mai 312019
 

Selon l'enquête Virage, dans les douze mois précédant l'enquête, 580 000 femmes et 197 000 hommes âgé-e-s de 20 à 69 ans vivant en France métropolitaine déclarent avoir subi des violences sexuelles.

Que disent faire les femmes pour tenter d'échapper à ces violences sexuelles ?
- ne pas sortir le soir
- ne pas emprunter les transports en commun le soir
- payer pour des taxis ou des VTC
- ne pas sortir seule mais entre ami-e-s
- se faire raccompagner chez elles
- tenir leurs clés dans la main pour s'en servir comme d'une arme
- avoir une bombe de laque comme arme
- feindre de téléphoner
- modifier son trajet
- ne pas énerver leur conjoint
- ne pas refuser de rapport sexuel avec leur conjoint
- modifier leur habillement
- ne pas sourire dans la rue
- ne pas se tenir trop droite
- ne pas faire du running n'importe où
- ne pas trop boire
- ne pas consommer trop de drogues
- vérifier mon verre en permanence en soirée
- vérifier ce que font mes amies en soirée
- dormir les fenêtres fermées en permanence
- mettre le nom de famille uniquement sur la boîte aux lettres
- choisir un pseudo neutre sur les sites d'annonces type Le bon coin
- avoir une bombe lacrymo ou au poivre dans son sac
- tenter, dans les transports en commun d'avoir les fesses collées contre une paroi
- ne pas écouter de musique dans l'espace public pour rester vigilante
- ne pas aller se promener dans des lieux déserts
- éviter les parking et si on ne peut pas, choisir une place près de la sortie
- éviter les contacts visuels avec les hommes dans la rue
Liste non exhaustive.

Que disent faire les hommes pour tenter d'échapper à ces violences sexuelles ?
- rien

Même si les hommes sont moins nombreux que les femmes à subir des violences sexuelles, les études l'attestent ; ils en subissent également et pourtant rien dans leur éducation ne les prépare à y échapper. C'est là qu'on constate que tous les "bons conseils" administrés aux femmes pour se prémunir du viol n'en sont pas, sinon ils s'appliqueraient à tout le monde. La culture du viol, c'est à dire les idées reçues sur le viol, les victimes et les auteurs, non contente de toucher les femmes victimes de viol, touche aussi l'ensemble des femmes en limitant leur liberté de mouvements et en établissant autour d'elles une politique coercitive qui les fait vivre dans la peur permanente, non seulement d'être violées mais qu'on leur reproche de l'avoir été.
La seule manière d'éviter le viol c'est que le violeur ne viole pas. Faire porter la responsabilité de ne pas être violées aux femmes et du sexisme et constitue une claire politique de restriction de la liberté de mouvements des femmes.

mar 252019
 

J’entends partout dire que « les choses ont beaucoup changé » depuis #MeToo. Des journalistes me demandent de confirmer ce fait, bien certains que je vais faire preuve d’un enthousiasme démesuré. C’est si bien me connaître.
1. Je ne suis pas sociologue
2. Si j’étais sociologue et que je disais, moins d’un an après le lancement d’un mouvement qui n’a pas été étudié, que « les choses ont changé » je serais une mauvaise sociologue.
Qu’est ce qui a changé ? Par rapport à quoi ? Quels outils statistiques avions-nous avant et avons-nous maintenant pour dire que les choses ne sont plus les mêmes ? Quelles choses ? Le nombre de plaintes ? Sait-on s’il est dû à une meilleure perception des victimes de ce qu’elles ont vécu, une meilleure prise en compte des plaintes dans la police ? Les idées reçues sur le viol ? A-t-on une idée de ce qu’elles étaient avant (a priori oui) et de ce qu’elles sont maintenant ? (non) Comment déterminer qu’il n’y aurait de toutes façons pas eu une évolution naturelle en la matière et que #MeToo n’a rien changé ? Bref, le fait est qu’on ne sait pas grand-chose.

