jan 022019
 

L’idée la plus courante en matière de violences conjugales est que les femmes battues n’ont qu’à partir. Ainsi il n’est pas rare, sur les réseaux sociaux, lorsqu’on apprend qu’une femme a été tuée par un homme qui la battait depuis longtemps, de culpabiliser la victime en se demandant si elle ne devait pas aimer cela, au fond, pour être restée. Dans une affaire où la victime a subi un viol si brutal par son conjoint qu’elle en est décédée, un commentaire sous l’article dit : « Elle avait déjà été soignée pour des blessures mais aucune plainte n’avait été déposée à l’époque : la peur, voire la bêtise, de ces femmes les rend aveugle pour leur plus grand malheur. » Eclaircissons de suite ce point, la violence conjugale ne doit pas être confondue avec des pratiques sadomasochistes qui impliquent le consentement de tous les protagonistes. Et essayons d’analyser les raisons qui font qu’une femme battue ne quitte pas son conjoint.

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déc 182018
 

Je lis ces juristes, réels ou autoproclamés, parler à des féministes, qu’ils jugent, forcément, incapables de comprendre le droit, incapables de comprendre une décision de justice, toutes pleines qu’elles seraient, de ressentiment, de pensées terre à terre, de bile et de colère. C’est ce qui nous caractériserait, leur semble-t-il, cette incapacité à prendre de la hauteur face à une décision de justice qui a, encore, acquitté un violeur.

Il est curieux de croire que la justice se rend, dans notre pays, dans une atmosphère de parfaite impartialité. Il est naïf de penser que Le Grand AvocatTM n’utilise pas des subterfuges discriminatoires, dont il est d’ailleurs souvent conscient, pour défendre son client. Il ne s’agit évidemment pas ici de remettre en cause le droit d’un homme à être défendu mais de s’interroger sur ce qui fait que telle ou telle défense fonctionne, jour après jour.
L’idée que la Justice se rendrait dans une parfaite neutralité est, depuis longtemps, mise à mal. Une étude a démontré que l’indulgence du juge face à l’accusé est influencée par le moment de la journée où se déroule le procès. On sait également que les violences sexuelles en France sont commises à part égale dans toutes les classes sociales ; pourtant ce sont, comme pour la quasi-totalité des autres délits et crimes d’ailleurs, les classes populaires qui sont surreprésentées dans les tribunaux, puis condamnées. Aux Etats-Unis, face à un jury entièrement blanc, un accusé noir aura plus de risques qu’un blanc d’être condamné. Il suffira d’un seul juré noir, pour que la discrimination cesse. On sait que le verdict peut être influencé par le sexe, l’âge, la catégorie socio-professionnelle et l’appartenance ethnique des membres du jury. On a montré que les hommes du jury vont s’identifier davantage à l’auteur du viol et les femmes à la victime. Une victime de violence sexuelle si elle est jugée non crédible, pourra ne pas obtenir justice. Et la crédibilité se joue à peu de choses ; ainsi en Suède une majorité de policiers et de procureurs interrogés pensaient pouvoir juger de la véracité d’une victime sur les émotions qu’elle exprime. Or différentes études cliniques ont montré que les attitudes d’une victime après le viol peuvent être très « incohérentes ». Elle peut rire, plaisanter ou au contraire hurler sans que cela ne dise rien de ce qu’elle a subi. Dans certains postes de police américains, on forme désormais d’ailleurs les policiers à ne plus tenir compte de l’attitude générale de la victime.

Le jury sera influencé négativement si une victime de viol souffre de problèmes mentaux, est toxicomane ou qu’il la juge attirante ; et c'est très préjudiciable pour les victimes car les malades mentales et les personnes toxicomanes sont, plus que le reste de la population, susceptibles d'être sexuellement agressées. Une autre étude suggère également que le jury aurait de préjugés clairs si une victime de viol connaissait déjà son agresseur (ce qui est le cas, rappelons-le, dans la plupart des cas de violences sexuelles).

