mar 212021
 

Vous trouverez ici mon premier article définissant le terme féminicide.

Je suis partie du constat suivant : les media français se sont rapidement emparés du terme de féminicide alors qu’a contrario ils peinent toujours à simplement décrire des violences sexuelles, qui sont souvent décrites sous forme de périphrases (« le père entra dans la chambre et referma la porte » pour qualifier un inceste par exemple).
Lorsque nous, féministes, interpellons les media pour des formulations que nous jugerons hasardeuses, nous sommes souvent renvoyées qu’ils seraient journalistes (et donc objectifs) alors que nous serions militantes (et donc par essence subjectives). Au-delà du vieux débat sur l’impossible objectivité journalistique (traiter ou ne pas traiter une information est déjà de la subjectivité), je me suis donc étonnée que l’emploi d’un terme profondément militant comme « féminicide » ne leur pose pas de problème alors qu’une simple description de violences sexuelles était beaucoup plus difficile à obtenir.
J’ai donc essayé de comprendre ce qui se jouait dans l’appropriation journalistique du terme de féminicide.

Le terme de féminicide n’est pas un terme simple et qui à la fois un outil descriptif mais aussi militant.  Revenons au terme qui a servi à le penser, celui de génocide. Lorsque le juriste Raphael Lemkin crée le terme de génocide, il souhaite à la fois qu’un terme existe pour nommer ce qu’il se passe (le massacre organisé et planifié de la population juive d’Europe) et qu’on puisse un jour utiliser ce terme pour juger ce qu’il s’est passé puisqu’une justice internationale humanitaire est en train de se mettre en place. Le terme « crime de masse » existe déjà à l’époque et on pouvait objecter qu’on allait créer deux types de crimes (génocide et crime de masse) comme si l’un était plus grave que l’autre. Lemkin va œuvrer pour que le terme de génocide apparaisse dans les instances internationales. A Nuremberg on lui préfèrera le terme de « crime contre l’humanité » mais Lemkin réussira à ce que le terme soit utilisé par l’ONU dans sa résolution de 1946. Vous trouverez ici le résumé de la controverse entre Lemkin et Lauterpacht sur le terme de génocide qui permet de comprendre en quoi le terme de génocide n’est pas qu’un simple outil descriptif mais aussi un terme militant (ce qui n’enlève rien, répétons-le à la réalité d’un génocide). On différencie désormais les termes de « crime de masse », de « génocide » et de « crime contre l’humanité » par exemple. Le terme de génocide, s’il est entré dans le langage courant, reste un terme militant puisqu’il passe par la reconnaissance que des crimes de masse ont été commis dans l’intention d’annihiler un peuple tout entier. On peut constater que beaucoup œuvrent à nier le caractère génocidaire (donc massif et prémédité) d’un crime de masse.

Le terme féminicide est né de la réflexion de féministes qui considéraient qu’une femme peut être tuée parce qu’on est une femme et s’est construit en réfléchissant au terme de génocide. Il n’a rien à voir avec les termes infanticide, parricide et régicide qui sont des termes uniquement descriptifs. Le terme féminicide est donc à la fois un terme descriptif (une femme est morte) et militant. Militant parce que les féministes désirent à la fois que
- les raisons de ce meurtre en particulier soient connues
- le féministes estiment que ces raisons s’inscrivent dans une organisation sociale générale nommée patriarcat où les hommes ont tout pouvoir sur le corps et la vie des femmes.

Le féminicide reste très mal compris par beaucoup de gens. En effet si à peu près tout le monde comprend qu’il existe des gens qui en haïssent assez d’autres pour les assassiner en raison de leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ou leur religion (ce qui n’empêchera pas pour autant de nier le caractère raciste ou homophobe d’un assassinat), le féminicide échappe à cette compréhension puisque l’auteur d’un féminicide est un homme hétérosexuel donc censé aimer les femmes. Le terme de féminicide a d’ailleurs suscité des controverses au sein même du mouvement féministe ; la féministe mexicaine Marcela Lagarde a déclaré que pour elle le terme « féminicidio » impliquait qu’il y ait une complicité de l’état et de la police dans l’impunité des auteurs de féminicide. La créatrice du terme Diana Russell s’est opposée à cet ajout. Vous retrouverez ici les raisons qu’elle donne à cette opposition.