Mais fions-nous un instant à la perception que certaines et certains ont de ce mouvement. Pour beaucoup cela leur a permis de parler et de réaliser ce qu’ils avaient vécu. Maintenant des femmes, qui n’en avaient pas conscience avant, savent qu’elles ont été harcelées. Des femmes savent qu’elles ont été agressées sexuellement. Des femmes savent qu’elles ont été violées. Toutes ces expériences qu’elles avaient rangées dans des cases « mauvaise expérience », « le jour où j’ai couché avec un connard » ou « mon chef ce gros con » ont pris une autre place.
J’ai conscience que je vais choquer en posant cette question, mais et ? Je vais prendre mon propre exemple il sera plus clair. Il m’a fallu une petite quinzaine d’années pour réaliser que j’avais vécu un viol. C’était bien avant MeToo je le précise. Ca n’a strictement rien changé à ma vie, n’en déplaisent à celles et ceux qui voudraient y voit un trauma absolu. J'ai simplement réalisé. Mais était-ce à moi de le faire ? Est-ce moi qui ai un potentiel risque de récidive ? Je ne nie pas l’intérêt qu’il y a à le constater d’un point de vue personnel évidemment, ni même pour avoir une idée claire du nombre de victimes de violences sexuelles si on se situe au niveau du collectif, mais comment peut-on penser que la lutte contre la violence sexuelles peut réussir avec des auteurs totalement et définitivement invisibles ?
Personne ne s’étonne jamais que #MeToo soit un mouvement de victimes et qu’il n’y ait pas de mouvement d’auteurs de violences sexuelles. Le fait est qu’on - en tout cas moi - n’a aucune envie d’entendre des kyrielles d’hommes dire qu’ils ont violé dans un grand mea culpa général.  Mais s’il y a environ un demi-million de femmes majeures victimes de violences sexuelles chaque année, en tenant compte du nombre de potentiels récidivistes (plusieurs enquêtes américaines semblent dire qu’on est entre 60 et 70% de violeurs récidivistes chez les violeurs non détectés ; est-ce la même chose chez les agresseurs sexuels, on n’en sait rien, on n’a pas de chiffres c’est formidable cette ignorance assumée dans ce qui serait censé être un combat de tous les instants), on va se dire, en étant sympa, que 250 000 hommes, chaque année, devraient faire le constat qu’ils ont commis qui une agression sexuelle, qui un viol, qui du harcèlement ; OU SONT-ILS.

 

Vous savez c’est comme lutter contre un ennemi invisible. Dans mon esprit je sais bien qui il faut viser. Dans une campagne de lutte pour la sécurité routière, je vise tous ceux qui prennent le volant, donc logiquement dans une campagne de lutte contre les violences sexuelles, je vise les hommes, parce que les statistiques en France me disent qu’à 98% les violeurs sont des hommes. Je ne peux pas faire ca. Je ne peux toujours pas désigner après #MeToo les hommes comme les cibles des campagnes contre les auteurs de violences sexuelles.
Je dois prendre des précautions. Je dois rassurer. Je dois expliquer. Je dois leur expliquer le bien que va leur faire #MeToo « mais tu sais grâce à cela les femmes vont devenir des sujets de leur sexualité et tu auras toujours accès à leur vagin ne t’inquiète pas ». Beaucoup d’hommes ont besoin de savoir ce que #MeToo leur apportera. C'est une nouvelle violence de constater à quel point beaucoup d'hommes n’acceptent de parler des violences subies par les femmes u'à la certitude que cela ne changera rien pour eux. C’était toute la phrase de Edouard Philippe qui certes adoptait un air compassé, prenait des mots vaguement neutres en disant « on peut aussi faire attention, d'abord, à conserver une forme de civilité entre les hommes et les femmes, dans une relation qui serait systématiquement une relation de méfiance. On ne doit pas non plus s'interdire – je vais peut-être choquer en disant cela – une certaine forme de séduction intellectuelle qui ne peut jamais être une forme de violence, qui ne peut jamais être une forme de contrainte, mais qui peut être une forme de séduction. »
Je n’ai pas oublié, je n’ai pas pardonné. Alors que des dizaines de milliers de femmes en France expliquaient la violence qu’elles subissaient et qu’il aurait fallu interroger. S’il y a autant de comportements qui ne relèvent pas du pénal et qui pourtant ne sont pas sollicités et sont importuns alors qu’est ce qu’il y a dans l’hétérosexualité comme part de violence intrinsèque ? Alors que les témoignages de violences sexuelles affluaient, il fallait que le premier ministre exprime l’opinion de milliers d’hommes, à savoir « ok mais quand et comment va-t-on continuer à avoir accès à vos orifices, qu’est ce que #MeToo va m’apporter à moi homme hétéro  ». Car le problème est bien là.

 

 

J’entends beaucoup dire « oh mais ils confondent tout. On leur parle de violences sexuelles, ils parlent de sexe ». Ils ne confondent rien. Ils savent que l’hétérosexualité à la française, qu’ils appellent libertinage qu’ils appellent gauloiserie, qu’ils appellent sexualité rude, est fondée sur une certaine violence, est fondée sur le fait d’insister, de pousser, de faire céder. Non que ca soit très différent ailleurs ; simplement on ne convoque pas aux Etats-Unis ou en Chine 1000 ans d’exception culturelle française pour expliquer doctement que la sexualité d'un homme est un peu violente. Et ils savent fort bien que le jour où la peur aura changé de camp, où on saura pleinement, où on réalisera, on n’aura toujours pas le pouvoir d’empêcher le viol mais on aura le pouvoir de refuser leurs petits chantages, leurs petites menaces, leurs petites tentatives, leurs blagues lourdes dans le creux de l’oreille quand personne n’entend, leurs compliments non sollicités, leur chantage pour baiser alors que tu veux dormir alors tu cèdes pour dormir plus vite, leurs menaces d’aller voir ailleurs alors que tu t’en fous au fond en vrai juste les gamins s’il part il se passe quoi pour les gamins, juste leurs chantages « une pipe et puis je t’aide à la vaisselle ma chérie ». Et ils savent que oui ils baiseront moins ce jour là. Ils savent que le jour où ils devront être attentifs et respectueux pour avoir accès à nos corps de femmes hétéros, ca va être plus compliqué. On n’ose pas trop leur dire parce qu’il faut vendre un féminisme pas trop misandre, qui est aussi pour les hommes, qui va aussi leur apporter plein de choses.