On sait également que des acteurs et actrices du système judiciaire, sont, en France, soumis à de nombreux préjugés sur les violences sexuelles. Ainsi une étude de Véronique le Goaziou intitulée Les viols dans la chaîne pénale montrait que certains acteurs de la chaîne pénale continuaient à penser qu’un viol digital (un viol fait avec un doigt) n’a pas à être jugé aux assises mais au tribunal correctionnel. C’est remettre en question l’esprit même de la loi sur le viol qui ne qualifie pas ce qui a été utilisé pour violer. Ces acteurs du système judiciaire peuvent estimer pour de multiples raisons que la loi devrait être changée mais il faut en ce cas œuvrer pour, et ne pas la créer des inégalités de fait devant la loi en envoyant au regard de ses convictions personnelles, qui devant les assises, qui devant le tribunal correctionnel. Cette étude est très utile pour démonter une idée reçue couramment entendue ; ce serait les jurés qui feraient n’importe quoi face aux violences sexuelles alors que les autres acteurs de la chaîne pénale, du haut de leurs connaissances et diplômes, seraient exempts de tout reproche. L’étude montre au contraire les très nombreux stéréotypes dont ils souffrent. Audrey Darsonville, professeure de droit, qui a étudié les raisons des classements sans suite des plaints pour viol démontre ainsi que certaines affaires sont classées en raison de la fragilité de la victim et voici ce qu’elle en dit : « À défaut, la vulnérabilité de la victime devient un élément discriminant à son encontre lors de poursuites pénales au lieu d'être un élément de nature à accroître sa protection par les autorités de poursuite. »  Il est donc capital de bien percevoir qu’il existe de nombreux stéréotypes sexistes à l’œuvres dans les tribunaux.
En 2014, un rapport fut remis au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, intitulé « Eliminating judicial stereotyping : Equal access to justice for women in gender-based violence cases »  (éliminer les stéréotypes judiciaires : un accès égal pour les femmes à la justice face aux crimes sexo-spécifiques). Il s’agissait de démontrer que la justice n’est pas rendue de manière neutre, que celles et ceux qui rendent la justice (juges, avocat, jury etc) peuvent avoir des stéréotypes sexistes qui ne permettront donc pas que la justice soit rendue de manière neutre et objective. Le rapport montrait qu’il y avait plusieurs conséquences à ces stéréotypes sexistes ; par exemple que cela affecte l’impartialité de celles et ceux qui jugent, que cela joue sur leur compréhension des crimes et délits et que cela influence leur vision du criminel. On se souvient par exemple de ce magistrat français qui face à un homme accusé de violences conjugales, avait reproché à la femme de se soustraire à son “devoir conjugal”. On se souvient aussi de ce procès pour viol collectif en Espagne où un des juges avait affirmé qu’il y avait pour lui rapport consenti dans la mesure où la victime ne s’était pas débattue. C’était tout de même assez révélateur qu’un magistrat, chargé de juger un dossier de violences sexuelles, soit à ce point ignorant de ce qui se passe dans un viol. Pour information deux phénomènes ont pu se passer à ce moment là ; soit la victime a souffert de paralysie involontaire (sidération) pendant le viol qui est un phénomène désormais bien connu et documenté, soit elle a jugé que face à plusieurs hommes, il n’y avait rien d’autre à faire que subir pour éviter d’être en plus frappée voire tuée. Dans les deux cas, il n’y avait, évidemment, aucune espèce de consentement.

Dans les siècles précédents, il n’y avait qu’une réelle méthode pour prouver qu’on avait été violée. Etre tuée par son violeur en était une ; on était alors morte mais avec un honneur sauf et visiblement c'était le mieux qui pouvait nous arriver. L’autre était d’être extrêmement sérieusement blessée ce qui prouvait qu'on avait absolument pas voulu ce viol.  En effet l'opinion majoritaire pensait qu'une femme en parfaite santé avait les moyens physiques de repousser un violeur. Si l’on n’avait pas physiquement résisté, c’est qu’on était consentant. On a parfois l’impression que cette opinion,  fausse je le répète, continue à exister dans l’esprit de bon nombre de français.