Avant de donner une définition simple du terme de féminicide voici les 4 grands types de féminicides définis par l’Organisation Mondiale de la Santé
- le féminicide « intime » ; lorsqu’une femme est tuée par son conjoint ou son ex conjoint parce qu’elle est sortie des stéréotypes de genre et qu’elle a une conduite considérée comme indigne d’une femme respectable. Ce sont l’immense majorité des féminicides en France. Les raisons peuvent être les suivantes ; quitter son mari ou vouloir le faire (ou qu’il le croit), s’habiller d’une manière qu’il va juger inappropriée, faire des tâches dites féminines (ménage, cuisine etc) d’une manière qu’il va juger mauvaise.

- le crime « d’honneur ». Une femme peut être tuée lorsqu’elle transgresse des traditions (adultère, être violée, grossesse hors mariage, relations sexuelles hors mariage, fréquenter un homme d’une communauté jugée indésirable etc).

- le  féminicide lié à la dot. Un femme dans certains pays doit apporter des biens matériels à la famille de son mari lors du mariage. Des conflits peuvent naitre sur le montant de ces biens et conduire à son meurtre.

- le féminicide non intime. Lorsqu’une femme (ou plusieurs) est tuée par un inconnu pour des raisons liées à des stéréotypes de genre
- refuser des relations sexuelles à un inconnu
- estimer que les femmes ruinent la vie des hommes (Marc Lépine à Montréal)

A titre personnel, j’ajouterais à ces types de féminicides, toutes les morts évitables de femmes parce que la vie des femmes n’est pas considérée comme assez précieuse pour être préservée. On pourrait donc considérer comme féminicides, toutes les morts dues aux mutilations sexuelles féminines, aux accouchements dus à une grossesse trop précoce, aux accouchements dans des conditions d’aseptie insuffisantes alors que le pays a la possibilité d’offrir aux femmes des conditions correctes etc.

Le féminicide est donc le fait de tuer une femme parce qu’elle sort des stéréotypes de genre et ne se comporte pas comme une femme devrait se comporter. On peut y rajouter, pour le cas des féminicides liées à la dot, que certaines féminicides sont liés au fait que l’existence d’une femme est en tant que telle un problème (parce qu’elle va couter cher donc on l’élimine à la naissance, parce qu’elle n’apporte pas assez d’argent lors d’un mariage etc).
Croire qu’il existe des féminicides est donc croire qu’il existe des stéréotype des genre et qu’on peut tuer lorsqu’ils ne sont pas respectés. C’est donc je le répète un terme qui oblige à adhérer à pas mal de théories féministes, j’ai donc été assez surprise de voir l’engouement des media pour ce terme.

En janvier 2021 Jean-Marc Reiser déjà condamné pour des viols (et mis en examen mais acquitté pour la disparition d’une femme) reconnait avoir tué une étudiante Sophie Le Tan. Il dit l’avoir fait car elle a refusé de coucher avec lui. Cette raison marque clairement qu’il s’agit très probablement d’un féminicide ; Reiser estime que les femmes ont des devoirs envers lui et doivent se comporter d’une certaine manière. Il les viole/les tue lorsqu’elles ne le font pas. Je n’ai trouvé aucun journal qui parle de féminicide. On pourrait arguer que les journaux attendent le procès pour se faire mais cette précaution là n’est pas prise lorsqu’il s’agit d’une femme tuée par son conjoint ou ex conjoint.
Toujours en janvier, nous apprenons que le tueur en série Jacques Rançon sera jugé en juin pour le viol et le meurtre de Isabelle Mesnage. Rançon a déjà été condamné pour des viols, meurtres et tentative de viol sur plusieurs femmes. Les raisons de son passage à l’acte sont connues ; il demande à des femmes inconnues de coucher avec lui, elles refusent et il les viole et/ou les tue. Là encore le terme de féminicide n’a pas été employé pour décrire ses actes.
Si nous recherchons des affaire où les auteurs étaient inconnus des victimes ; Elodie Kulik, Laetitia Perrais Victorine Dartois etc le terme de féminicide n’est quasiment jamais employé.

