nov 202015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de  Sarah.

Bonjour, peux-tu te présenter ? Depuis quand es-tu féministe et quel a été le déclic s'il y en a eu un ?

Alors pour les présentations je ne sais pas trop quoi dire donc je vais rester très "factuelle" Je m'appelle Sarah (on peut utiliser mon prénom), presque 29 ans, hétéro en couple monogame, j'habite en ville depuis toujours, aspirante CPE, au chômage après 8 ans de salariat pendant mes études.
Je dirais que je suis féministe depuis longtemps mais je n'accepte ce qualificatif que depuis quelques années, je devais avoir 22 ans. Avant je crois que je faisais partie des "je ne suis pas féministe mais..." et des "non mais ces féministes là elles abusent on doit pas inverser les dominations non plus". Bref, je composais complètement avec le patriarcat parce que c'est beaucoup plus simple d'être d'accord avec les hommes (les dominants). Ça a été un cheminement personnel et intellectuel assez long, étudier la socio et notamment la sociologie du genre a permis un déclic.

Tu dis que tu composais avec le patriarcat car c'était plus simple ; peux tu nous en dire davantage là dessus ? Qu'est-ce qui t'a fait accepter le qualificatif de féministe ?

Alors je voulais faire un truc bien construit et clair etc mais j'arrive pas à formuler ça bien, alors je vais livrer ce que je pense un peu en vrac, en espérant rester compréhensible. Désolée si ça n'est pas le cas. Je vais peut être un peu raconter ma vie, mais ça me parait faire partie du truc, pour raconter un long cheminement. Bref.

Composer avec la patriarcat pour moi ça revenait à laisser les potes (surtout les potes mecs) faire des blagues sexistes, des blagues de culs idiotes, me faire des réflexions sur mon attitude trop agressive sans broncher etc. Me laisser dire que j'étais une casse-couille rageuse dont on peut rire gentiment. Pendant des années j'ai été une parfaite petite main du patriarcat en me taisant, et aussi (j'en ai si honte aujourd'hui) en encourageant tout ce système, les blagues, les "ah elle est trop bonne cette meuf" "elle, elle est trop chiante". J'ai joué la pote cool, pas casse-couille avec son féminisme qui met mal à l'aise. J'ai squatté les terrasses en mattant et commentant le physique des meufs qui passent avec mes potes célibataires. J'ai parlé cruement de cul pour pas qu'on me prenne pour une chochotte prude qui prend tout mal, une frustrée (sachant que j'étais souvent célibataire, pas de relation sérieuse avant 20 ans). J'ai accepté des relations pourries, où le mec insiste tellement lourdement pour avoir des rapports sexuels que j'en pleurais de pas en avoir envie et de passer pour un prude. J'ai accepté d'être en soi disant couple libre avec un mec qui voulait surtout pouvoir mentir tout le temps et baiser à droite à gauche sans me le dire. La fidélité physique n'est peut être pas le truc le plus essentiel pour moi dans un relation, mais ça implique une grande honnêteté pour moi, et j'ai fermé les yeux sur tous les mensonges par peur d'être trop "conventionnelle".  J'ai serré les dents en souriant mécaniquement quand on me faisait des réflexions du style "tiens toi qu'es à moitié féministe, ça doit pas te plaire [insérer ici n'importe quelle anecdote perso ou sujet d’actualité].