 
On sait également grâce à une enquête menée par l’Ipsos que certains (donc de potentiels jurés, de potentiels magistrats et de potentiels avocats) ont des stéréotypes face aux violences sexuelles.  Ainsi par exemple 13% des personnes interrogées pensent qu’un homme ne peut pas être violé et 36% d’entre elles pensent qu’une femme est en partie responsable du viol qu’elle a subi si elle est allée chez un inconnu. Le sondage est très intéressant car il permet de lister tous les préjugés auxquels sont soumis les français en matière de violences sexuelles. Il ne reste plus qu'à (avec un petit peu de volonté politique et beaucoup d'argent) mettre en place les outils pour les combattre ; indice investir massivement dans l'éducation est un excellent moyen.
Nous sommes dans une société qui reste profondément sexiste parce que, depuis au moins un millénaire (je suis généreuse sur cette date, la naissance du sexisme même si elle n’est pas datée est plus ancienne), des stéréotypes extrêmement négatifs sont propagés sur les femmes. Elles seraient fourbes, elles voudraient le malheur des hommes, elles ne cesseraient par leur comportement de causer le malheur de l’humanité. Pensez à tous ces personnages mythologiques (Eve, Pandore pour ne citer que les plus connues) qui fondent l’histoire de l’occident. Il n’est tout de même pas anodin de constater que Eve, un des personnages mythologiques fondateurs du catholicisme, religion dont l’influence n’est plus à démontrer dans ce qu’est la France  aujourd’hui, a perdu l’humanité toute entière ! Il serait vain de penser que nous n’avons tous et toutes pas été profondément influencés par cette vision des femmes. Nous sommes imprégnés par ce sexisme toxique qui s’exprime dans les arts, le langage, la politique et tous les domaines de la vie et nous restons pour beaucoup, persuadés qu’une femme est quand même moins droite qu’un homme, est fourbe, ment beaucoup et souvent d’ailleurs pour faire chier les hommes. Cette idée est profondément présente lorsque nous parlons des violences sexuelles faites aux femmes. Les femmes mentent, les femmes veulent faire souffrir les hommes donc… elles mentent sur le viol, c’est tout aussi simple que cela. Donc lorsque Le Grand AvocatTM arrive avec sa défense cousue main, à base de femmes vengeresses et hystériques qui ne cessent de mentir, cela fonctionne et cela fonctionnera encore longtemps.  Et il ne s’agit pas encore une fois de lui interdire de le faire mais de montrer pourquoi cela fonctionne et pourquoi on ne peut se satisfaire d’une justice fondée sur des préjugés sexistes.

Pas convaincus ? Prenons un autre exemple. Note, cet exemple n’a pas vocation à dire que l’antisémitisme n’est pas présent en France ou qu’il est mieux combattu que le sexisme ; c’est faux dans un cas comme dans l’autre bien évidemment. Simplement les mécanismes de l’antisémitisme me semblent parfois mieux compris et peuvent donc aider à comprendre, par le parallèle une situation sexiste.  Imaginez une société profondément antisémite, société qui n’en a pas pleinement conscience d’ailleurs mais où une bonne partie de la population est tout de même persuadée que les juifs se prennent pour le centre du monde, ont des privilèges et ne cessent de se plaindre, de jouer les victimes et d’inventer de l’antisémitisme (mince on dirait vraiment que je parle de la France). Dans cette société-là, un homme en frappe un autre en proférant des injures antisémites. Personne ne les a vus et c’est parole contre parole, même s’il y a bien quelques personnes pour témoigner que l’accusé avait peut-être établi un climat un petit peu hostile aux juifs. Arrive le procès et l’antisémite est bien sûr défendu. Le Grand AvocatTM va alors fortement malmener la victime. Oh il n’évoquera pas sa judéité, pas du tout. Mais il lui demandera s’il n’en a pas assez de se victimiser, s’il n’a pas l’impression d’avoir donné une impression de supériorité aux autres, s’il ne ment pas. Bref il exploitera, consciemment ou non, tous les préjugés antisémites existants. Et notre antisémite sera acquitté. La justice est-elle rendue ? Devra-t-on se satisfaire du verdict parce que la Justice serait, selon l’expression consacrée, aveugle ? Parce que, par un mystérieux phénomène, celles et ceux qui ont jugé, celles et ceux qui ont défendu, ont tout d’un coup perdu tous leurs préjugés en rentrant au tribunal ? Cela parait absurde ? Et pourtant c’est ce qu’on demande aux féministes jour après jour, à chaque nouvel acquittement de violeur. (Bien évidemment, on pourrait étendre ma réflexion à d’autres minorités politiques, il serait par exemple intéressant de constater les verdicts – si elles ont pu aller jusqu’au procès – des personnes qui ont porté plainte pour contrôle au faciès par exemple).
Et est-ce que la justice est rendue pour les personnes victimes de violences sexuelles quand on sait à quel point notre société est sexiste, et donc celles et ceux qui jugent également ? La première réaction de notre président et de notre premier ministre face à #metoo a été de parler des menteuses potentielles. C’est la première chose qui leur est venue à l’esprit ; en cela, ils sont bien des français totalement moyens qui pensent, comme beaucoup, que les femmes mentent, et spécialement pour embêter les hommes. C’est, ne nous le cachons pas, la première chose qui nous vient à l’esprit quand une femme nous dit avoir été violée.
Elle ment.
Elle veut faire chier un mec.
Ce mec pourrait être moi. Ou mon frère.
Elle exagère.
On sait qu’il y a peu de fausses allégations de viol. Ce n’est pas moi qui l’affirme – comme j’ai pu le lire ça et là – mais de nombreuses études menées dans différents pays. A l’heure actuelle ce qu’on sait des personnes qui ont menti sur des questions de violences sexuelles c’est que ce sont davantage des mineurs, des malades mentales et des personnes souffrant d’addictions. Or ce sont justement aussi ces trois catégories de populations, qui sont, plus que les autres, sujettes aux violences sexuelles. Il y a peu de fausses allégations et pourtant c’est ce qui prédomine tous les débats sur les violences sexuelles, justement à cause du sexisme qui a aidé à fonder l’image d’une femme fourbe et menteuse. Rappelez-vous qu’il y a eu quelques procès pour des gens s’étant auto proclamées victimes de terrorisme ; dieu merci cela n’a pas disqualifié l’ensemble des personnes victimes. On a simplement jugé les menteurs et les escrocs sans faire peser quoi que ce soit sur les victimes.
Et dans ce contexte de suspicion généralisé à l’égard des femmes, la plaidoirie du Grand avocatTM marchera encore longtemps. Mais qu’on ne dise plus aux féministes de « circulez il n’y a rien à voir ». La plaidoirie du Grand Avocat ne fonctionne pas parce qu’il est formidable, sait s’élever au-dessus des masses hystérisées mais parce qu’il a exploité de tous petits stéréotypes sexistes minables qui ont fait tilt chez celles et ceux chargés de juger. A nous de faire en sorte que ce genre de plaidoirie fonctionne de moins en moins en dénonçant inlassablement les stéréotypes sexistes, les stéréotypes en matière de violences sexuelles y compris chez le Grand avocatTM. Mais encore faudrait-il qu’on nous écoute.