Je me suis alors rendue compte que le terme de féminicide était désormais employé dans la presse comme un terme descriptif pour qualifier le meurtre d’une femme par son conjoint ou son ex conjoint. Or il existe un terme précis pour définir cet acte ; uxoricide.
Pire je me suis rendue compte que certains media, l’AFP en tête, avait décidé de leurs propres règles pour comptabiliser les féminicides. D’emblée il a été décidé de ne comptabiliser que les meurtres par conjoints. On pourrait arguer qu’ils constituent l’immense majorité des féminicide mais ils n’en constituent pas la totalité qui plus est cela participe à vider de sa substance le terme féminicide. Je lis ainsi « l’enquête a montré que la femme et son meurtrier n’ont jamais eu de relation intime ». Cela vise donc à écarter toutes les femmes tuées par des hommes inconnus ; ou si les termes « relations intimes » implique une relation amoureuse/sexuelle, toutes celles n’ayant aucune relation de cette sorte avec leur meurtrier. D’autres media ont écarté les meurtres où la victime était malade et où par exemple le meurtrier s’est suicidé ensuite. Chez les auteurs masculins, la tranche d’âge la plus représentée dans les meurtres par conjoint, est 70 ans et plus. Leur premier motif est la maladie et la vieillesse de l’autre. L’immense majorité des aidants familiaux sont des femmes et pourtant cela conduit à peu d’homicides. Il y a donc sans nul doute une dimension genrée dans le fait de supporter ou non la maladie de l’autre et d’y mettre fin par le meurtre ou l’assassinat. Et nier les raisons sexistes qui ont précédé ce meurtre conduit au non emploi du terme féminicide.

Le terme féminicide est désormais employé par tous les media français mais il a été vidé de sa substance militante pour devenir un simple outil descriptif ; le meurtre d’une femme par son conjoint ou son ex conjoint. Se faisant les media oublient opportunément de décrire les mécanismes structurels qui conduisent au féminicide et plus précisément au féminicide conjugal.
Cette dépolitisation du terme « féminicide » participe au féminismwashing de bon nombre de media, qui entre deux enquêtes sur les féminicides, peuvent se sentir autorisés à publier des lettres de violeurs et des tribunes masculinistes. Pire cela sert indirectement le gouvernement et sa (absence de) politique en la matière. En réduisant le nombre de féminicides à peau de chagrin, on peut aisément en conclure que les trois mesurettes sans ambition adoptées portent leurs fruits.
Si nous pouvions nous réjouir qu’il ait désormais remplacé le fameux « crime passionnel », nous devons pour autant rester vigilantes à ce qu’il ne devienne par un simple outil descriptif. Un féminicide n’est pas que le meurtre d’une femme par son conjoint ; il décrit également tout le mécanisme d’appropriation des femmes par les hommes, dans le patriarcat, nommé hétérosexualité, qui les conduit à avoir droit de vie et de mort sur elles (et vous comprendrez au vu de la levée de boucliers que ne va pas manquer de susciter cette dernière phrase) qu’il est curieux que les media se soient emparés d’un terme aussi fort que féminicide.

TumblrPartager
déc 182018
 

Je lis ces juristes, réels ou autoproclamés, parler à des féministes, qu’ils jugent, forcément, incapables de comprendre le droit, incapables de comprendre une décision de justice, toutes pleines qu’elles seraient, de ressentiment, de pensées terre à terre, de bile et de colère. C’est ce qui nous caractériserait, leur semble-t-il, cette incapacité à prendre de la hauteur face à une décision de justice qui a, encore, acquitté un violeur.