 
Alors qu’est ce que #MeToo a changé ? quelle certitude avons-nous que les dizaines de milliers d’hommes qu’on a désigné comme violeurs, harceleurs et agresseurs ont changé ? et qu’est ce qu’il faudrait pour qu’ils changent surtout ? Il n’y aura plus de viol le jour où les violeurs arrêteront de violer c’est aussi simple que cela, pas le jour où les victimes parleront. Les violeurs ont-ils arrêté ? L’inertie masculine est si profonde que tout ce qu’ont trouvé certains hommes pour lutter contre les violences sexuelles est de dire qu’ils n’ont pas violé. On en est là. Il y a eu cet homme, il y a quelques jours qui m’a mailée. Il me trouvait géniale donc il voulait me parler de lui.  Il m’a expliqué qu’il n’était pas violent envers les femmes mais, que, quand même lorsqu’elles ne voulaient pas coucher avec lui, il avait envie de se suicider. Bon. Même quand ils se croient irréprochables, ils arrivent à être à côté de la plaque c’est magique. Il faudrait leur promettre, je crois, qu’on va continuer à être gentille, à vouloir relationner avec eux, pour qu’ils condescendent, un jour à admettre ce qu’ils ont fait et continuent à faire. Alors un jour peut-être je dirais que « les choses ont changé » pas aujourd’hui.

fév 112019
 

Bourdieu

« La virilité est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine. »

Dès qu’un petit garçon naît, tout va être fait pour qu’il se prépare à son futur rôle d’homme. On va corriger sa posture, mettre en avant des qualités jugées masculines, canaliser ses émotions (trop féminines !), l’habiller d’une certaine façon et pas d’une autre. On le guidera dans le choix de ses jouets, de la musique qu’il doit aimer et même dans la couleur des vêtements qu’il doit porter. Ce passage du bébé au garçon puis à l’homme sera tout entier guidé par un seul but : le différencier sur tous les points des filles. L’expression si connue « pleure pas t’es pas une fille » est d’une double violence ; elle nie au petit garçon la possibilité de s’exprimer par les larmes, et elle explique aux filles qu’il n’y aurait rien de plus honteux, pour un homme, que d’être vu comme elles. Il n’existe pas d’équivalent chez les petites filles ; bien évidemment elles doivent devenir des femmes mais il est parfois sinon toléré, du moins compris que certaines aient des désirs de loisirs ou d’attitudes jugées masculines. Pas convaincu-es ? L’expression « garçon manqué » peut bien évidemment désigner une femme de façon péjorative mais elle peut aussi lui être adressée sous forme de compliment (car il est bien entendu que le plus grand compliment qu’on puisse faire à une femme c’est qu’elle est presque aussi bonne qu’un homme) : « Aurélie ? elle joue très bien au foot : Un vrai garçon manqué ». A l’opposé il n’y aura jamais aucun contexte où dire d’un homme qu’il est une « femmelette » par exemple est positif. La féminisation des hommes, qu’on voit beaucoup dans les milieux sportifs par exemple, n’est jamais positive et a toujours pour but d’humilier l’autre (« alors les pleureuses, vous avez encore perdu ce match »). Dans nos sociétés, les valeurs dites masculines sont fortement valorisées mais pas les féminines. Une femme qui aurait des comportements dits masculins serait sans aucun doute critiquée et réprimée mais ses choix pourraient être compris, sinon acceptés. A contrario, un homme qui aurait des choix dits féminins, déchoirait de sa classe de genre initiale. C’est bien pour cela que les activités dites féminines (cuisine, couture…) adoptent un autre vocabulaire (beaucoup plus technique par exemple) lorsqu’ils sont adoptés par des hommes. Certaines études montrent par exemple que les hommes ayant adopté des métiers traditionnellement féminins ont tendance à se voir plus talentueux que les femmes qui l’exercent, qui le feraient juste parce que cela serait quelque part, dans leur nature profonde.
Un garçon est également incité, éduqué, littéralement dressé à haïr les hommes qui ne correspondent pas aux normes viriles de l’époque, ceux soupçonnés d’homosexualité. Malgré les tentatives répétées et piteuses de certains pour nous expliquer que « chochotte » n’est pas un mot homophobe, il l’est bien. Et le fait, là encore de répéter à longueur d’année aux garçons « de ne pas faire leur chochotte » car les sentiments de peur/de tristesse/de fragilité sont réservées aux femmes et aux homosexuels, on leur met bien en tête qu’il n’y a rien de pire que de l’être. Les garçons hétérosexuels vont donc pratiquer en continu et tout au long de leur vie une répression féroce envers les homosexuels et tous les hommes suspectés de l’être. Cette répression leur permet aussi de rappeler que eux « n’en sont pas » et sont donc parfaitement virils.
Les pays occidentaux ont une longue histoire de répression des masculinités des hommes racisés. Je vous invite à la lecture du livre Marianne et le garçon noir, dirigé par Leonora Miano ou l’écoute de ce épisode de podcast. Je diviserai ces masculinités en deux groupes ; la masculinité des hommes arabes et noirs et celle des hommes juifs (ashkénazes, même si diviser les juifs en deux groupes distincts et non poreux n’est pas juste il n’en demeure pas moins que c’est l’idée raciste qu’on étudie et elle les voir bien ainsi) et asiatiques. La masculinité des hommes noirs et arabes vue de pays occidentaux a amplement été étudiée ; elle n’est pas vue comme positive, puisque jugée « trop » virile, « trop masculine » et donc dangereuse. La répression qui s’exerce sur leurs corps – et qu’on constate par exemple avec les violences policières à leur encontre (qui n’a que très peu choqué, sinon les concerné-es - en est un bon exemple. Les descriptions des corps d’hommes noirs dans le sport, le rap ou que sais-je en témoigne là encore ; ce ne sont que corps vus comme différents de la norme blanche, sur-musclés et animalisés. L’idée d’une sexualité démesurée de ces hommes va d’ailleurs de pair ; ils aiment plus le sexe que la normale parce qu’ils sont (trop) virils. Le simple fait de voir dans n’importe quel migrant mineur, un majeur qui se cache a, aussi selon, moi quelque chose à voir avec cela. Le petit garçon mâle noir ou arabe n’a pas le temps d’être un enfant. A peine né qu’il est déjà un homme, un homme trop homme, un homme dangereux.
A l’inverse les hommes juifs et asiatiques sont féminisés ; on les voit comme fragiles et faibles. On rappelle ça et là que les hommes juifs n’ont pas été assez virils pour vaincre les nazis par exemple. C’est une idée très établie dans l’antisémitisme du début du XXème siècle (voir par exemple ce texte). On caricature les hommes asiatiques, forcément soumis et courbés, sournois… tout comme des femmes ! La construction de la virilité des hommes blancs se construit donc aussi en opposition à celle des hommes racisés.

