avr 252016
 

"Pour trouver des papiers, j'ai besoin d'argent pour les payer. Pour avoir de l'argent, j'ai besoin d'un travail et j'ai besoin de papiers pour trouver du travail. c'est le serpent qui se mord la queue".

J'emploierai systématiquement dans cet article les termes "réseau" et "exploitation humaine" plutôt que "traite" comme expliqué dans cet article. J'emploierai le mot "traite" lorsque je parlerai par exemple de la Convention de Palerme puisque c'est le terme "traite" qui y est employé.

La question des réseaux prostitutionnels a été centrale dans le vote de la loi d'avril 2016. Les chiffres qui circulent à ce sujet sont fortement contradictoires ; on va de 5% à 90% de femmes exploitées par des réseaux dans la prostitution. Je montrerai combien il est difficile au fond de ranger des histoires individuelles dans des cases aussi simples ; que "exploitées" ou non "exploitées".  On peut être exploitée un moment dans la prostitution, ne plus l'être, puis l'être à nouveau. On peut être exploitée dans un travail domestique, et considérer que les revenus bien supérieurs de la prostitution sont plus intéressants même s'ils impliquent de la violence. L'exploitation commence également souvent avec le conjoint donc il a très peu été question dans toutes les discussions autour de la prostitution. On peut être victime de violence sans être victime d'un réseau. On peut constater comme le dit Thérèse Blanchet que les hommes, pourtant eux aussi trompés, abusés, ne sont jamais vus comme victimes de trafic et pourquoi ce sont toujours les corps des femmes qui sont vus comme vulnérables.



Les privilèges à migrer

Avant de parler des réseaux, il importe de comprendre pourquoi ces réseaux existent et quelles sont les difficultés à migrer selon ses moyens financiers, sa couleur de peau et sa nationalité.

Un article de slate montrait que les blanc-hes qui ont migré sont systématiquement appelés des "expatriés" alors que les racisé-es sont appelés des "immigré-es".
Voyager que ce soit pour les loisirs ou le travail nécessite de rassembler un grand nombre de conditions, qu'on appellera privilège :
- Il importe d'avoir de l'argent. L'argent n'est pas seulement indispensable pour voyager (prendre un moyen de transport, trouver un logement, se nourrir) mais il peut être aussi nécessaire pour entrer dans un pays.
Sofia Manseri racontait ainsi dans cet article les conditions nécessaires pour accueillir un membre étranger de sa famille s'il souhaitait vous rendre visite.
Avec ce lien, vous trouverez les conditions nécessaires pour faire la demande d'un visa (et non pas pour l'obtenir) pour venir en France si on est un-e touriste malien-ne. Constatons qu'il faut apparemment travailler pour venir en France (le cas des personnes sans emploi n'est pas évoqué), fournir un relevé du compte bancaire sur les 3 derniers mois. Vous devez pouvoir justifier de vos moyens de subsistance pendant votre séjour : 32,5 euros par jour et par personne si vous êtes accueilli par un proche, 65 euros par jour et par personne si vous êtes dans un hôtel payé à l'avance, 120 euros par jour et par personne dans tous les autres cas.  Il serait compliqué pour un-e français-e d'attester de ces sommes . En 2013, le salaire moyen au Mali était de 35 480 FCFA soit 54 euros.
- Il importe d'avoir la "bonne" nationalité. Nous ne sommes pas tous et toutes égaux face au voyage quel qu'en soit le but. Un-e français-e peut migrer relativement tranquillement sans être considéré-e comme un futur migrant illégal et sans papier. Un algérien, un camerounais ou un chinois qui voyage seront généralement considérés comme de potentiels "clandestins" sauf s'ils apportent la preuve de très hauts revenus. Rappelons tout de même que l'argent n'épargne pas les situations de ce genre : Gail Pheterson rappelle la situation d'une professeure haïtienne qui devait participer à un colloque aux Etats-Unis. On lui a refusé l'entrée dans le pays en supposant qu'elle venait pour se prostituer.
- Il importe d'avoir la "bonne couleur" de peau. Dans cet article, Amandine Gay, une féministe française et noire, raconte les discriminations qu'elle a rencontrées lorsqu'elle a souhaité se rendre aux Etats-Unis. La même expérience est relatée par cette autre femme. Ici une femme zimbabwéenne raconte ce qu'elle vit selon l'aéroport où elle atterrit. De nombreux articles ont également relayé les fouilles des cheveux des femmes noires dans les aéroports.
- Il est plus difficile de migrer si l'on est un homme. Comme je l'avais montré dans un précédent article,  les femmes qui migrent sont souvent considérées comme de futures victimes de l''exploitation. C'est d'ailleurs tout ce que dit la Convention de Palerme,  si l'on est une femme qui souhaite migrer et qui a choisi de payer une très forte somme d'argent à un passeur pour qu'il l'aide à le faire, on sera une victime de "la traite" ce que ne sera pas un homme.  Le problème n'est pas ici de considérer que la femme est victime du passeur mais cela permet souvent de nier qu'elle a eu une volonté de migration comme un homme. Nier la volonté de migration des femmes, en faire des victimes fragiles permet de fabriquer des politiques discriminatoires à leur encontre et de les renvoyer sans états d'âme dans leur pays d'origine sans tenir compte de leur volonté d'en partir.
- Cet article montre les difficultés immenses rencontrées par les gens qui ont un titre de séjour en France et qui doivent le faire renouveler. Une phrase est assez éloquente ("Entre temps [de recevoir le récépissé lui permettant de travailler, or il y a du retard dans les traitements], l’employeur de mon amie, une agence d’intérim, a rompu son contrat de travail : elle risque des sanctions pour l’embauche d’un étranger en situation irrégulière."