Il est curieux de croire que la justice se rend, dans notre pays, dans une atmosphère de parfaite impartialité. Il est naïf de penser que Le Grand AvocatTM n’utilise pas des subterfuges discriminatoires, dont il est d’ailleurs souvent conscient, pour défendre son client. Il ne s’agit évidemment pas ici de remettre en cause le droit d’un homme à être défendu mais de s’interroger sur ce qui fait que telle ou telle défense fonctionne, jour après jour.
L’idée que la Justice se rendrait dans une parfaite neutralité est, depuis longtemps, mise à mal. Une étude a démontré que l’indulgence du juge face à l’accusé est influencée par le moment de la journée où se déroule le procès. On sait également que les violences sexuelles en France sont commises à part égale dans toutes les classes sociales ; pourtant ce sont, comme pour la quasi-totalité des autres délits et crimes d’ailleurs, les classes populaires qui sont surreprésentées dans les tribunaux, puis condamnées. Aux Etats-Unis, face à un jury entièrement blanc, un accusé noir aura plus de risques qu’un blanc d’être condamné. Il suffira d’un seul juré noir, pour que la discrimination cesse. On sait que le verdict peut être influencé par le sexe, l’âge, la catégorie socio-professionnelle et l’appartenance ethnique des membres du jury. On a montré que les hommes du jury vont s’identifier davantage à l’auteur du viol et les femmes à la victime. Une victime de violence sexuelle si elle est jugée non crédible, pourra ne pas obtenir justice. Et la crédibilité se joue à peu de choses ; ainsi en Suède une majorité de policiers et de procureurs interrogés pensaient pouvoir juger de la véracité d’une victime sur les émotions qu’elle exprime. Or différentes études cliniques ont montré que les attitudes d’une victime après le viol peuvent être très « incohérentes ». Elle peut rire, plaisanter ou au contraire hurler sans que cela ne dise rien de ce qu’elle a subi. Dans certains postes de police américains, on forme désormais d’ailleurs les policiers à ne plus tenir compte de l’attitude générale de la victime.

Le jury sera influencé négativement si une victime de viol souffre de problèmes mentaux, est toxicomane ou qu’il la juge attirante ; et c'est très préjudiciable pour les victimes car les malades mentales et les personnes toxicomanes sont, plus que le reste de la population, susceptibles d'être sexuellement agressées. Une autre étude suggère également que le jury aurait de préjugés clairs si une victime de viol connaissait déjà son agresseur (ce qui est le cas, rappelons-le, dans la plupart des cas de violences sexuelles).

On sait également que des acteurs et actrices du système judiciaire, sont, en France, soumis à de nombreux préjugés sur les violences sexuelles. Ainsi une étude de Véronique le Goaziou intitulée Les viols dans la chaîne pénale montrait que certains acteurs de la chaîne pénale continuaient à penser qu’un viol digital (un viol fait avec un doigt) n’a pas à être jugé aux assises mais au tribunal correctionnel. C’est remettre en question l’esprit même de la loi sur le viol qui ne qualifie pas ce qui a été utilisé pour violer. Ces acteurs du système judiciaire peuvent estimer pour de multiples raisons que la loi devrait être changée mais il faut en ce cas œuvrer pour, et ne pas la créer des inégalités de fait devant la loi en envoyant au regard de ses convictions personnelles, qui devant les assises, qui devant le tribunal correctionnel. Cette étude est très utile pour démonter une idée reçue couramment entendue ; ce serait les jurés qui feraient n’importe quoi face aux violences sexuelles alors que les autres acteurs de la chaîne pénale, du haut de leurs connaissances et diplômes, seraient exempts de tout reproche. L’étude montre au contraire les très nombreux stéréotypes dont ils souffrent. Audrey Darsonville, professeure de droit, qui a étudié les raisons des classements sans suite des plaints pour viol démontre ainsi que certaines affaires sont classées en raison de la fragilité de la victim et voici ce qu’elle en dit : « À défaut, la vulnérabilité de la victime devient un élément discriminant à son encontre lors de poursuites pénales au lieu d'être un élément de nature à accroître sa protection par les autorités de poursuite. »  Il est donc capital de bien percevoir qu’il existe de nombreux stéréotypes sexistes à l’œuvres dans les tribunaux.
En 2014, un rapport fut remis au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, intitulé « Eliminating judicial stereotyping : Equal access to justice for women in gender-based violence cases »  (éliminer les stéréotypes judiciaires : un accès égal pour les femmes à la justice face aux crimes sexo-spécifiques). Il s’agissait de démontrer que la justice n’est pas rendue de manière neutre, que celles et ceux qui rendent la justice (juges, avocat, jury etc) peuvent avoir des stéréotypes sexistes qui ne permettront donc pas que la justice soit rendue de manière neutre et objective. Le rapport montrait qu’il y avait plusieurs conséquences à ces stéréotypes sexistes ; par exemple que cela affecte l’impartialité de celles et ceux qui jugent, que cela joue sur leur compréhension des crimes et délits et que cela influence leur vision du criminel. On se souvient par exemple de ce magistrat français qui face à un homme accusé de violences conjugales, avait reproché à la femme de se soustraire à son “devoir conjugal”. On se souvient aussi de ce procès pour viol collectif en Espagne où un des juges avait affirmé qu’il y avait pour lui rapport consenti dans la mesure où la victime ne s’était pas débattue. C’était tout de même assez révélateur qu’un magistrat, chargé de juger un dossier de violences sexuelles, soit à ce point ignorant de ce qui se passe dans un viol. Pour information deux phénomènes ont pu se passer à ce moment là ; soit la victime a souffert de paralysie involontaire (sidération) pendant le viol qui est un phénomène désormais bien connu et documenté, soit elle a jugé que face à plusieurs hommes, il n’y avait rien d’autre à faire que subir pour éviter d’être en plus frappée voire tuée. Dans les deux cas, il n’y avait, évidemment, aucune espèce de consentement.