J'ai jamais été à l'aise avec les codes de la féminité, de la séduction, des rapports hommes femmes tout ça. J'ai jamais su quoi faire de moi, de mon corps trop gros par rapport aux autres filles pour être franchement et immédiatement désirable, mais pas moche non plus et avec lequel je suis à l'aise quand je suis seule; ni de mon caractère soit disant trop volcanique, trop dur, trop exigeant. J'ai toujours , depuis l'adolescence, eu cette colère en moi, cette rage, ce truc qui m'étouffe, et comme j'étais pas à l'aise avec "les trucs de meufs "(jouer la mystérieuse, capricieuse, les minauderies, cette manière de cherche à obtenir ce que l'on veut mais surtout sans le dire clairement, sans avoir l'air d'exiger), bah j'ai pris le contre pieds, je me suis sortie de la catégorie "meuf" pour être dans la "neutre". J'étais du genre à dire "non mais moi jsuis pas une "meuf"", avec cette touche de mépris pour les autres filles et cette touche d'angoisse pour qu'on ne m'y range pas. Je crois que j'étais plus dure avec les autres filles que certains de mes potes mecs. Eux voyaient nos différences comme quelque chose de naturel, normal, mignon même si "quand même qu'est ce que vous êtes chiantes". Moi ça me mettais tellement en colère de les voir toutes minauder, jamais gueuler, toujours à donner l'impression qu'elles ne sont pas autoritaires alors qu'en fait la plupart obtenaient toujours ce qu'elles voulaient (voir ce film et pas celui là, aller dans tel resto, faire ceci ce week end etc, peut importe). ça me rendait malade ce jeu idiot de laisser croire aux mecs que s'ils ne décident pas, c'est juste pour être gentils, pour pas qu'on leur casse les pieds. Qu'au fond c'est toujours leur décision. Je leur en voulais à elles de jouer ce jeu, alors qu'au fond je crois que je savais que ce jeu nous était imposé. J'ai été "la bonne pote gueularde", celle devant qui on parle de cul et on parle mal de ces idiotes de meufs. Parce que j'arrivais pas à jouer le jeu j'ai changé d'équipe. Et je m'en veux tellement aujourd'hui d'avoir été cette fille qui méprise les autres meufs tout en les jalousant un peu. Parce que ça avait l'air plus simple d'être comme elles, de faire semblant.

Je ne sais pas quand j'ai vraiment accepté ce qualificatif. Je crois qu'il ne me gênait pas trop à condition qu'on parle d'un petit féministe réformiste, rien de trop bouleversant. J'ai jamais cru que c'était notre rôle de faire la vaisselle, la bouffe, s'occuper des mômes etc, j'ai jamais trop cru que c'était notre nature. Je ne m'en souviens pas en tout cas. La nécessaire égalité des droits, l'accès à l'ivg, le partage des tâches etc, ça fait partie des trucs que j'ai plus ou moins toujours défendus. Peut être parce que j'ai grandi seule avec ma mère et mes sœurs. Nous n'étions que des filles à la maison, donc pas de rôle particulièrement genrés, les choses étaient faites parce qu'il le fallait, pas parce qu'on était des femmes. Le sexisme au foyer me choquait chez ma tante/nourrice, ça me faisait bizarre de voir le père de mes amies rester le cul sur sa chaise à table, parce que pour moi ça ne correspondait pas à ce que je vivais. Ma mère faisait tout car elle était seule, pas parce que c'est une femme.(j'avais pas encore compris que même divorcée, c'est pas normal d'être tt le temps seule face à tout, j'étais la seule enfant de divorcés parmi mes ami.e.s j'avais pas de point de comparaison, pour moi c'était normal de jamais voir mon père et que ma mère soit seule face à notre éducation, les factures etc).

Du coup j'acceptais de me dire féministe mais pas trop fort, plutôt "non mais moi jsuis humaniste". J'ai changé au fur et à mesure de mes années d'études de socio, en comprenant la nécessité du mot, la nécessité de conceptualiser et de voir le système dans son ensemble, et j'ai pris un virage beaucoup plus radical en lisant certains blogs(à partir de 2009/2010) et ensuite en arrivant sur Twitter. C'est l'instant un peu groupie, mais ton travail ainsi que celui de GMZ (entre autres) a été fondamental dans la construction de mon identité féministe. Vous lire m'a apporté énormément intellectuellement et personnellement. ça m'a ouvert les yeux, ça m'a permis de mettre des mots justes et précis sur ce que je ressentais, cette colère, cette rage. ça m'a permis d'accepter qui je suis, mon caractère. ça m'a permis de me dire "mais merde, j'ai raison d'être furieuse, j’arrête d'essayer d'être conciliante, j'arrête de négocier. J'ai raison, je le sais, et jsuis pas désolée, allez vous faire foutre si vous ne le supportez pas". En gros, pouvoir vous lire puis échanger sur Twitter avec vous m'a un peu permis de me construire. Je me sentais si seule avec ma colère et mes questions, à part quelques meufs j'avais jamais échangé sur ces questions d'injonctions patriarcales. J'ai plus appris sur les féminisme, sur la nécessité de la lutte et ses possibilités en 4 ans d'internet qu'en toute une vie.