Si on n'est pas égal face au voyage de loisirs, on l'est encore moins face à la migration pour trouver une vie meilleure qui implique de rester plus longtemps voire définitivement dans le pays de destination.
Je ne reviendrais pas sur le fait qu'il est quasi impossible d'obtenir un titre de séjour, quel qu'il soit pour venir en Europe si l'on vient d'Afrique et d'Asie. Le fait me semble acté et il serait un peu long de revenir sur l'ensemble des politiques migratoires françaises et européennes à ce sujet. Comme le montrent Nasima Moujoud et Dolorès Pourette : "Les récits de migrantes en France montrent que les personnes qui n'ont pas les moyens financiers ou juridiques de quitter leur pays par les voies" officielles" sont tenues d'emprunter des circuits illégaux. (...)  La "traite" des femmes apparaît de ce fait comme un "système"» où se conjuguent les conditions de vie défavorisées dans le pays d'origine, la nécessité de les fuir, les disparités entre pays riches et pays pauvres et l'impossibilité de migrer autrement que par des moyens informels. Ces éléments constituent les conditions nécessaires à l'existence des formes contemporaines d'exploitation et de "traite" des femmes. Si les femmes avaient d'autres possibilités pour migrer ou se soustraire à des situations invivables, ces formes dites modernes d'esclavage n'existeraient pas, ou du moins ne revêtiraient pas une telle importance."
Il existe bel et bien des réseaux qui "aident" les migrant-es. Le mot "aider" entre guillemets illustre bien à mon sens la difficulté à évoquer ces réseaux. Comme le montre Guillemaut par exemple, beaucoup de ces passeurs, que nous considérons ( à raison) comme des escrocs abusant de la misère humaine, sont vus (à raison) par celles et ceux qui les paient comme des gens qui vont leur permettre d'accéder à leur rêve de migration. Ces réseaux extorquent des sommes d'argent démesurées aux migrant-es, sont parfois  violent-s avec eux et parfois les conduisent à la mort.

Migrer quand on est une femme pauvre souvent racisée

Dans ce contexte-là, avec la politique migratoire européenne et française que l'on connait, quel peut être le parcours de quelqu'un qui souhaite migrer en France pour travailler ?

Pendant dix ans, à Lyon et Toulouse, Françoise Guillemaut a travaillé avec des femmes africaines dont certaines se sont prostituées. Elle suggère qu'il y a eu deux périodes de migrations. La première période se situe dans les années 80 et a surtout concerné des Camerounaises et les Ghanéennes ; il n'était alors pas compliqué d'avoir un visa. Beaucoup ont alors obtenu leur régularisation par le mariage. Rappelons d'ailleurs que le titre de séjour obtenu en tant que conjoint d’un citoyen français est valable un an. Si l'on se sépare de son conjoint, on peut voir son titre de séjour non renouvelé. Il est donc extrêmement compliqué pour une femme victime de violences conjugales avec un titre de séjour "vie privée et familiale" de dénoncer son conjoint ou de le quitter.
La deuxième période commence à la fin des années 1990 ; c'est là que certaines ont du faire appel à des réseaux de passeurs pour venir à cause du durcissement des politiques migratoires européennes.  D'autres sont venues par leurs propres moyens ; le parcours est encore plus dangereux pour elles que pour les hommes puisque s'ajoutent des violences sexuelles. Les violences rencontrées sont de trois ordres comme le montre Claire Escoffier : le viol au cours du parcours par d'autres migrants ou par des habitants des pays qu'on traverse (pouvant déboucher sur des IST ou une grossesse non désirée), le viol par des hommes avec qui elles s'associent parfois (des pseudos maris) pour tâcher d'être en très relative sécurité, des viols par les douaniers, la police et les militaires pour négocier leur passage.