Dans les siècles précédents, il n’y avait qu’une réelle méthode pour prouver qu’on avait été violée. Etre tuée par son violeur en était une ; on était alors morte mais avec un honneur sauf et visiblement c'était le mieux qui pouvait nous arriver. L’autre était d’être extrêmement sérieusement blessée ce qui prouvait qu'on avait absolument pas voulu ce viol.  En effet l'opinion majoritaire pensait qu'une femme en parfaite santé avait les moyens physiques de repousser un violeur. Si l’on n’avait pas physiquement résisté, c’est qu’on était consentant. On a parfois l’impression que cette opinion,  fausse je le répète, continue à exister dans l’esprit de bon nombre de français.

 
On sait également grâce à une enquête menée par l’Ipsos que certains (donc de potentiels jurés, de potentiels magistrats et de potentiels avocats) ont des stéréotypes face aux violences sexuelles.  Ainsi par exemple 13% des personnes interrogées pensent qu’un homme ne peut pas être violé et 36% d’entre elles pensent qu’une femme est en partie responsable du viol qu’elle a subi si elle est allée chez un inconnu. Le sondage est très intéressant car il permet de lister tous les préjugés auxquels sont soumis les français en matière de violences sexuelles. Il ne reste plus qu'à (avec un petit peu de volonté politique et beaucoup d'argent) mettre en place les outils pour les combattre ; indice investir massivement dans l'éducation est un excellent moyen.
Nous sommes dans une société qui reste profondément sexiste parce que, depuis au moins un millénaire (je suis généreuse sur cette date, la naissance du sexisme même si elle n’est pas datée est plus ancienne), des stéréotypes extrêmement négatifs sont propagés sur les femmes. Elles seraient fourbes, elles voudraient le malheur des hommes, elles ne cesseraient par leur comportement de causer le malheur de l’humanité. Pensez à tous ces personnages mythologiques (Eve, Pandore pour ne citer que les plus connues) qui fondent l’histoire de l’occident. Il n’est tout de même pas anodin de constater que Eve, un des personnages mythologiques fondateurs du catholicisme, religion dont l’influence n’est plus à démontrer dans ce qu’est la France  aujourd’hui, a perdu l’humanité toute entière ! Il serait vain de penser que nous n’avons tous et toutes pas été profondément influencés par cette vision des femmes. Nous sommes imprégnés par ce sexisme toxique qui s’exprime dans les arts, le langage, la politique et tous les domaines de la vie et nous restons pour beaucoup, persuadés qu’une femme est quand même moins droite qu’un homme, est fourbe, ment beaucoup et souvent d’ailleurs pour faire chier les hommes. Cette idée est profondément présente lorsque nous parlons des violences sexuelles faites aux femmes. Les femmes mentent, les femmes veulent faire souffrir les hommes donc… elles mentent sur le viol, c’est tout aussi simple que cela. Donc lorsque Le Grand AvocatTM arrive avec sa défense cousue main, à base de femmes vengeresses et hystériques qui ne cessent de mentir, cela fonctionne et cela fonctionnera encore longtemps.  Et il ne s’agit pas encore une fois de lui interdire de le faire mais de montrer pourquoi cela fonctionne et pourquoi on ne peut se satisfaire d’une justice fondée sur des préjugés sexistes.