oct 042017
 

Ce samedi dans On n’est pas couché, Christine Angot a adopté la posture d’une « femme de droite » pour reprendre le titre du livre d’Andrea Dworkin. Dworkin s’intéressa à ces femmes qui adoptaient des positions si contraires aux intérêts de leur groupe (être anti IVG, défendre mordicus le mariage hétérosexuel etc) ; elle montra dans ce brillant essai que ces femmes ont parfaitement conscience de la domination et de la violence masculines. Ce ne sont pas des femmes qui les nient bien au contraire ; elles adoptent simplement des stratégies pour espérer en souffrir le moins possible. Ainsi elles vont par exemple défendre le mariage en espérant qu’être sous la protection d’un homme les préservera de la violence des autres. C’est évidemment une stratégie suicidaire puisque le principal lieu des violences masculines se passe au sein du mariage. (résumé du livre ici). Mais Dworkin montre que ces femmes ont analysé que la domination masculine est trop importante pour s’y opposer et qu’il vaut mieux composer avec.

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jan 202017
 

Au dire de beaucoup, les féministes ont une rare propension à se tromper de combat, à ne pas différencier ce qui est important de ce qui ne l'est pas, à confondre l'accessoire et le nécessaire, à exagérer et au final à desservir leur cause. Nous devrions ainsi nous consacrer aux seuls combats que sont les violences sexuelles et conjugales.
Etonnamment, lorsque nous choisissons d'en parler, il semble que là encore cela ne soit pas de la bonne façon. Ainsi à chaque affaire médiatisée de violence sexuelle, il se trouve quelqu'un pour nous montrer qu'on n'a encore une fois pas tout à fait compris ce qu'il s'est réellement passé, qu'on se trompe de combat ou qu'on ne comprend décidément rien à ce qu'est un viol. C'est ainsi qu'Eric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de L'Express consacre généreusement un article entier à nous expliquer à quel point nous sommes dans l'erreur face à Roman Polanski.