Tu parles de "jeu qui serait imposé" entre les hommes et les femmes ; peux- tu détailler ?

 Par jeu imposé je veux parler de cet espèce de jeu de rôle hétéronormé qu'on nous présente comme naturel, si naturel que si on ne joue pas c'est pas tout à fait normal. Des rôles féminin et masculin très codifiés  qui dès l'enfance sont présentés comme "allant de soi". Les filles aiment être belles (il paraît que c'est une certitude, certains disent même que c'est naturel, pour attirer le plus de mâles et les plus beau pour faire de beaux enfants) (j'ai dit "être belle" mais c'est plutôt "se faire belle" pour être regardé, parce que si elles ont le mauvais goût de dire qu'elles se trouvent belles et que ça leur suffit on les traitera de connasses prétentieuses). Mais elles ne sont (et ne seront) jamais assez belle, alors plus elles grandissent plus on leur donnent des raisons de complexer, de se détester. Sur cette base (et sur la base de plein d'autres préjugés), qui est en fait un comportement imposé dès la naissance, on dira que les meufs sont des chieuses, un peu superficielles, jamais contentes, qui ont toujours besoin d'être rassurées par le regard des hommes, toujours au régime etc. De leur côté, les mecs sont éduqués à être forts, dynamiques, turbulents, bruyants, ils doivent avoir confiance en eux (la plupart sont des qualités très recherchées pour "réussir", même les petits défauts genre "bruyant" sont des atouts dans le monde du travail par exemple), et surtout ils doivent aimer les filles, les embêter, les draguer, les courtiser. C'est dans leur "nature" il parait. On éduque les femmes à avoir besoin des hommes, et les hommes à avoir envie des femmes. ça fausse le jeu tout de suite, cette différence . Mais on doit jouer le jeu, c'est à dire faire comme si tout ces rôles qui sont si complémentaires n'est ce pas merveilleux étaient un ordre naturel, comme si tout ça allait de soi. Les filles doivent minauder bêtement quand des mecs les regardent, montrer qu'elles aiment bien ça mais qu'elles ne cherchent pas (ça fait pute, c'est très mal), elles doivent être coquettes (sinon ce sont de vilaines négligées) même si ça implique d'être vues comme superficielles. Elles doivent faire attention à ce qu'elles mangent mais pas en faire une obsession au risque de passer pour des chieuses qui n'aiment pas profiter de la vie et ne pensent qu'à elles. Et les mecs doivent être un peu foufou, avoir besoin d'être materné en privé mais diriger quand même suffisamment en public pour ne pas passer pour des soumis ("c'est ta meuf qui porte la culotte wouarfwouarf"). Ils acceptent qu'on leur dise quand couper leur cheveux et quoi manger ce soir mais ils doivent conduire la bagnole et parler au banquier pendant le rendez-vous annuel. Quand ils ne décident pas, il faut bien que tout le monde sache que c'est 1/parce qu'ils s'en foutent ou 2/parce qu'ils veulent nous faire plaisir. Ce sont des rôles déjà écrit. Qu'on doit jouer depuis l'enfance, de façon plus marquée dès l'adolescence. Et les femmes sont toujours perdantes, sur plus ou moins tous les tableaux. Alors oui pour les mecs aussi c'est imposé, la masculinité et encore plus la virilité c'est pas facile etc. Mais ça n'est rien par rapport à ce qui s'impose aux femmes. Etre discrète, attentive, attentionnée, jolie mais pas trop, toujours dans l'insécurité émotionnelle, sans confiance en soi, ça paye pas le loyer. Et sortir de ce rôle là non plus d'ailleurs, parce qu'on se fait regarder de travers, comme si on était des sauvages au sale caractère. C'est ça le jeu dont je parle, faire croire que tout cela est naturel, que c'est une jolie valse, que nous sommes complémentaires et que c'est pour le bien de tout le monde. Et même quand on doute, quand on se dit que quand même, on a l'air un peu perdantes tout le temps, on sent bien que si on ne joue plus, faudra au moins accepter de se ranger au comportement des hommes, ne surtout pas ouvrir trop fort sa bouche, ne pas pousser les autres meufs à se questionner, à se rebeller. Si on fait ça, on le paye cher, on se fait traiter de sale féministe hystérique, on nous soupçonne d'être malade mentale, traumatisée par quelque chose qui nous empêche de penser et agir normalement, on fait chier. On nous fiche jamais la paix si on commence à remettre ces rôles en question. (Je précise quand même qu'on peut tout à fait correspondre à certains schéma et attentes dites féminines (aimer mettre des robes courtes et moulantes, vouloir des enfants...être hétéro....) sans être pour autant soupçonnées de "complicité" avec le patriarcat. Déjà parce qu'on fait ce qu'on peut. Ensuite parce qu'on fait ce qu'on veut. Mais ça, ça marche que si on est assez informées, si on a pris suffisamment de recul sur les rôles genrés pour vraiment choisir. Sinon, on est dans ce rôle de perdante d'avance, et ça me met dans une colère pas possible de penser à toutes ces femmes (dont je suis un peu aussi) piégées.