Pas convaincus ? Prenons un autre exemple. Note, cet exemple n’a pas vocation à dire que l’antisémitisme n’est pas présent en France ou qu’il est mieux combattu que le sexisme ; c’est faux dans un cas comme dans l’autre bien évidemment. Simplement les mécanismes de l’antisémitisme me semblent parfois mieux compris et peuvent donc aider à comprendre, par le parallèle une situation sexiste.  Imaginez une société profondément antisémite, société qui n’en a pas pleinement conscience d’ailleurs mais où une bonne partie de la population est tout de même persuadée que les juifs se prennent pour le centre du monde, ont des privilèges et ne cessent de se plaindre, de jouer les victimes et d’inventer de l’antisémitisme (mince on dirait vraiment que je parle de la France). Dans cette société-là, un homme en frappe un autre en proférant des injures antisémites. Personne ne les a vus et c’est parole contre parole, même s’il y a bien quelques personnes pour témoigner que l’accusé avait peut-être établi un climat un petit peu hostile aux juifs. Arrive le procès et l’antisémite est bien sûr défendu. Le Grand AvocatTM va alors fortement malmener la victime. Oh il n’évoquera pas sa judéité, pas du tout. Mais il lui demandera s’il n’en a pas assez de se victimiser, s’il n’a pas l’impression d’avoir donné une impression de supériorité aux autres, s’il ne ment pas. Bref il exploitera, consciemment ou non, tous les préjugés antisémites existants. Et notre antisémite sera acquitté. La justice est-elle rendue ? Devra-t-on se satisfaire du verdict parce que la Justice serait, selon l’expression consacrée, aveugle ? Parce que, par un mystérieux phénomène, celles et ceux qui ont jugé, celles et ceux qui ont défendu, ont tout d’un coup perdu tous leurs préjugés en rentrant au tribunal ? Cela parait absurde ? Et pourtant c’est ce qu’on demande aux féministes jour après jour, à chaque nouvel acquittement de violeur. (Bien évidemment, on pourrait étendre ma réflexion à d’autres minorités politiques, il serait par exemple intéressant de constater les verdicts – si elles ont pu aller jusqu’au procès – des personnes qui ont porté plainte pour contrôle au faciès par exemple).
Et est-ce que la justice est rendue pour les personnes victimes de violences sexuelles quand on sait à quel point notre société est sexiste, et donc celles et ceux qui jugent également ? La première réaction de notre président et de notre premier ministre face à #metoo a été de parler des menteuses potentielles. C’est la première chose qui leur est venue à l’esprit ; en cela, ils sont bien des français totalement moyens qui pensent, comme beaucoup, que les femmes mentent, et spécialement pour embêter les hommes. C’est, ne nous le cachons pas, la première chose qui nous vient à l’esprit quand une femme nous dit avoir été violée.
Elle ment.
Elle veut faire chier un mec.
Ce mec pourrait être moi. Ou mon frère.
Elle exagère.
On sait qu’il y a peu de fausses allégations de viol. Ce n’est pas moi qui l’affirme – comme j’ai pu le lire ça et là – mais de nombreuses études menées dans différents pays. A l’heure actuelle ce qu’on sait des personnes qui ont menti sur des questions de violences sexuelles c’est que ce sont davantage des mineurs, des malades mentales et des personnes souffrant d’addictions. Or ce sont justement aussi ces trois catégories de populations, qui sont, plus que les autres, sujettes aux violences sexuelles. Il y a peu de fausses allégations et pourtant c’est ce qui prédomine tous les débats sur les violences sexuelles, justement à cause du sexisme qui a aidé à fonder l’image d’une femme fourbe et menteuse. Rappelez-vous qu’il y a eu quelques procès pour des gens s’étant auto proclamées victimes de terrorisme ; dieu merci cela n’a pas disqualifié l’ensemble des personnes victimes. On a simplement jugé les menteurs et les escrocs sans faire peser quoi que ce soit sur les victimes.
Et dans ce contexte de suspicion généralisé à l’égard des femmes, la plaidoirie du Grand avocatTM marchera encore longtemps. Mais qu’on ne dise plus aux féministes de « circulez il n’y a rien à voir ». La plaidoirie du Grand Avocat ne fonctionne pas parce qu’il est formidable, sait s’élever au-dessus des masses hystérisées mais parce qu’il a exploité de tous petits stéréotypes sexistes minables qui ont fait tilt chez celles et ceux chargés de juger. A nous de faire en sorte que ce genre de plaidoirie fonctionne de moins en moins en dénonçant inlassablement les stéréotypes sexistes, les stéréotypes en matière de violences sexuelles y compris chez le Grand avocatTM. Mais encore faudrait-il qu’on nous écoute.