Eric Mettout nous explique tout d'abord les excellentes raisons qui ont fait fuir Roman Polanski au lieu de faire face à la justice. Cela serait, je cite "le climat dans lequel, à l'époque, se serait déroulé ce procès, on comprend qu'il ait hésité à s'y rendre comme le mouton à l'abattoir". Il ne m'avait pas semblé que les Etats-Unis de la fin des années 70 (ou d'un quelconque autre lieu ou moment soit-dit en passant), réservaient des peines particulièrement iniques et injustes aux criminels sexuels.  Je serais donc curieuse de voir quels jugements ou quelle politique pénale ont pu laisser penser à Eric Mettout que les criminels sexuels étaient injustement traités. Je serais en ce cas tout à fait d'accord pour que nous lancions conjointement une pétition en leur faveur pour des traitements plus dignes et plus humains.

Eric Mettout prend ensuite soin de nous expliquer que Roman Polanski a reconnu les "relations sexuelles illégales" (le fait d'avoir des rapports sexuels avec une mineure) mais pas le viol ce qui constitue selon lui une preuve irréfutable qu'il n'y a pas eu viol. Alors, en effet, si on doit se fier à la parole des violeurs présumés pour juger de leurs actes, je pense que nous pouvons dorénavant dire que le viol a définitivement disparu de nos contrées et nous en féliciter.

Faisons néanmoins un bref rappel des faits.
En 1977 Roman Polanski a 43 ans.  La victime, Samantha Geimer, a 13 ans.
Il est une star mondialement connue, réalisateur entre autres de Rosemary's baby et de Chinatown.
Une jeune fille de 13 ans face à un homme de 43 ans est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans face à un homme mondialement connu, célébré et admiré, qui est donc en position d'autorité, est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans (et cela vaut aussi pour n'importe qui) qu'on drogue au qaalude  est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.
Une jeune fille de 13 ans à qui on fait consommer de l'alcool est-elle apte à donner un consentement sexuel valable : la réponse est non.

Pour toutes ces raisons, il y a bien eu viol de Samantha Geimer par Roman Polanski en 1977.

Est ce que Polanski gêne ? Ce qui gêne  c'est les moyens déployés, affaires après affaires, pour défendre des hommes accusés de violences sexuelles. Ce qui gêne c'est  de qualifier le viol d'une adolescente qu'on a préalablement droguée de "pas glorieux". Ce qui gêne c'est d'au fond constater que tant qu'un homme a du talent, de l'entregent, une sacrée liberté de ton ou que sais-je, il se trouvera toujours un autre homme pour le défendre, l'excuser ou minimiser ses actes.

"Les amis mâles de la libération des femmes - que d’aucunes appellent avec l’impertinence, pire, l’ingratitude, qui caractérisent les enfants gâtées, nos « souteneurs » - ont révélé à maintes reprises que leur compréhension s’arrêtait là où la véritable libération commence. Comment, dans les conditions décrites plus haut, peuvent-ils, sans forfaiture, se déclarer nos "alliés" ?
Ils ne le déclarent pas longtemps d’ailleurs. Il n’en faut pas beaucoup pour qu’on s’aperçoive que la bienveillance affichée par laquelle ils prétendent se distinguer des autres hommes recouvre le même mépris que l’hostilité déclarée du grand nombre."

Christine Delphy, Nos amis et nous

Un article (en anglais) explique la procédure du plaider coupable de Roman Polanski. Il a plaidé coupable pour "Unlawful Sexual Intercourse" et l'article nous explique que c'est un synonyme de "statutory rape" (rape signifie viol en anglais). Cela veut dire qu'il a plaidé coupable pour avoir eu des relations sexuelles avec quelqu'un qu'il savait être en âge de ne pas consentir. Un viol donc.
Cet article (également en anglais) montre que, contrairement à ce qu'Eric Mettout affirme, il y avait en 1977 une vague forte de sympathie pour le comportement de Roman Polanski : "In one article by The Associated Press, published in The Times on Sept. 20, 1977, Judge Rittenband scolded Mr. Polanski for taking advantage of his victim even as he was “noting the teenage girl ‘looks older than her years’ and was sexually experienced.".

jan 162017
 

Voici le résumé de Pax neoliberalia, Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence de Jules Falquet qui m'a été gentiment envoyé par les éditions iXe. Dans ce recueil de textes, écrits sur une vingtaine d'années, l'auteure travaille sur les enjeux matériels des différentes formes de violences contre les femmes et sur la réorganisation néolibérale de la coercition.