Et donc c’est contre toutes ces minorités (on entendra minorités au sens politique et pas numéraire), les femmes, les homosexuel-les (et au sens large les LGBT) et les hommes racisés que les garçons blancs vont se construire et devenir des hommes.

Dans son livre, La fabrique des garçons, Sophie Ayral, montre que si les garçons sont beaucoup plus punis que les filles à l’école et pour des actes beaucoup plus graves. Pour autant, les professeurs tendent à leur trouver des excuses (« boys are boys ») au contraire des filles qu’ils trouvent sournoises et se plaignant pour un rien. Le système de mauvais comportement/sanctions, avec parfois des élèves garçons punis de façon virile par les profs hommes, fabrique donc des mâles et du mal. On tolère leurs mauvais comportements avec les filles et d’autres petits garçons jugés plus faibles, et on ne les sanctionne que lorsqu’ils deviennent vraiment trop violents tout en continuant tout de même à leur trouver des excuses. Rappelez-vous que la violence masculine n’est pas toujours un problème : « le jeune loup aux dents longues », « l’homme qui a du tempérament » ou « le sang chaud » sont autant d’expressions qui nous explique qu’une certaine violence masculine est toujours souhaitable sinon souhaitée. Le harcèlement des petites filles (de la jupe soulevée au fait de l'ennuyer aux toilettes) commence dés le plus jeune âge et nous est vendue comme une attitude naturelle, certes un peu agressive mais témoignant de l'amour que les garçons porte aux filles. "Il t'a tiré les cheveux ? oui mais c'est parce qu'il t'aime bien voyons ! ".

Le sociologue Michael Kimmel a écrit un livre sur la socialisation des jeunes blancs hétérosexuels aux Etats-Unis qui s’appelle « Guyland : The Perilous World Where Boys Become Men ». Il y analyse le comportement des adolescents et hommes entre 15 et 25 ans. Il montre par exemple que les violences sexuelles peuvent être une composante de ce passage vers l’âge adulte. Il l’appelle le guy code (« code des mecs ») et le définit comme un ensemble d’attitudes, de valeurs et de traits qui composent ce qu’on appelle être un homme. Il se caractérise par trois faits. Le premier est de se sentir supérieur aux femmes et de pouvoir être agressif envers elles. Le deuxième est le culte du silence qui entoure les auteurs de violences sexuelles et qui les encourage à continuer parce que les témoins ont peur d’en subir à leur tour, d’être par exemple frappés ou harcelés. Cela laisse penser aux auteurs que tout le monde encourage le guy code. Le dernier et troisième fait est d’entourer et de protéger les agresseurs afin de leur éviter de prendre leurs responsabilités dans les actes commis.