jan 242017
 

Elise Thiébaut, dans Ceci est mon sang, qui m'a été envoyé par les Editions La Découverte, dresse une histoire des règles tout en alternant histoires personnelles et faits scientifiques, sociologiques et historiques autour des règles. Elle rappelle également les nombreuses représentations historiques et religieuses autour des règles.

Lire la suite »

jan 232017
 

Genre et utopie avec Michèle Riot-Sarcey est un recueil de contributions de collègeus et anciens étudiant-es de Michèle Riot-Sarcey, professeur d'histoire contemporaine. Le livre m'a été envoyé par les Presses Universitaires de Vincennes que je remercie.

 

Dans une première contribution, Jean-Claude Caron travaille sur la vie de Lise Daniels, une comtesse du  XIXème. la seule façon d'accéder à la vie de cette femme est de lire le journal de son mari ; elle est donc en quelque sorte sans histoire propre puisqu'elle n'existe que par l'intermédiaire de son mari. Christine Planté s'interroge sur a possibilité de raconter l'histoire de celles et ceux qu'elle appelle les outsiders de l'histoire alors qu'ils n'ont laissé que peu de sources. Elle se penche ainsi sur le personnage de Judith Shakespeare dans Une chambre à soi de Virginia Woolf, symbole des difficultés de l'auteure à connaître l'histoire des femme en Angleterre.

Lire la suite »

jan 022017
 

Voici le résumé du livre Le rose et le bleu La fabrique du féminin et du masculin de Scarlett Beauvalet-Boutouyrie et Emmanuelle Berthiaud. Ce livre m'a été offert par l'intermédiaire de ma wish list. Si mes résumés de livres féministes vous intéressent, je vous invite à y passer. Je ne peux malheureusement tous les acheter moi-même donc vous pouvez contribuer au blog de cette manière. Et si des éditeurs, éditrices ou auteur-es sont intéressé-es pour m'envoyer leurs livres, ils sont évidemment les bienvenu-es.

Lire la suite »