Nous l'avons vu dans un article précédent, il existe peu de solutions s'offrant aux femmes migrantes en France : le travail domestique, le travail de soin aux personnes et la prostitution. La majorité des femmes migrantes, en particulier lorsqu'elles sont en situation illégale, témoignent de situations d'exploitation par leurs employeurs, leurs clients (la prostitution), la police etc. Ce n'est pas la prostitution qui crée ces situations (puisqu'elles existent dans les autres activités qu'elles pratiquent) mais le fait d'être clandestine, le fait d'être femme, le fait d'être parfois racisée.

L'exploitation humaine dans la prostitution ?
L'ensemble des associations abolitionnistes travaillant sur le sujet de la prostitution s'accordent en général à dire que la majorité des prostituées exerçant en France sont victimes des réseaux.
Il est très difficile de déterminer ce qu'est un "réseau" ou la fameuse "traite". Comme on l'a vu, la Convention de Palerme en donne une définition si extensive que cela inclut toutes les femmes migrantes qui ont payé un réseau de passeurs, qu'elles aient ou non été victimes de violences physiques et sexuelles.
Certain-es chercheurs choisissent d'opter pour une définition qui inclut le sentiment de tromperie de la migrante. Etait-elle au courant de ce qu'elle allait faire ? Lui a-t-on promis une chose pour lui en proposer une autre, sans quelle ait le choix ? La somme qu'elle devait payer a-t-elle sans cesse augmenté au point avec des délais de remboursement de plus en  plus courts ?
Parler de "réseau" sans plus se questionner que cela, évite comme le montre Cabiria, de questionner ce qui permet que le trafic continue d'exister ; les différences de richesse entre pays, la fermeture de frontières aux personnes mais non aux capitaux, le sexisme, le racisme, la transphobie etc. Cabiria montre la différence souvent ténue entre le smuggling (aide à franchir une frontière) et le trafficking (exploitation humaine).

Pour Louise Toupin, parler uniquement des femmes victimes d'exploitation dans la prostitution, nous fait oublier toutes les personnes victimes d'exploitation dans d'autres domaines que le sexe comme par exemple le travail domestique. On confond ainsi la nature d’une activité et ses conditions d’exercice. Voici ce qu'en disent d'ailleurs Marjan Wijers et Lin Lap-Chew traduites par Toupin, lorsque certains comparent prostitution et esclavage.
"L’abolition de l’esclavage n’a pas à voir avec l’abolition d’un certain type de travail, mais avec l’abolition d’un certain type de relations de pouvoir (en l’occurrence la propriété) qui est considéré comme une violation des droits humains. Après l’abolition de l’esclavage, les gens ont continué à travailler dans les champs de coton et le travail domestique a continué d’être exécuté. C’est seulement dans le cas de la discussion sur la prostitution que l’objet dérive vers l’abolition de l’activité comme telle, plutôt que l’abolition d’un certain type de relations de pouvoir dans la prostitution. La comparaison avec les autres formes (modernes) d’esclavage démontre à l’évidence que ce n’est pas l’activité comme telle, mais les conditions dans lesquelles ces activités prennent place qui doivent constituer la cible principale. Les droits humains qui y sont violés sont les droits des femmes comme travailleuses."

Françoise Guillemaut a travaillé avec 477 femmes prostituées dans 4 pays européens. Près de 80 % ont une dette de voyage et 80 % d’entre elles envoient de l’argent à leur famille. Les femmes ont toutes eu la volonté de quitter leur pays selon 4 raisons analysées par Guillemaut :
- échapper aux discriminations de genre
- développer des possibilités économiques pour elles et leurs famille
-  pression de la famille
-  s'individualiser, augmenter son capital social et culture
Sur les 477 prostituées, 19% ont connu un départ contraint. L'une a été forcée par un inconnu, les autres par les parents, les fiancés, les petits amis ou le mari. Il est important de rappeler que la prostitution contrainte et forcée peut l'être par le mari. La cellule familiale est un haut lieu de violences pour les femmes où elles peuvent être battues et/ou violées. Forcer à la prostitution n'est pas d'une autre nature que les violences conjugales connues. Une étude réalisée par la Cimade au sujet de l'accueil des femmes sans papier venues signaler des violences a permis de réaliser les faits suivants : sur 75 commissariats,  38% des commissariats faisaient subir aux femmes un interrogatoire,  5% des commissariats affirmaient qu’une femme en situation irrégulière n’était pas en mesure de porter plainte. Moins de la moitié des commissariats appliquaient les lois et jurisprudences en vigueur.