Il démontre aussi que le passage à la virilité des jeunes hommes blancs se fait sur l’écrasement, la moquerie et l’humiliation des minorités dont nous avons déjà parlé puisque ces jeunes hommes blancs considèrent qu’elles sont en train de leur voler leur place et leurs privilèges. Privilèges dont on leur a expliqué toute leur vie qu’ils étaient naturellement mérités. Il suffit de voir le vrai regard d’incrédulité lorsqu’on explique que les hommes blancs n’arrivent pas aux postes à responsabilité par la seule force de leur talent pour comprendre ce problème.

Je prétends donc qu’il est impossible de comprendre ce qu’il s’est passé dans la ligue du lol (mais aussi avec le 18-25, également avec Marsault mais également avec autant de groupes beaucoup moins constitués) si on ne s’interroge pas sur la construction de la virilité blanche et surtout contre qui elle se construit. Il ne s’agit pas, question m’a été posée, de dire que seuls les hommes blancs harcèlent bien évidemment. Il importe de se poser la question des boy’s club ; lorsque j’en ai parlé sur twitter il semble que l’expression ait été prise au pied de la lettre comme un club véritablement formé. Le boy’s club désigne pour moi simplement la socialisation masculine, du vestiaire à la salle à café, des comités de direction aux pages privées facebook où l’on construit et entretient sa masculinité sur le dos des minorités.

Il serait donc à mon sens une erreur de penser que les hommes qui harcèlent arrivent à des postes de pouvoir, malgré le fait qu’ils aient harcelé. Ils y arrivent plutôt entre autres grâce à cela parce qu’une certaine violence est tolérée, tout au moins lorsqu’elle est blanche et masculine parce qu’elle constituera, selon la classe sociale où il sera ensuite le « jeune loup aux dents longues » ou le « fort en gueule ».
Il est à noter qu’aucun des hommes de la ligue du lol n’a réfléchi au fait que toute la ligue était masculine et ce que cela en dit. Ils ne sont évidemment pas les seuls ; la masculinité est tellement intouchable que la moindre des féministes qui ose rappeler que l’immense majorité des violeurs sont des hommes subit des mois de harcèlement.
Il a été admis qu’ils harcelaient (et par exemple dans le cas du 18-25 et de la ligue du lol les cibles sont strictement les mêmes) mais on ne s’est pas interrogé sur pourquoi c’étaient ces cibles là qui étaient visées. Eux-mêmes dans leurs excuses ont tous évoqué la jeunesse qui justifie justement mon analyse « j’avais besoin de ce passage pour devenir un homme ; le harcèlement en particulier misogyne a été une composante de mon état d’homme ».
Même s’il est évidemment nécessaire de dénoncer qui le 18-25, qui la ligue du lol, qui Marsault, parce que les victimes sont réelles avec des conséquences dramatiques sur leur vie et leur santé, il est important de comprendre que c’est la construction de la virilité qui a créé ce genre de comportement, que c’est parce qu’on considère que le passage à l’état d’homme passe par une certaine violence qu’il y a eu harcèlement.  Il n’y a rien de très différent, sinon dans l’ampleur avec les comportements que les femmes, les LGBT dénoncent tous les jours à leur encontre. Les blagues que nous devons supporter, les caquètements de poule à l’assemblée nationale, les verres après le boulot auxquels nous ne sommes pas conviées, les strapontins, les silences moqueurs lorsqu’on arrive, les naturelles co-optations, tout cela c’est le boy’s club. Oh pas un club constitué, rien de très loi 1901. Juste une socialisation masculine qui exclue, humilie, et terrorise. Et tant que l’on persistera à en faire des épiphénomènes, à ne sanctionner que lorsque les cris sont trop nombreux, le phénomène ne s’arrêtera pas (mais en a-t-on vraiment envie).

jan 252019
 

Bonjour à toutes et toutes

J'ai la grande joie de vous annoncer la sortie de mon livre "Une culture du viol à la française. Du troussage de domestique à la liberté d'importuner." le 21 février 2019 aux Editions Libertalia.

Le livre est en précommande via ce lien.

Des dates de présentation du livre sont prévues ; je mettrai l'article à jour au fur et à mesure :)

J'ai très hâte d'avoir vos retours (et du stress aussi oui ! ) et d'éventuellement vous rencontrer.

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Voici les premières dates de présentation du livre :
Paris, mardi 19 février, 19 heures, Violette and Co 102, rue de Charonne, 75011 Paris.

Marseille, vendredi 22 février, 19 heures, librairie L’Hydre aux mille têtes, 96, rue Saint-Savournin, 13001 Marseille.