Tu vis en couple hétéro ; est-ce que ton compagnon est féministe ?

Oui, mon copain est féministe, mais il ne s'en revendique pas à tout bout de champ puisqu'il sait qu'il n'est pas vraiment concerné, ou en tout cas que ce n'est pas à lui de se saisir de se combat. Il me soutient, m'accompagne parfois à des manif/rassemblement, mais il reste discret. Je crois qu'il est plus bavard sur le sujet quand il est avec ses amis, qui ne sont pas particulièrement féministes ni sensibilisés aux rôles de genre etc. Ce ne sont pas des salopard, des beaufs franchement misogynes ni rien, loin de là, ils sont plutôt au dessus de la moyenne je trouve, ils n'ont même pas consciences de l'ampleur de ce qu'on considère comme des inégalités/violences. Sans parler clairement féminisme, je sais qu'il les a plusieurs fois repris sur certains propos/comportements sexistes/homophobes. En fait je trouve qu'il fait un plutôt bon job d'allié, il me laisse tranquille, soutien la non-mixité militante et sensibilise doucement de son côté quand l'occasion se présente. Je ne vais pas faire la liste de tout ce que je considère comme des "qualités féministes" chez lui parce que ça fait un peu trop liste de remerciements, alors que c'est censé être la base mais ça fait du bien d'être avec qqun qui me respecte intellectuellement et humainement et qui ne me pousse pas à changer pour être plus "acceptable" socialement. Il s'en fout que je me fâche avec tt le monde en soirée ou au boulot, que je rentre de soirée furieuse en disant que j'ai failli me battre avec un mec con etc. Soit il est d'accord avec moi et me soutient, soit il n'est pas d'accord et me dit juste ce qu'il pense de la situation, pas de mon comportement (je ne saute pas à la gorge de tout le monde non plus hein, quand même, je ne met personne en danger).

C'est une question qui se pose beaucoup dans les couples, même en Suède le partage égalitaire des tâches ménagères est compliqué à obtenir. Y arrives-tu ?