L'étude réalisée par Payoke souligne que 7% des prostituées ont été kidnappées. Dans l'immense majorité des cas, les raisons évoquées pour les femmes victimes d'exploitation sont le besoin d'argent et la recherche d'un travail. C'est une fois entrées dans ces réseaux par besoin d'argent que les violences ont commencé. Cette étude est confirmée par un rapport de 2005 commandé par l'UNICEF et le Haut-commissariat aux droits de l'Homme souligne que 1 à 3% des femmes ont été emmenées contre leur volonté. Les raisons principales de l'entrée dans le réseau sont économiques. Les femmes ont bel et bien subi des violences une fois dans le réseau, pendant le voyage et à l'arrivée dans le pays de destination ; mais il est important de constater qu'elles ont eu le souhait de migrer. Cela n'enlève rien aux violences qu'elles ont subi, cela ne veut évidemment pas dire qu'elles les ont cherchées, mais il est important de parler de leur volonté de migrer. Ne pas en tenir compte pourrait laisser croire qu'il suffit de les renvoyer chez elles pour que tout s'arrange.

Nicola Mai a travaillé sur les migrantes prostituées en Angleterre. Il a constaté que 13% d'entre elles ont été sujets de différentes formes d'exploitation dont 6% ont dit qu'elles ont été forcées à se prostituer sans qu'elles n'aient jamais consenti à le faire. La plupart des femmes qui ont été exploitées l'ont été car elles étaient dans des relations conjugales où le conjoint leur a menti et les a contraintes à se prostituer. Presque toutes celles qui ont été prostituées de force continuent à se prostituer en Angleterre et font une différence claire entre la prostitution forcée et celle qui ne l'est pas. Quoi qu'on puisse penser de la prostitution, il est important de faire une distinction entre la prostitution forcée et celle qui ne l'est pas. Cela ne veut pas dire que la prostitution qui ne l'est pas sera exempte de violences, bien évidemment.

Tiantian Zheng a travaillé sur la prostitution des femmes chinoises. Elle n'a pas constaté de cas de prostitution forcée.  Elle souligne qu'il y a sans aucun doute des femmes nord-coréennes qui sont forcées à l'être mais cela n'a pas été l'objet de son étude. Elle constate qu'il y a peu de travail pour les femmes venues de régions rurales et que l'ensemble du travail proposé est fait d'exploitations diverses. La prostitution n'est absolument pas un gage de non exploitation mais cela reste le mieux payé. En Chine, il faut payer mensuellement une carte de résident temporaire si on a migré d'une région à l'autre. Pour Zheng, la lutte contre l'exploitation est avant une lutte contre l'immigration intérieure et extérieure. C'est une idée qui revient dans beaucoup de travaux sur la prostitution, la lutte contre l'exploitation est aussi et surtout une lutte contre l'immigration illégale. Arrêter les passeurs permet aussi et surtout de tarir le flux des migrants dont on ne veut pas sur notre sol.

Thomas M. Steinfatt a travaillé sur l'exploitation dans la prostitution au Cambodge ; il obtient un chiffre de 3% de femmes prostituées sous la contrainte en utilisant la définition suivante : est une victime de trafic humain : celle ou celui qui se prostitue alors qu'il a moins de 18 ans et celle, adulte, qui est surveillée et n'a pas la possibilité de quitter le lieu où elle se prostitue.  Il témoigne de la difficulté à prendre en compte les prostitués mineures dans la mesure où l'on utilise des euphémismes pour mentionner leur âge. Il utilisait auparavant une autre définition ; est victime de trafic celle qui a une dette de passage, mais il a choisi de modifier sa définition. Son travail montre combien il est compliqué de trouver une définition claire et simple de l'exploitation.

Therese Blanchet a travaillé sur 496 femmes migrantes bengladeshi qui ont migré au Moyen-orient (Emirats Arabes Unis, Koweït, Bahrain) et en Inde. Il est pour elle extrêmement difficile de parler de trafic ; elle le dit elle même dans certains cas, il lui est impossible de déterminer si la femme a subi un trafic ou pas : "More or less informed, cheated, used and abused, more or less benefited financially, made richer and wiser by the experience, the stories are difficult to squeeze in little boxes".  (plus ou moins informées, trompées, utilisées et abusées, en ayant plus ou moins tiré un bénéfice financier, en étant devenues plus riches et plus malignes, il est compliqué de ranger leurs histoires dans de petites boîtes". Elle souligne elle aussi, que, souvent, l'exploitation commence au domicile familial ou conjugal.

