sept 122019
 

[Comme est on est un peu maso par ici, le blog est ré-ouvert aux commentaires]

 

Je les vois partout. Je sais que du premier au 104eme féminicide, ils nous demanderont uniquement pourquoi on parle de féminicide en alternance avec « pourquoi n’est-elle pas partie avant cette connasse naïve/halala ces sales vaches connasses toujours à s’intéresser aux bad boys alors qu’il y a des braves gars comme moi pas misogynes pour un sou ».
« Mais enfin ca n’existe pas le mot féminicide ! » Comme s’il y avait des mots qui avaient toujours existé, que le langage n’était pas en soi une construction, un truc établi une bonne fois et on n’y touche plus. On a des mauvais petits ersatz de Marchel Duchamp du langage à chaque femme massacrée c’est fascinant.
21 ans cette année. 21 ans que je pénètre dans le foutu garage où mon père s’est suicidé. J’ai pensé mille fois le démolir pierre par pierre. J’y vais, je rentre, je sais exactement ce que je faisais ce jour-là et je réfléchis à comment on aurait pu l’éviter, si c’était souhaitable et aussi égoïstement ce que cela a a changé dans ma vie (tout). 21 ans que je vois des sales merdeux instrumentaliser le suicide de gars comme mon père pour éviter de parler des violences faites aux femmes par les hommes. Je dis de gars comme mon père parce qu’il cochait comme la majorité des hommes qui se suicident toutes les cases ; moyen utilisé, raisons, incapacité de parler etc. Ces gens s’en contrefoutent en général puisque le moindre mec qui oserait exprimer son mal être sur les réseaux sociaux est moqué, vilipendé, voire poussé au suicide. Qu’on ne vienne donc pas me prétendre que le suicide des mecs les intéressent c’est un mensonge, une sale petite instrumentalisation. Les mecs sont tellement mal à l'aise avec la fragilité masculine que c'est le seul argument qu'ils sont en bouche d'ailleurs lorsqu'il s'agit de contrer la propagande masculiniste et fasciste de certains. "Halala qu'est ce qu'il est fragile" braillent-ils face à un masculiniste comme si le problème était là.
Oui les hommes complètent plus leur suicide. Oui les hommes sont les premières victimes des violences. Guess what ca a même été théorisé par les féministes. Seulement les solutions qu’on propose pour mettre fin à ce cycle infernal ne plaisent pas parce qu’il faudra évoquer que ça a tout à voir avec la construction de la virilité. Tout à voir avec le fait que dés le plus jeune âge, on apprend à un garçon qu’on règle ses problèmes par les poings sinon on est une « terme homophobe » et qu’on ne chiale pas sinon on est une « terme sexiste ». Et quand tu vois que même le plus féministe des mecs (c’est celui qui est pour la prostitution et qui aime bien photographier des femmes à poil dans le cadre de la body positivity) n’a qu’une idée en tête c’est faire usage de violence (toute verbale hein) lorsqu’un type est sexiste, tu te dis qu’on n’a pas le cul sorti des ronces. Il faut être respecté des femmes apprend-on partout ; se faire humilier par un mec  c’est déjà pas trop mais alors par une femme… et il semble que les hommes ont l’indignation chatouilleuse.
Le fait est que l’essentiel des viols et des violences physiques et des violences psychologiques et des féminicides ont lieu dans le couple hétérosexuel et que c’est invariablement un homme qui frappe/viole/tue une femme. Il existe mille et une formes de conjugalité mais non c’est dans ce schéma là que se déroulent l’essentiel des violences.
Et c’est là que ca coince. Parce qu’autant on est prêt à admettre que Patrice Allègre ne doit pas trop trop aimer les femmes pour les massacrer et les violer, autant ca passe moins d’un mec totalement lambda. Alors on essaie de combler les trous en se demandant comment notre vision du couple (et le pavillon avec le chien le gâteau a trois étages payé une blinde avec le couple au sommet on passe d’une femme la gorge ouverte sous le nez des mômes). Alors on individualise. On évite l’éléphant dans la pièce (tiens merde c’étaient tous des hommes) pour se concentrer sur l’accessoire, le steak était trop cuit, elle avait une jupe trop courte. On tente de rendre les pseudo raisons de frapper ou de tuer ridicules afin de montrer combien il devait être déséquilibré. Parce que ca permet ainsi de ne pas s’intéresser aux causes profondes de la violence masculine et d’en faire un problème systémique.
Enfin merde. Si les hommes sont responsables de l’immense majorité des crimes et délits, victimes et auteurs principaux des homicides, responsables des accidents de la route les plus graves, responsables de la quasi majorité des violences sexuelles, est ce que non ca n’a rien à voir avec le fait que cela soit des hommes et la construction masculine ?
On nous dit mais c’est quoi ca le féminicide tuer une femme parce qu’elle est femme. Le féminicide c’est tuer une femme pour des raisons misogynes, parce qu’on estime qu’elle ne s’est pas comportée comme une femme devrait se comporter. Elle n’a pas obéi à son mari, elle l’a quittée. Elle n’a pas fait correctement sa part de tâches ménagères. Elle ne s’est pas habillée comme il le souhaitait. Tout ceci ne sont évidemment que des prétextes, ne nous y trompons pas. Il frappe parce qu’il estime qu’il a le droit de frapper sa femme parce que dans notre société – même là oui en 2019 – tout concourt à dire qu’on est propriétés des hommes et qu’on leur doit quelque chose sinon ils s’énervent.
Je ne peux m’empêcher de penser, en permanence aux dizaines de fois où on m’a expliqué que Samantha Geimer savait à quoi s’attendre en allant chez Polanski comme si cette réalité évidente, toute simple m’avait échappée ; aller chez un homme seule c’est s’exposer à un viol parce que les hommes sont comme ca. Et bien ne pas faire ce que veut un homme c’est s’exposer à ce qu’il s’énerve et c’est comme ca. Il n’y a rien à changer.
Observez qu’on interroge toujours pourquoi les femmes ne partent pas mais jamais pourquoi les hommes tuent. Comme si ca allait de soi. Comme si, même là, il fallait éviter d’être tuées et pas de tuer.
Observez nos pathétiques tentatives pour tenter de réduire les violences faites aux femmes par les hommes. Elles sont toujours après. Après les viols. Après les coups. Après les morts. Comme si on avait abdiqué. Comme si on savait qu’on ne pouvait pas faire grand-chose au fond avant parce qu’ils sont comme ca, qu’ils dérapent, qu’ils s’énervent, qu’ils ont du tempérament, qu’ils ont un peu sanguins, qu’ils ont de la testostérone à revendre, qu’ils ont du mal à se contrôler. Et comme on doit faire leur ménage, des pipes et penser à ce à quoi ils n’ont pas pensé, on doit aussi penser à ce qu’il faut faire pour ne pas les mettre en colère.
Personnellement beaucoup d’hommes sur les réseaux sociaux m’ont prise dans leur toile d’araignée. Ils m’ont tellement répété année après année que si je ne réponds pas correctement à toutes leurs demandes, alors ils se comporteront mal avec les femmes (et ca sera de ma faute). C’est un raisonnement extraordinaire, totalitaire et fascisant dans lequel je suis tombée à pieds joints.