oct 062016
 

Nous sommes toutes et tous profondément éduqué-es, conditionné-es, formaté-es à haïr les femmes. Nous haïssons les femmes quand elles sont belles, nous haïssons les femmes lorsqu'elles sont laides, nous haïssons les femmes quand elles sont grosses, nous haïssons les femmes comme ci ou comme cela. Nous n'aimons rien de ce qui est considéré comme féminin et nous nous en excusons si c'est le cas ("j'aime bien le maquillage pardon c'est un peu futile mais ca me détend" - rire gêné).
Les femmes se haïssent entre elles mais leur pouvoir de nuisance, en termes de violences de genre, reste limité. Les hommes sont éduqués, formatés, à battre les femmes, à les violer, à les harceler. Il existe une violence de genre exercée par les hommes contre les femmes. Cette violence implique des agressions sexuelles, des viols, des insultes sexistes et du harcèlement. Cette violence est condamnée mais aucun réel effort n'est fait pour lutter contre ; la pluie tombe et les hommes violentent les femmes c'est ainsi.
Notre relation aux femmes est faite d'ambivalence. On aime la beauté de certaines femmes mais on tend à les trouver bêtes. On les trouve sournoises, futiles, colériques, têtes en l'air ; des charmantes têtes de linotte qu'il fait bon avoir près de soi mais pas trop longtemps. Nous nous conditionnons à apprécier les qualités dites masculines (franchise, courage, force) et à sur-estimer les défauts dits féminins (sournoiserie et futilité en tête de liste).
Nous affirmons que le viol des femmes est un crime épouvantable mais nous considérons que, quand même, certaines femmes l'ont bien cherché.
Nous affirmons que nous ne frapperions pas une femme "même avec une rose" mais quand même certaines sont bien chiantes.
Lire la suite »

sept 262016
 

De nombreux mythes témoignent de deux grands archétypes féminins, qui ne font pas que s'opposer, puisqu'on le verra, on peut assez facilement passer d'un archétype à l'autre (mais l'inverse est en revanche difficilement possible).
Le premier archétype est celui de la princesse à sauver, la femme fragile, celle qui ne saurait vivre sans le soutien et l'appui d'un homme. On retrouve par exemple cet archétype dans le Livre de Daniel dans la Bible ; Suzanne prend un bain. Deux vieillards lui demandent de coucher avec eux. Elle refuse et ils l'accusent alors d'adultère. Elle est condamnée à mort ; il faudra l'intervention de Daniel qui prouvera son innocence. On constate ici que la parole d'une femme ne suffit pas, il faut qu'un homme intervienne pour qu'elle soit crue. On est dans l'archétype de la femme fragile, sauvée par un homme. Ce mythe a été beaucoup peint et c'est là qu'on constate combien la frontière est poreuse avec l'autre archétype ; sur de nombreux tableaux, on constate que Suzanne semble provoquer les vieillards, minauder, s'exhiber de manière consciente ; elle n'est plus totalement innocente tant, dans notre culture, il est difficile d'imaginer une femme comme complètement innocente de ce qui lui arrive.
Le second archétype est celui de la femme tentatrice, la femme qui provoque, la femme par qui arrivent le scandale, la déchéance voire la mort.
On citera en vrac Eve qui tenta Adam et précipita leur chute hors du paradis, Judith qui séduisit Holopherne et le tua (même si c'est pour sauver le peuple juif, on retrouve toujours l'idée de la femme usant de ses charmes), Dalila qui trahit Samson et cause sa mort, Lilith qui séduit les hommes endormis, Jézabel et sa mauvaise influence sur Achab.

 

La liste serait très longue. Il est évidemment très facile de passer de l'archétype de la "princesse à sauver" à celui de la "salope" ; l'inverse est plus difficile. Il y aurait sans doute toute une réflexion à mener sur l'idée de salissure chez les femmes qui ne peut s'effacer (à titre d'anecdote, au XIXème siècle, les prostituées "repenties" (tel était le terme consacré) étaient enfermées dans des maisons où elles ravaudaient à longueur de journées des linges blancs, ce qui symboliquement, me parait assez intéressant).

Lire la suite »

juin 092016
 

Ces derniers temps, que ce soient dans des séries ou des films, je me suis systématiquement retrouvée à  regarder des scènes où un homme quelconque dit à un garçon "tu prendras bien soin de ta mère" avec la merveilleuse variante "C'est maintenant toi le chef de famille".

[petit aparté pour les gens qui pourraient avoir l'idée saugrenue de me dire que "ce n'est pas un combat important et que je ne me préoccupe que de conneries". Vous allez immédiatement taper "viol" dans le moteur de recherche du blog, vous aurez de la lecture pour une semaine et vous penserez à vous excuser. Merci d'avance]

Lire la suite »

oct 192015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Lire la suite »

sept 262015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Lire la suite »