Alors, le sujet qui fâche, le partage des tâches. Clairement, non, on y est pas. Pas parce qu'il considère que c'est à moi de faire les choses domestiques, mais parce qu'il s'en fout si c'est pas fait. L'aspirateur pas passé de la semaine? On s'en fout. La salle de bain pas nettoyé depuis 10 jours? On s'en fout. Etc etc. Sauf que moi je m'en fout pas vraiment. Jsuis pourtant pas manique, vraiment pas, ni particulièrement attachée au fait de donner une belle image de mon foyer. Mais quand même, ça me saoule que ça soit pas aussi propre que ce que je voudrais, aussi bien rangé etc. Je sais que c'est aussi une question d'éducation, le bazar est bien plus toléré chez les garçons, du coup beacoup ont pris l'habitude de s'en foutre. Et puis quand on fait le gros ménage il fait sa part (je fais la cuisine, il fait la sdb. Il passe l'aspi, moi la serpillière. A tour de rôle pour les toilettes.). Mais ça c'est le "gros ménage", au jour le jour je réclame plusieurs fois que tel ou tel truc soit fait (passer l'aspi dan le salon, nettoyer la table...), alors que ça fait partie de notre accord de base. Comme j'adore cuisiner, je m'occupe de faire à manger. Lui il s'occupe des lessives. Après de nombreuses disputes sur la vaisselle qui trainait trop longtemps à mon goût, j''en ai eu ras le bol. Plutôt que de partir en claquant la porte, on a décidé que tout ce qui concerne la cuisine c'était mes affaires, comme ça c'est fait au rythme que je veux. Au final, je ne fais pas beaucoup plus la vaisselle, ou à peine, mais c'est moi qui m'organise selon ce que je veux cuisiner ou pas. Si tout est sale et que j'ai la flemme, c'est coquillette au beurre dans un bol, jmen fous et lui aussi, et en extra flemme c'est tartines avec ce qu'il reste dans le frigo, on s'en fout. En échange, il est censé passer l'aspi au moins 2 fois par semaine et nettoyer les tables tous les jours (on a deux chats qui trainent partout, tables y compris). Bon bah ça par exemple faut que je réclame, beaucoup. Et même si je ne fais pas à sa place la plupart du temps (j'ai aussi appris à m'en foutre, ou à essayer en tout cas), c'est pesant d'être celle qui réclame, fait la liste des courses, décide de quand on fait les courses etc. Le rôle d'intendance quoi. C'est surtout ça qui me gonfle, au final je pense passer plus de temps que lui aux tâches domestiques mais une grosse partie se passe en cuisine et j'adore vraiment ça, alors bon...   Donc à mon sens on est au 2/3 du chemin je dirais. C'est surtout d'être celle qui réclame, qui rappelle plusieurs fois qui me gonfle. Heureusement qu'on a pas d'enfants et qu'on n'en veut pas par contre, là c'est plus compliqué de dire "jmen fous".

A propos du partage des tâches ménagères, certains te répondraient que les femmes sont trop maniaques ou qu'elles ne laissent pas leur conjoint faire le ménage, que penses-tu de ca ?

Alors pour ce qui est de la maniaquerie présumée des femmes je dirais que quand depuis ta plus tendre enfance on te fais comprendre que c'est ton rôle de nettoyer et qu'une fille désordonnée/ qui ne fait pas le ménage souvent est une fille louche, négligée et pas nette/sale, forcément t'as pas envie de te faire traiter de souillon toute ta vie et tu finis par adopter un comportement si ce n'est maniaque du moins attaché à la propreté. On fait peser une charge morale sur la propreté chez les femmes qu'on a pas chez les hommes. Un garçon/ado/homme qui laisse traîner son linge, ne jette pas ses canettes de soda vides ou ne fais pas la poussière on dira "ahlala, c'est bien un homme ça, ils s'en foutent de la crasse", mais si une fille fais la même chose on dira "Ah mais vraiment quelle souillon, c'est un manque de respect de soi d'être aussi négligée, imagine si elle ramène un copain la dedans, la honte! J'espère qu'elle est plus soignée avec son hygiène personnelle" gnagnagna . On doute toujours de la propreté des femmes qui ne se comportent pas de façon irréprochable (au sens patriarcal/bonniche du terme). C'est comme si on n'était un peu sale à l'intérieur quand on laisse "notre" intérieur en bazar. Nous sommes notre intérieur. Là où un homme sera peut être un peu critiqué mais aussi excusé parce que "ahlala les garçons". Les garçons sont tacitement autorisés à s'en foutre du ménage, du coup ils sont surement moins sensibles et attentifs au bazar et à la saleté que nous qui sommes obligées depuis toujours à traquer la saleté pour prouver notre sens de l'hygiène et de la tenue du foyer. C'est pas dans leur côté du catalogue de jouets qu'on trouve le chariot de ménage professionnel, on ne les a pas habitué depuis la petite 'enfance à passer le balai. Ce qui mène à la deuxième partie de ta question, "les femmes ne laissent pas leur mec faire le ménage".