La difficile comptabilité des personnes victimes de la traite
Beaucoup de pays dans le monde mène une politique migratoire de fermeture des frontières. Ainsi en Chine, Tiantian Zheng souligne que les nord coréenn-es qui seraient venus illégalement pourraient être emprisonnés. Se dire victime d'exploitation par la prostitution peut parfois leur permettre d'échapper à cela et d'être aidées.

Guillemaut fait le même constat lors de son étude ; il lui a fallu de nombreuses années pour entendre autre chose que les discours faits aux représentants des autorités : "À titre d’exemple, notre recherche a permis de recueillir deux sortes de récits pour une même personne : celui qui est conté aux représentants des autorités (préfecture, police, travailleurs sociaux), qui correspond au récit d’une victime-type et grâce auquel les femmes espèrent obtenir quelques droits ou subsides ; ce­lui qu’elles nous confient, plus proche de la réalité de l’expérience migra­toire vécue."

* Sine Plambech, une anthropologue danoise, a travaillé sur la situation de migrantes nigérianes. Les femmes qu'on pense victimes d'exploitation sont certes expulsées mais avec de l'argent, ce que ne reçoivent pas les femmes non victimes : "In the end the women learn what to say to get certain reactions. If you say that you went to Europe to earn money for your family, you knew that you would sell sex and you bought the illegal papers yourself, then you probably won’t get help. If you say that you didn’t know you were going to sell sex, you get help" (Les femmes apprennent ce qu'il faut dire. Si tu dis que tu es venu en Europe pour gagner de l'argent, te prostituer et que tu as acheté de faux papiers, tu n'obtiendras aucune aide. Si tu dis que tu ne savais pas que tu allais te prostituer, tu en auras).

Il ne s'agit évidemment pas de dire que toutes les femmes victimes d'exploitations mentent ou que les migrantes sont des menteuses . Il s'agit de comprendre qu'avec les politiques migratoires de nombreux pays, il est parfois nécessaire de mentir si l'on veut y rester. On a ainsi beaucoup condamné Nafissatou Diallo d'avoir menti pour obtenir un titre de séjour américain ; c'est ne rien comprendre à la situation de l'ethnie dont vient Diallo et à la politique migratoire américaine. Mentir pour mener à bien son processus migratoire devient une nécessité devant la forteresse Europe. Certaines femmes peuvent donc se dire victimes de trafic pour espérer ne pas être expulsées. cela ne doit pas conduire à nier l'existence de l'exploitation dans la prostitution mais à simplement constater que cela complexifie les études qui peuvent être faites.
Il est extrêmement compliqué d'avoir des chiffres fiables sur l'exploitation des femmes dans la prostitution et sur le rôle des réseaux. Il y en aurait qu'une seule que cela serait une de trop.
Voir toutes les femmes migrantes prostituées comme des victimes de trafic ne permet pas de voir les situations fort complexes auxquelles elles doivent faire face ; comment définit-on le fait d'être victime ? Lorsqu'on décide de son plein gré de verser une somme faramineuse (et qu'on sait l'être) à un passeur, qu'on sait qu'il n'y aura pas d'autre moyen que la prostitution pour la rembourser, est-on une victime ? Autant que celle enlevée et droguée ? Où mettre des degrés dans l'exploitation et doit-on en mettre ? Comment situer la vulnérabilité d'une femme ? Lorsqu'on vient d'un pays aussi pauvre que le Nigeria par exemple, est-on par définition vulnérable et doit-on être aussitôt considérée comme une victime, mettant ainsi de côté nos volontés propres de migrer ?

Il semble dangereux de dissocier les femmes migrantes clandestines qui ne se prostituent pas - et qui vivent des situations d'exploitation et de violences - de celles qui le font car on semble dire que cela serait la prostitution qui crée l'exploitation. On le sait cela n'est pas le cas et les nombreuses études auxquelles j'ai fait référence montrent combien les femmes dans des métiers comme le travail domestique sont victimes d'abus divers.
Il importe de rappeler qu'on peut être forcé à la prostitution par son conjoint, son mari. Est-ce en ce cas la prostitution qu'il faut questionner ou la domination masculine ?
Et surtout il semble dangereux de parler des réseaux dont sont victimes les femmes prostituées sans oublier que celles qui sont entrées dans ces réseaux l'ont fait car il n'y avait pas d'autres moyens pour gagner de l'argent et venir en Europe.

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