Il est difficile de prétendre en tout début d'année que ce livre sera un des livres les plus marquants de mon année 2017 mais j'ai pourtant bien ce sentiment. L'auteure arrive magistralement à montrer, par exemple, combien la violence patriarcale et celle née du néo-libéralisme touchent en tout premier lieu les femmes (et encore davantage si elles sont racisées).

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déc 012016
 

Ce témoignage se veut une réponse au témoignage de Marie-Christine Bernard sur le blog Mauvaise herbe où elle faisait l'inventaire des agressions sexuelles subies.

Les femmes témoignent de plus en plus des violences sexistes qu'elles subissent. Cela entraîne à mon sens deux conséquences :
- une profonde résistance, en particulier de la part des hommes (mais pas que ; quelle femme a sérieusement envie de voir à quelle point elle peut être potentiellement victime de violences sexuelles ?).
- la révélation que nous considérons quasi tous et toutes ces agressions comme quasi dans la norme, comme immuables. Nous nous y habituons et n'avons au fond pas vraiment envie de lutter contre parce que ca ne dérange au fond pas grand-monde ; les femmes s'y habituent, les hommes agressent et/ou ferment les yeux.

Nous faisons donc face à un double paradoxe. D'un côté nous refusons de voir que les violences sexuelles sont banales dans le sens courantes, habituelles, partie quasi intégrante de la vie des femmes. Et de l'autre nous les banalisons totalement, en disant, sinon clairement, du moins en sous-texte, qu'on ne peut pas fait grand chose contre ou que de toutes façons les femmes ont tendance à tout exagérer. Il suffit à ce sujet d'analyser les réactions lorsqu'une femme dit publiquement avoir été violée ou agressée sexuellement ; ce qu'elle a vécu sera quasi systématiquement minimisé voire moqué.

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nov 252016
 

580 000. C'est le nombre de femmes, entre 20 et 69 ans, victimes de violences sexuelles (hors harcèlement et exhibitionnisme) en France métropolitaine par an révélé par l'enquête Virage sortie hier. Le chiffre est déjà effroyable ; que serait-il si on rajoute les femmes de moins de 20 ans, les femmes ne vivant pas en métropole et les femmes de plus de 69 ans. Que serait-il si on rajoutait l'ensemble de femmes victimes de harcèlement (dans l'espace public ou au travail par exemple) et les femmes victimes d'exhibitionnisme.
Ce chiffre  vient conforter ceux des deux enquêtes précédentes (ENVEFF 2000 et CSF 2007). Le féminisme est souvent considéré comme relançant une guerre entre les sexes alors que ce sont les seules violences sexuelles qui constituent une véritable guerre ouverte contre les femmes. Une guerre, qui ne dit pas son nom, qui n'a pas de début ni de fin, qui est niée et minimisée dont les victimes sont coupables et les coupables, tout juste coupables de "trop aimer le beau sexe". Mais comment appeler autrement que "guerre" ce qui constitue la totale négation du consentement de l'autre et donc de son humanité ?
Comment peut-on vivre, normalement, sans haine, colère ou violence dans un pays où une femme est violée toutes les six minutes sinon à avoir toutes et tous intériorisé que cela n'a pas vocation à s'arrêter, que cela n'est au fond pas si anormal et qu'on peut quand même bien faire avec ?

Au fur et à mesure des années, la parole des femmes s'est libérée. On est désormais loin de cette phrase d'une femme qui m'avait un jour dit "elle n'a pas pu être violée, quand on est violée, on n'en parle pas" . Les femmes arrivent enfin à parler de ce qu'elles subissent même si, pour cela, elles paient encore le prix fort ; l'accusation de mensonge, qui constitue une énième et très douloureuse violence. Blogs, forums, réseaux sociaux ont beaucoup aidé à cette prise de parole. Je me souviens de la toute première fois où a été ouvert sur le forum des chiennes de garde le fil "Banalité des violences physiques et sexuelles" et qui constitue à ma connaissance, la première fois où en France, sur Internet, des femmes ont ensemble et massivement témoigné de ce qu'elles avaient subi. Au fur et à mesure des années, les tentatives pour témoigner se multiplient.