Lyon, samedi 23 février, 15 heures, librairie Terres des livres, 86, rue de Marseille, 69007 Lyon.

jan 042019
 

Hier j’ai posté un thread sur twitter sur les féminicides ; j’y expliquais que les hommes qui tuent leur compagne sont en général vierges d’autres crimes comparables. Les hommes violents avec leur compagne ne sont pas pour l’immense majorité, violents avec d’autres hommes. Sans surprise, des hommes sont venus me balancer des statistiques sur les homicides – comme si je pouvais les ignorer – pour m’expliquer que les hommes tuent avant tout d’autres hommes, chose que je n’avais évidemment jamais contestée et qui n’était pas le propos de mon thread.
Je suis comme toujours allée jeter un œil sur leur TL ; aucune évocation, à aucun moment d’un quelconque engagement face à ce sujet. Les chiffres sur les hommes qui sont tués ont juste été utilisés pour tenter de desservir mon propos (ce qui n’est pas grave), et de minorer le nombre de femmes tuées par leur conjoint (ce qui l’est bien davantage).
j’ai de plus en plus tendance – parce que je suis concernée par les deux sujets d’ailleurs – à comparer ce genre de rhétorique à la rhétorique négationniste. Ces hommes n’en ont rien à foutre des hommes assassinés, des hommes qui se suicident sauf si cela peut leur permettre de tenter de faire taire une féministe qui parle de la souffrance des femmes. C’est quand même assez fascinant de haïr à ce point les femmes que de nier qu’elles sont, parfois, tuées par un homme.
Mon père s’est suicidé. Cela a fait 20 ans cette année ; cela a été un anniversaire compliqué. Même si cela n’explique évidemment pas tout et qu’il y a des raisons singulière et individuelles à son acte, j’ai depuis longtemps une très claire vision de ce que cela peut être d’être un homme et des contraintes viriles. J’évoquais le négationnisme parce que mon père était également un ancien déporté et, sans surprise, 50 ans de syndrome de stress post traumatique non traité car « un homme ca ne va pas chez le psy » ont pu participer à son suicide.
Je suis donc, tant humainement qu’intellectuellement, scandalisée et peinée pour tout dire par les méthodes de ces hommes. Pensent-ils sérieusement que les militantes féministes ignorent les statistiques ? pensent-ils qu’elles ne connaissent pas le coût de la virilité ?

J’avais lu un très bon texte où une militante féministe anglaise expliquait la différence de réception de ses travaux lorsqu’elle travaille sur les hommes et les femmes. Si je me souviens bien de son travail, elle travaille sur les violences sexuelles subies par les femmes et elle aide également les hommes SDF. A chaque fois qu’elle a évoqué son travail sur les femmes, elle a reçu des tombereaux d’injures voire de menaces. Elle na jamais été insultée ou menacée lorsqu’elle évoque son travail sur les hommes ; il est loué et complimenté et jamais critiqué. Personne ne lui a jamais rappelé que certes il y a plus d’hommes SDF mais beaucoup plus de femmes pauvres par exemple. Au contraire lorsqu’elle publie sur les violences sexuelles faites aux femmes, on lui explique que des hommes sont violés (elle le sait), que tous les hommes ne sont pas des violeurs (elle ne l’a jamais dit). Tout est là pour minorer les statistiques concernant les violences sexuelles.
Cela me rappelle très exactement le négationnisme en clair. Les négationnistes passent leur temps à instrumentaliser d’autres génocides, d’autres assassinats de masse (dont ils se foutent éperdument, ils ne les évoquent jamais hors contexte du génocide juif) pour mieux nier le génocide juif. Ils le font – c’est une évidence mais dans ces temps de confusion politique peut-être en suis-je réduite à devoir le rappeler – parce qu’ils haïssent les juifs, parce qu’ils sont antisémites. Il n’y a jamais eu d’autres raisons au négationnisme que celle-là et il n’y a aucune autre raison que la haine des femmes au masculinisme. Le masculinisme n’a jamais défendu les hommes sinon il se préoccuperait de leur suicide ou du nombre d’hommes assassinés. Le masculinisme est juste là pour nier les souffrances des femmes parce que ses militants nous haïssent cela n’est pas plus compliqué que cela.  Ce type de masculinistes n’a pas fait des souffrances masculines son combat ; après tout il y a désormais plein d’études sur la masculinité, pourquoi n’en prendraient ils pas leur part ? mais non les morts sont à juste pour minorer les femmes assassinées. C’est une haine qui m’est assez incompréhensible, je dois l’avouer.

jan 022019
 

L’idée la plus courante en matière de violences conjugales est que les femmes battues n’ont qu’à partir. Ainsi il n’est pas rare, sur les réseaux sociaux, lorsqu’on apprend qu’une femme a été tuée par un homme qui la battait depuis longtemps, de culpabiliser la victime en se demandant si elle ne devait pas aimer cela, au fond, pour être restée. Dans une affaire où la victime a subi un viol si brutal par son conjoint qu’elle en est décédée, un commentaire sous l’article dit : « Elle avait déjà été soignée pour des blessures mais aucune plainte n’avait été déposée à l’époque : la peur, voire la bêtise, de ces femmes les rend aveugle pour leur plus grand malheur. » Eclaircissons de suite ce point, la violence conjugale ne doit pas être confondue avec des pratiques sadomasochistes qui impliquent le consentement de tous les protagonistes. Et essayons d’analyser les raisons qui font qu’une femme battue ne quitte pas son conjoint.

