsque j’en ai parlé sur twitter il semble que l’expression ait été prise au pied de la lettre comme un club véritablement formé. Le boy’s club désigne pour moi simplement la socialisation masculine, du vestiaire à la salle à café, des comités de direction aux pages privées facebook où l’on construit et entretient sa masculinité sur le dos des minorités.

Il serait donc à mon sens une erreur de penser que les hommes qui harcèlent arrivent à des postes de pouvoir, malgré le fait qu’ils aient harcelé. Ils y arrivent plutôt entre autres grâce à cela parce qu’une certaine violence est tolérée, tout au moins lorsqu’elle est blanche et masculine parce qu’elle constituera, selon la classe sociale où il sera ensuite le « jeune loup aux dents longues » ou le « fort en gueule ».
Il est à noter qu’aucun des hommes de la ligue du lol n’a réfléchi au fait que toute la ligue était masculine et ce que cela en dit. Ils ne sont évidemment pas les seuls ; la masculinité est tellement intouchable que la moindre des féministes qui ose rappeler que l’immense majorité des violeurs sont des hommes subit des mois de harcèlement.
Il a été admis qu’ils harcelaient (et par exemple dans le cas du 18-25 et de la ligue du lol les cibles sont strictement les mêmes) mais on ne s’est pas interrogé sur pourquoi c’étaient ces cibles là qui étaient visées. Eux-mêmes dans leurs excuses ont tous évoqué la jeunesse qui justifie justement mon analyse « j’avais besoin de ce passage pour devenir un homme ; le harcèlement en particulier misogyne a été une composante de mon état d’homme ».
Même s’il est évidemment nécessaire de dénoncer qui le 18-25, qui la ligue du lol, qui Marsault, parce que les victimes sont réelles avec des conséquences dramatiques sur leur vie et leur santé, il est important de comprendre que c’est la construction de la virilité qui a créé ce genre de comportement, que c’est parce qu’on considère que le passage à l’état d’homme passe par une certaine violence qu’il y a eu harcèlement.  Il n’y a rien de très différent, sinon dans l’ampleur avec les comportements que les femmes, les LGBT dénoncent tous les jours à leur encontre. Les blagues que nous devons supporter, les caquètements de poule à l’assemblée nationale, les verres après le boulot auxquels nous ne sommes pas conviées, les strapontins, les silences moqueurs lorsqu’on arrive, les naturelles co-optations, tout cela c’est le boy’s club. Oh pas un club constitué, rien de très loi 1901. Juste une socialisation masculine qui exclue, humilie, et terrorise. Et tant que l’on persistera à en faire des épiphénomènes, à ne sanctionner que lorsque les cris sont trop nombreux, le phénomène ne s’arrêtera pas (mais en a-t-on vraiment envie).

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Jan 252019
 

Bonjour à toutes et toutes

J'ai la grande joie de vous annoncer la sortie de mon livre "Une culture du viol à la française. Du troussage de domestique à la liberté d'importuner." le 21 février 2019 aux Editions Libertalia.

Le livre est en précommande via ce lien.

Des dates de présentation du livre sont prévues ; je mettrai l'article à jour au fur et à mesure 🙂

J'ai très hâte d'avoir vos retours (et du stress aussi oui ! ) et d'éventuellement vous rencontrer.

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Voici les premières dates de présentation du livre :
Paris, mardi 19 février, 19 heures, Violette and Co 102, rue de Charonne, 75011 Paris.

Marseille, vendredi 22 février, 19 heures, librairie L’Hydre aux mille têtes, 96, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.

Lyon, samedi 23 février, 15 heures, librairie Terres des livres, 86, rue de Marseille, 69007 Lyon.

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