Déjà, j'aimerai beaucoup lire tous ces témoignages d'hommes enfermés dans le placard ou attachés au radiateur par leur compagne pour les empêcher de se précipiter sur le Mr Propre, ce qu'ils ne manqueraient assurément pas de faire si seulement on n'était pas aussi chiantes et dirigistes et méchantes. Ca doit être très touchant. Être coupé comme ça dans son élan doit être si dur à vivre.

Plus sérieusement, comme je le disais tout à l'heure, je pense que si on admet cette possibilité, il faut voir ça comme l'addition d'une longue éducation à la propreté et du mépris des hommes (et de la société en général) pour les tâches domestique. Nous sommes éduquées à repérer, traquer et virer la saleté. On (nos mères/tantes/nourrices...) nous enseigne les bons gestes depuis toujours. On SAIT faire (globalement). C'est pas particulièrement une fierté, juste on nous a impliqué la dedans depuis longtemps, alors sans être une pro la plupart des meufs savent par exemple passer aspirateur et serpillière correctement, sans oublier sous les meubles et sans marcher par dessus et laisser plein de traces. Les hommes n'ont pas été autant poussé. Ils savent souvent moins bien faire, certainement pas par nature mais parce qu'ils sont autorisés à s'en ficher. Et beaucoup ne veulent pas apprendre, parce qu'ils s'en foutent, parce que le ménage c'est chiant (comme si pour nous c'était systématiquement une partie de plaisir intense). Du coup, beaucoup de femmes qui pourraient passer la serpillière les yeux fermés; quand elles arrivent à faire un partage des tâches avec leur conjoint, elles se retrouvent avec des choses pas faites exactement comme elles aiment/veulent, et surtout face à un homme qui ne veut pas écouter et/ou apprendre à faire correctement. Parce que le ménage c'est pas important, comme toutes les tâches confiées de force aux femmes depuis toujours c'est une activité sans intérêt, méprisable et méprisée, dépréciée (comme le soin aux tout-petits par exemple).  Si la bataille pour le partage des tâches abouti à une bataille pour éviter d'avoir à repasser derrière je comprend que certaines jettent l'éponge. C'est fatigant de se disputer sur les sujets domestiques. Alors oui, il y a très certainement des femmes qui ne veulent pas laisser leur conjoint faire le ménage. Non seulement parce que ça devient presque une fierté d'être une femme soignée, on veut garder ce petit terrain où on "domine". Mais aussi parce que après s'être fait prier pour participer, beaucoup d'homme ignorants préfèrent mal faire plutôt que d'écouter leur compagne et faire ce qu'elles disent. Je crois que les femmes qui disent "non je t'interdit de toucher au ménage c'est mon rôle" sont beaucoup plus rares que celles qui disent "non mais laisse je vais le faire, toi tu laisses toujours plein de marques/poussière ça m’énerve, je te l'ai déjà dit mais tu n'écoutes pas", c'est pas du tout la même chose.
Pour bien faire, il faudrait qu'on apprenne à s'en ficher et que les hommes apprennent à le faire correctement au lieu de se cacher derrière leur petit doigts en disant "elle veut pas"

Est-ce que tu voudrais que je te pose d'autres questions ?