Le fait est que plein d’hommes haïssent les femmes. Oh je n’ai pas de chiffres, non. J’ai juste en tête, comme des millions de femmes, a minima tous les moments où les hommes ont fermé leur gueule quand leurs potes se comportaient comme des porcs et qu’ils fermaient tous leur gueule, parce que ce n’est pas si grave, que c’est juste une blague, que par ailleurs il n’est pas comme ca, et puis il est tendu en ce moment et puis y’a pire dans la vie tout de même.
le fait que les violences physiques et sexuelles se déroulent dans un contexte hétérosexuel, qu’on nous a vendu comme quelque chose d’à la fois profondément naturel (donc normal) et où hommes et femme s’aiment d’un amour tendre empêchent de réfléchir à ce que sont les violences patriarcales. Un homme violent pourrait frapper n’importe qui dans la rue si son problème était juste la violence. Un homme violent et misogyne pourrait frapper n’importe quelle femme dans la rue si son problème était juste la misogynie. (ne venez pas prétendre qu’il le fait parce que les volets sont clos, le nombre de mecs qui frappent leur femme qui hurle et que tout le voisinage entend montre que votre théorie est foireuse). Il frappe parce qu’ils le peuvent, ils frappent parce que l’histoire du mariage (vous y tenez tant à votre histoire quand il s’agit de justifier des conneries allons y gaiement) a dit que la femme était la propriété du mari et que, ma foi, ca compte encore.

Je ne comprends pas pourquoi on est si long. Enfin si je le comprends, parce que tout ceci n’a au fond pas grande importance. Parce qu’au fond la violence exercée contre les femmes par des hommes est toujours plus au moins justifiée. Même dans les cas d’assassinats.
Elle aimait les bad boys
Elle était restée
Elle est sortie tard le soir
toutes les raisons sont là toujours pour dédouaner les hommes violents et aussi s’en distancier.
Je ne vois plus d’issue. Atwood disait « les femmes ont peur d’être tuées par les hommes, les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux ». Elle donne beaucoup trop d’importance à ce que les hommes pensent des femmes. Les hommes ont peur que les autres hommes se moquent d’eux. Ils ont peur qu’ils se moquent d’avoir été quittés, qu’ils remettent en cause leur virilité, qu’ils soient traités de manière homophobe. La violence masculine n’est pas un problème individuel qu’on gérera par des politiques à l’avenant. Ca laissera toujours entendre qu’un homme violent uniquement pour des raisons qui lui sont propres et que les dizaines de personnes violées, frappées et tuées chaque année le sont par autant d’individus tous différents les uns des autres. La violence n’est pas un avatar de la virilité, elle en fait partie à part entière. La violence EST virile.