Andrea Dworkin écrivait en 1983 : "Nous utilisons les statistiques non pour essayer de quantifier les blessures, mais pour simplement convaincre le monde qu’elles existent bel et bien. Ces statistiques ne sont pas des abstractions. C’est facile de dire « Ah, les statistiques, quelqu’un les tourne d’une façon et quelqu’un d’autre les tourne d’une autre façon." Les choses ne changent pas et, en 2016, nous passons encore un temps infini, à tenter de convaincre que les violences sexuelles existent. Les statistiques ne suffisent pas, les témoignages ne suffisent pas, les analyses ne suffisent pas ; j'en viens à penser que seule la parole des violeurs pourrait convaincre que nous ne mentons pas, nous n'exagérons pas, nous n'en rajoutons pas. Je cherche encore, au vu de ce qui attend les femmes qui parlent des violences de genre qu'elles peuvent subir, quel intérêt nous aurions à le faire.

Nous passons un temps considérable - c'est du moins mon cas - à chercher le mot, l'expression, la statistique, le bon moment, le bon format pour parler aux hommes de ce que nous vivons et qu'ils nous écoutent ; mais il semble que ce que nous vivons soit trop dur pour eux à entendre, les blesse et leur fasse du mal. Peu importe que nombre de femmes aient des conséquences physiques et psychologiques réelles suite aux violences sexuelles, il semble que leur simple évocation blesse encore plus durablement les hommes.

J'aurais aimé dans cette guerre-là me passer des hommes. J'aimerais qu'il suffise de donner aux femmes de la confiance en elles, de l'empowerment, de la colère pour que les violences sexuelles s'arrêtent. Mais il y aura toujours un moment où une femme sera seule avec un homme. Et il y a aura alors 580 000 femmes victimes de violences sexuelles en France.
Alors nous sommes bien obligées de supplier les hommes de nous écouter, de croire en nos chiffre et en notre parole. Nous sommes bien obligées d'écouter leur infinie souffrance à nous entendre, leur culpabilité permanente qui les pousse à s'asseoir et à attendre qu'on se taise enfin. J'aimerais avoir une boule de cristal pour ne m'adresser qu'aux hommes qui ont violé ou vont violer, afin de ne surtout pas vexer et culpabiliser les pauvres hommes qui ne demandent rien et qu'on stigmatise méchamment.

Dworkin rajoutait "C’est une chose extraordinaire que d’essayer de comprendre et de confronter pourquoi les hommes croient – et les hommes le croient – qu’ils ont le droit de violer. Les hommes peuvent ne pas le croire quand on le leur demande. Que tous ceux qui croient que vous avez le droit de violer lèvent la main. Peu de mains vont se lever. C’est dans le quotidien que les hommes croient qu’ils ont le droit à la contrainte sexuelle, qu’ils n’appellent pas viol. Et c’est une chose extraordinaire d’essayer de comprendre que les hommes croient réellement qu’ils ont le droit de frapper et de blesser."
Alors non vous ne pensez pas sincèrement que vous avez le droit de vous comporter comme Emile Louis. En revanche, vous excusez les baisers volés, et les dragueurs lourds, les hommes qui aiment un peu trop le sexe et les chroniqueurs rigolos qui ont un problème avec les femmes, les cinéastes talentueux et les potes insistants mais pas méchants au fond. Vous avez des besoins, des envies, des hormones, des érections, vous pensez avec votre queue faut vous excuser et puis vous nous aimez tellement nous les femmes comment pourrait-on nous résister.

580 000 femmes.

J'ai parfois l'impression d'un combat perdu d'avance car la remise en question ne pourra revenir que des hommes. Qui doit arrêter de violer ? Qui doit interroger ses pratiques sexuelles, sa relation à ce que la partenaire accepte ou refuse ? Qui doit cesser de soutenir les amis, collègues, potes, connaissances ? Qui doit cesser de s'interroger sur ce que les récits de viol lui provoquent (de la culpabilité, on a compris) pour s'interroger sur ce qu'il peut faire pour changer. Comme le dit (encore) Andrea Dworkin "Ensuite il y a le monde privé de la misogynie : ce que vous savez les uns des autres ; ce que vous dites dans la vie privée ; l’exploitation que vous voyez dans la sphère privée ; les relations appelées amour, basées sur l’exploitation. Il ne suffit pas d’aller à la rencontre de la féministe de passage et de lui dire : "Bah, je déteste ça."