Je ne sais pas, j'ai l'impression de n'avoir parlé que de moi et ma vie privée/domestique, j'ai l'impression que c'est nul, et je sais que rien que ça c'est un problème. C'est pas parce qu'on parle cuisine et aspirateur qu'on doit se sentir nunuche, je sais que ce sont de vrais enjeux, mais y a quand même ce sentiment désagréable de "arrête avec tes trucs de bobonne". Je pense que c'est bien sûr un problème qui vient de la société en général mais aussi d'un certain féminisme, qui a force de vouloir (à raison) briser les chaînes domestiques des femmes en vient à mépriser/donner un sentiment de mépris à celles qui aiment/veulent être chez elles, cuisiner, faire des enfants, passer du temps avc leur mec etc...

Il reste tant de sujets de colère à aborder, tant de violence et d'injustice... la culture du viol qui fait de nous des victimes à chaque temps de nos vies, passé-présent-futur, le travail qui précarise les femmes, les violences conjugales, la contraception libre et gratuite, l'IVG quand je veux, comme je veux, autant que je veux, le virilisme, la lesbophobie, la transphobie..... Tant de zone de combat à mener en plus de nos vies, ça paraît tellement insurmontable. Et pourtant, on milite, chacune à son niveau. Je ne suis pas une militante de terrain au sens traditionnel du terme, je ne distribue pas de tract, je ne tiens pas de permanence d'accueil dans une asso etc.  Les violences et injustices que l'on subit sont autant publiques qu'intimes, ça résonne dans nos vies personnelle, c'est pour ça que c'est dur de se mobiliser parfois. Mais je crois que le simple fait de parler féminisme, de se nommer féministe, de prendre la parole (chez soi, avec des amis, au travail...) c'est déjà du militantisme. Suffit de voir ce qu'on se prend dans la figure quand on parle féminisme dans nos vies privées pour s'en rendre compte.

J'ai du mal à trouver au niveau local un mouvement féministe qui me corresponde, qui ne soit pas islamophobe/putophobe/réservé aux csp+ et à celles qui ont lu (et compris) Butler ou Wittig. Un mouvement qui puisse accueillir toutes les meufs qui auraient besoin du féminisme (et uniquement les meufs, la non-mixité est essentielle pour moi) . Un truc populaire quoi. Parce que récemment, j'ai assisté à trop de rassemblements/réunions/discussions où la plupart des femmes que je connais se seraient senties comme des abruties incultes dont on ne veut pas. C'est un peu le reproche que je fais aux groupes "intersectionnels". L'esprit de l'intersectionnalité, le nécessité de penser les oppressions comme pouvant se croiser/cumuler, le fait qu'une femme noire n'a pas le même vécu social, les même problèmes qu'une femme blanche, qu'une femme précaire n'a pas les même besoins qu'une csp+ etc, c'est une évidence pour moi. Mais quand je lis/entend des conversations à ce sujet, avec tout ces mots compliqués, ce franglais permanent, ces expressions incompréhensibles, ces blagues pour initiées... bah ça me fait de la peine. Je sais qu'ils existent des mouvement accessibles et tout, mais encore trop peu. Une fois sur twitter j'ai lu "oh ça va hein, j'attend un minimum de curiosité intellectuelle de la part des gens avec qui je parle, renseignez-vous sur l'intersectionnalité etc avant de me parler". Je ne me souviens plus du contexte, la meuf en question avait certainement des raisons légitimes de s’énerver. Mais ce mot "curiosité intellectuelle", ça m'a tellement mise en colère. Bon sang, on sait que le savoir, la transmission du savoir est un enjeu politique, on sait que pleins de meufs restent sur le carreau, attendre d'elles qu'elles fassent le chemin seules c'est dégueulasse. Quand t'es prolo, issue d'un milieu prolo, que t'as des enfants, un taf précaire (ou pas d'ailleurs), bah t'as ni le temps ni surtout le réflexe de chercher "intersectionnalité" (ou tout autre concept) sur le net et de prendre le temps, faire l'effort de lire comprendre déconstruire tes connaissances etc. C'est excluant comme façon de faire, il faut vraiment qu'on trouve une solution pour vulgariser correctement le vocabulaire féministe dans son ensemble sinon on continuera à laisser trop de meuf sur le bord de la route.

Voilà, jcrois que j 'ai plus ou moins tout dit....  

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