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  4 réponses sur “Ceci n’est pas un féminicide”

  1. Maaais pauvre Marcel Duchamp, qu'est-ce qu'il a fait? :'(

  2. Bon courage avec les commentaires !
    Et merci pour le billet.

  3. Les commentaires étaient fermés avant ce post et comme je suis un boulet technologique, je n'ai pas trouvé le moyen d'envoyer un message privé, donc...

    Bonsoir,
    J'arrive à votre blog par la Clémenterie (que j'aime vraiment bien) et je voudrais essayer d'apporter une lueur d'espoir face au nombre effarant de féminicides et à la violence sexuelle ou sexuée sous-jacente que cela suppose.
    Si je peux !

    Je dirige un lycée, certes un peu particulier (si je dis qu'on y travaille sous des palmiers de 30 m de haut, tout le monde va le reconnaître. Pas grave !) mais avec des jeunes qui me donnent espoir. Vraiment.
    Dans mon lycée celui ou celle qui aurait le malheur d'être sexiste, raciste ou homophobe aurait vraiment de très graves soucis. Avec les élèves d'abord, avec moi ensuite.
    Comment dire...
    Je ne connais pas le nombre de couples gays du lycée (hommes ou femmes) mais c'est monnaie courante. Deux filles qui s'embrassent à pleine bouche ou se tiennent par la main ou deux garçons d'ailleurs, personne ici n'y prête attention. C'est un couple. Point. Et je ne vois rien qui justifie d'ailleurs qu'on s'y attarde. Un couple est un couple. Rien à ajouter.
    La tolérance, Clémenceau disait qu'il y avait des maisons pour ça, mais c'était une autre époque.
    Ici, dans mon lycée, c'est la règle de base. (Ps : je n'aime pas dire mon lycée, il ne m'appartient pas, les élèves encore moins, c'est juste une facilité de formulation).
    Plusieurs élèves transgenres ont osé enfin s'affirmer ici et les professeurs acceptent presque tous de leur donner le genre choisi. Nous avons mis en place tout un programme j'allais dire d'éducation, mais non ce n'est pas ça, de réflexion plutôt, avec des actions concrètes pour impliquer les jeunes dans la lutte contre les stéréotypes. Nous travaillons avec Ovidie depuis l'année dernière (Ex porn star reconvertie avec talent dans le documentaire, l'enseignement universitaire, féministe ++) pour écrire un scénario, réaliser le film (c'est un lycée de l'image et du son, ça aide) et les jeunes sont hyper investis sans considération de sexe. Oui, je sais, on va me dire que ce sont des artistes, c'est vrai, talentueux en plus, mais ce sont avant tout des jeunes qui sont tolérants, dont nous encourageons la tolérance en espérant bien que cela fasse tâche d'huile.
    Bref ici la violence n'a pas sa place, encore moins la violence faite aux femmes ou à ceux/celles qui se vivent comme tel(le) car les trans ne sont pas épargné(e)s à l'extérieur.
    Ce n'est pas le paradis, il ne faut pas rêver. Mais à chaque fois qu'il y a eu une difficulté qui pouvait relever du harcèlement sexuel il s'est toujours trouvé quelqu'un pour venir nous alerter. Nos jeunes ne supportent pas l'injustice et ils ont raison. Et c'est injuste de s'en prendre à quelqu'un pour son apparence, son sexe ou son orientation sexuelle.
    Il faut faire confiance aux jeunes, ils sont à l'évidence bien plus ouverts d'esprits que nous ne l'étions à leur âge. C'est eux l'avenir, ils vont assurer !
    Bien sûr il y aura des loupés, des manqués. Mais c'est à eux de gérer, de décider du monde qu'ils veulent.
    J'aime bien le monde que j'ai sous les yeux tous les jours, mes élèves sont beaux car ils sont tolérants, investis, volontaires. Pas de raison que ce soit différent ailleurs pour peu qu'on les laisse s'exprimer et décider de ce qu'ils veulent pour leur monde futur.
    Moi j'ai confiance, ils sont bien ces jeunes, ils vont assurer.
    La confiance se décide.
    Après elle se mérite.
    Ils vont la mériter, je suis persuadé de ça.
    Bien cordialement,
    T. Roul

  4. Merci pour ce billet. Sur la première partie (pensées émues pour votre père) ce documentaire est très bien pour faire comprendre à certains hommes qu’il y a un problème avec la masculinité : The Feminist on Cellblock Y
    https://m.youtube.com/watch?v=JYxTzsabkH8

    (à part qu’il y a un homme qu’on dit féministe dans le titre mais bon...)
    Il montre bien que ces hommes, musclés, bad boys, qui sont le sommet de la masculinité sont bien le problème. La stat effarante de 2016 c’etait Je crois 3,5% de femmes en prison en France... c’est bien que les hommes LES hommes et notre masculinité sont à remettre à plat et clairement cela ne se fera pas sans deconstruction et sans le travail des féministes. C’est triste à dire même si c’est une évidence : c’est encore aux femmes que revient la charge de sauver les hommes de nous même et de notre connerie. On trouvera bien des alliés dans le lot mais je crains qu’il y ait ce qu’il faut d'ennemis aussi.

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