J'ai parfois l'impression qu'il suffirait de pas grand chose pour que diminuent drastiquement les violences sexuelles ; que les hommes cessent de s’apitoyer sur ce que provoquent en eux le récit de NOS souffrances pour réfléchir à comment ils peuvent arrêter de les causer. C'est un pas qui me semble minime mais qui semble, tout au moins pour l'instant, un fossé infranchissable.

Dworkin rêvait d'une trêve de 24 heures sans viol , je me dis qu'on n'en est pas même là et qu'elle avait été trop optimiste (et dire cela de Dworkin est assez culotté). Je rêve d'une trêve de 24 heures où les hommes liraient sincèrement les statistiques sur le viol, sans instrumentaliser les victimes masculine dont pour l’instant seules les féministes se sont préoccupées ; sans le remettre en cause, sans nous expliquer qu'ils souffrent. Je  rêve d'une trêve de 24 heures où une femme puisse parler des violences sexuelles qu'elle a subies et où le seul discours qu'elle entende soit "je t’entends, je te crois, je t'écoute, que puis je faire pour toi".

Mais il semble que le simple fait de demander à écouter et être crue est déjà trop.

oct 172016
 

J'aimerais vous dire qu'on vit dans une société où il n'y a pas de bonnes ou mauvaises victimes de violences sexuelles.

J'aimerais vous dire que la tenue, l'âge, la morphologie, le physique, le fait d'avoir ou non subi des opérations de chirurgie esthétique, l'intelligence, la culture, le genre, la sexualité et des choses que je suis incapables d'imaginer n'ont aucune espère d'importance lorsque nous parlons d'une victime de violence sexuelle.
J'aimerais vous dire qu'en effet comme on me le répète à chaque article que je fais sur les violences sexuelles, "tout être sensé est contre les violences sexuelles".
J'aimerais vous dire qu'aucune victime de violences sexuelles n'a jamais été tenu-e partiellement ou totalement responsable des violences subies et, qu'au contraire, elle a eu toute l'écoute et la compréhension qu'elle souhaitait.

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oct 062016
 

Nous sommes toutes et tous profondément éduqué-es, conditionné-es, formaté-es à haïr les femmes. Nous haïssons les femmes quand elles sont belles, nous haïssons les femmes lorsqu'elles sont laides, nous haïssons les femmes quand elles sont grosses, nous haïssons les femmes comme ci ou comme cela. Nous n'aimons rien de ce qui est considéré comme féminin et nous nous en excusons si c'est le cas ("j'aime bien le maquillage pardon c'est un peu futile mais ca me détend" - rire gêné).
Les femmes se haïssent entre elles mais leur pouvoir de nuisance, en termes de violences de genre, reste limité. Les hommes sont éduqués, formatés, à battre les femmes, à les violer, à les harceler. Il existe une violence de genre exercée par les hommes contre les femmes. Cette violence implique des agressions sexuelles, des viols, des insultes sexistes et du harcèlement. Cette violence est condamnée mais aucun réel effort n'est fait pour lutter contre ; la pluie tombe et les hommes violentent les femmes c'est ainsi.
Notre relation aux femmes est faite d'ambivalence. On aime la beauté de certaines femmes mais on tend à les trouver bêtes. On les trouve sournoises, futiles, colériques, têtes en l'air ; des charmantes têtes de linotte qu'il fait bon avoir près de soi mais pas trop longtemps. Nous nous conditionnons à apprécier les qualités dites masculines (franchise, courage, force) et à sur-estimer les défauts dits féminins (sournoiserie et futilité en tête de liste).
Nous affirmons que le viol des femmes est un crime épouvantable mais nous considérons que, quand même, certaines femmes l'ont bien cherché.
Nous affirmons que nous ne frapperions pas une femme "même avec une rose" mais quand même certaines sont bien chiantes.
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août 032016
 

Les féministes sont très souvent accusées de dire que tout homme est un violeur.
Je suis toujours surprise de l'énergie à véhiculer des rumeurs autour des féministes, rumeurs que nous passons un temps assez considérable à démentir. Ce temps ne peut être consacré à une lutte active et c'est assez ironique lorsqu'on se rappelle que beaucoup de gens nous disent qu'on ne s'occupe pas "des vrais problèmes". Si vous cessiez peut-être d'inventer des rumeurs et des ragots, on perdrait un peu moins de temps. Mais bref. Comme j'ai constaté que cette idée se répand de plus en plus, essayons  une bonne fois pour toutes d'y répondre pour enfin passer à autre chose.

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