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déc 182018
 

Je lis ces juristes, réels ou autoproclamés, parler à des féministes, qu’ils jugent, forcément, incapables de comprendre le droit, incapables de comprendre une décision de justice, toutes pleines qu’elles seraient, de ressentiment, de pensées terre à terre, de bile et de colère. C’est ce qui nous caractériserait, leur semble-t-il, cette incapacité à prendre de la hauteur face à une décision de justice qui a, encore, acquitté un violeur.

Il est curieux de croire que la justice se rend, dans notre pays, dans une atmosphère de parfaite impartialité. Il est naïf de penser que Le Grand AvocatTM n’utilise pas des subterfuges discriminatoires, dont il est d’ailleurs souvent conscient, pour défendre son client. Il ne s’agit évidemment pas ici de remettre en cause le droit d’un homme à être défendu mais de s’interroger sur ce qui fait que telle ou telle défense fonctionne, jour après jour.
L’idée que la Justice se rendrait dans une parfaite neutralité est, depuis longtemps, mise à mal. Une étude a démontré que l’indulgence du juge face à l’accusé est influencée par le moment de la journée où se déroule le procès. On sait également que les violences sexuelles en France sont commises à part égale dans toutes les classes sociales ; pourtant ce sont, comme pour la quasi-totalité des autres délits et crimes d’ailleurs, les classes populaires qui sont surreprésentées dans les tribunaux, puis condamnées. Aux Etats-Unis, face à un jury entièrement blanc, un accusé noir aura plus de risques qu’un blanc d’être condamné. Il suffira d’un seul juré noir, pour que la discrimination cesse. On sait que le verdict peut être influencé par le sexe, l’âge, la catégorie socio-professionnelle et l’appartenance ethnique des membres du jury. On a montré que les hommes du jury vont s’identifier davantage à l’auteur du viol et les femmes à la victime. Une victime de violence sexuelle si elle est jugée non crédible, pourra ne pas obtenir justice. Et la crédibilité se joue à peu de choses ; ainsi en Suède une majorité de policiers et de procureurs interrogés pensaient pouvoir juger de la véracité d’une victime sur les émotions qu’elle exprime. Or différentes études cliniques ont montré que les attitudes d’une victime après le viol peuvent être très « incohérentes ». Elle peut rire, plaisanter ou au contraire hurler sans que cela ne dise rien de ce qu’elle a subi. Dans certains postes de police américains, on forme désormais d’ailleurs les policiers à ne plus tenir compte de l’attitude générale de la victime.

Le jury sera influencé négativement si une victime de viol souffre de problèmes mentaux, est toxicomane ou qu’il la juge attirante ; et c'est très préjudiciable pour les victimes car les malades mentales et les personnes toxicomanes sont, plus que le reste de la population, susceptibles d'être sexuellement agressées. Une autre étude suggère également que le jury aurait de préjugés clairs si une victime de viol connaissait déjà son agresseur (ce qui est le cas, rappelons-le, dans la plupart des cas de violences sexuelles).

On sait également que des acteurs et actrices du système judiciaire, sont, en France, soumis à de nombreux préjugés sur les violences sexuelles. Ainsi une étude de Véronique le Goaziou intitulée Les viols dans la chaîne pénale montrait que certains acteurs de la chaîne pénale continuaient à penser qu’un viol digital (un viol fait avec un doigt) n’a pas à être jugé aux assises mais au tribunal correctionnel. C’est remettre en question l’esprit même de la loi sur le viol qui ne qualifie pas ce qui a été utilisé pour violer. Ces acteurs du système judiciaire peuvent estimer pour de multiples raisons que la loi devrait être changée mais il faut en ce cas œuvrer pour, et ne pas la créer des inégalités de fait devant la loi en envoyant au regard de ses convictions personnelles, qui devant les assises, qui devant le tribunal correctionnel. Cette étude est très utile pour démonter une idée reçue couramment entendue ; ce serait les jurés qui feraient n’importe quoi face aux violences sexuelles alors que les autres acteurs de la chaîne pénale, du haut de leurs connaissances et diplômes, seraient exempts de tout reproche. L’étude montre au contraire les très nombreux stéréotypes dont ils souffrent. Audrey Darsonville, professeure de droit, qui a étudié les raisons des classements sans suite des plaints pour viol démontre ainsi que certaines affaires sont classées en raison de la fragilité de la victim et voici ce qu’elle en dit : « À défaut, la vulnérabilité de la victime devient un élément discriminant à son encontre lors de poursuites pénales au lieu d'être un élément de nature à accroître sa protection par les autorités de poursuite. »  Il est donc capital de bien percevoir qu’il existe de nombreux stéréotypes sexistes à l’œuvres dans les tribunaux.
En 2014, un rapport fut remis au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, intitulé « Eliminating judicial stereotyping : Equal access to justice for women in gender-based violence cases »  (éliminer les stéréotypes judiciaires : un accès égal pour les femmes à la justice face aux crimes sexo-spécifiques). Il s’agissait de démontrer que la justice n’est pas rendue de manière neutre, que celles et ceux qui rendent la justice (juges, avocat, jury etc) peuvent avoir des stéréotypes sexistes qui ne permettront donc pas que la justice soit rendue de manière neutre et objective. Le rapport montrait qu’il y avait plusieurs conséquences à ces stéréotypes sexistes ; par exemple que cela affecte l’impartialité de celles et ceux qui jugent, que cela joue sur leur compréhension des crimes et délits et que cela influence leur vision du criminel. On se souvient par exemple de ce magistrat français qui face à un homme accusé de violences conjugales, avait reproché à la femme de se soustraire à son “devoir conjugal”. On se souvient aussi de ce procès pour viol collectif en Espagne où un des juges avait affirmé qu’il y avait pour lui rapport consenti dans la mesure où la victime ne s’était pas débattue. C’était tout de même assez révélateur qu’un magistrat, chargé de juger un dossier de violences sexuelles, soit à ce point ignorant de ce qui se passe dans un viol. Pour information deux phénomènes ont pu se passer à ce moment là ; soit la victime a souffert de paralysie involontaire (sidération) pendant le viol qui est un phénomène désormais bien connu et documenté, soit elle a jugé que face à plusieurs hommes, il n’y avait rien d’autre à faire que subir pour éviter d’être en plus frappée voire tuée. Dans les deux cas, il n’y avait, évidemment, aucune espèce de consentement.

Dans les siècles précédents, il n’y avait qu’une réelle méthode pour prouver qu’on avait été violée. Etre tuée par son violeur en était une ; on était alors morte mais avec un honneur sauf et visiblement c'était le mieux qui pouvait nous arriver. L’autre était d’être extrêmement sérieusement blessée ce qui prouvait qu'on avait absolument pas voulu ce viol.  En effet l'opinion majoritaire pensait qu'une femme en parfaite santé avait les moyens physiques de repousser un violeur. Si l’on n’avait pas physiquement résisté, c’est qu’on était consentant. On a parfois l’impression que cette opinion,  fausse je le répète, continue à exister dans l’esprit de bon nombre de français.

 
On sait également grâce à une enquête menée par l’Ipsos que certains (donc de potentiels jurés, de potentiels magistrats et de potentiels avocats) ont des stéréotypes face aux violences sexuelles.  Ainsi par exemple 13% des personnes interrogées pensent qu’un homme ne peut pas être violé et 36% d’entre elles pensent qu’une femme est en partie responsable du viol qu’elle a subi si elle est allée chez un inconnu. Le sondage est très intéressant car il permet de lister tous les préjugés auxquels sont soumis les français en matière de violences sexuelles. Il ne reste plus qu'à (avec un petit peu de volonté politique et beaucoup d'argent) mettre en place les outils pour les combattre ; indice investir massivement dans l'éducation est un excellent moyen.
Nous sommes dans une société qui reste profondément sexiste parce que, depuis au moins un millénaire (je suis généreuse sur cette date, la naissance du sexisme même si elle n’est pas datée est plus ancienne), des stéréotypes extrêmement négatifs sont propagés sur les femmes. Elles seraient fourbes, elles voudraient le malheur des hommes, elles ne cesseraient par leur comportement de causer le malheur de l’humanité. Pensez à tous ces personnages mythologiques (Eve, Pandore pour ne citer que les plus connues) qui fondent l’histoire de l’occident. Il n’est tout de même pas anodin de constater que Eve, un des personnages mythologiques fondateurs du catholicisme, religion dont l’influence n’est plus à démontrer dans ce qu’est la France  aujourd’hui, a perdu l’humanité toute entière ! Il serait vain de penser que nous n’avons tous et toutes pas été profondément influencés par cette vision des femmes. Nous sommes imprégnés par ce sexisme toxique qui s’exprime dans les arts, le langage, la politique et tous les domaines de la vie et nous restons pour beaucoup, persuadés qu’une femme est quand même moins droite qu’un homme, est fourbe, ment beaucoup et souvent d’ailleurs pour faire chier les hommes. Cette idée est profondément présente lorsque nous parlons des violences sexuelles faites aux femmes. Les femmes mentent, les femmes veulent faire souffrir les hommes donc… elles mentent sur le viol, c’est tout aussi simple que cela. Donc lorsque Le Grand AvocatTM arrive avec sa défense cousue main, à base de femmes vengeresses et hystériques qui ne cessent de mentir, cela fonctionne et cela fonctionnera encore longtemps.  Et il ne s’agit pas encore une fois de lui interdire de le faire mais de montrer pourquoi cela fonctionne et pourquoi on ne peut se satisfaire d’une justice fondée sur des préjugés sexistes.

Pas convaincus ? Prenons un autre exemple. Note, cet exemple n’a pas vocation à dire que l’antisémitisme n’est pas présent en France ou qu’il est mieux combattu que le sexisme ; c’est faux dans un cas comme dans l’autre bien évidemment. Simplement les mécanismes de l’antisémitisme me semblent parfois mieux compris et peuvent donc aider à comprendre, par le parallèle une situation sexiste.  Imaginez une société profondément antisémite, société qui n’en a pas pleinement conscience d’ailleurs mais où une bonne partie de la population est tout de même persuadée que les juifs se prennent pour le centre du monde, ont des privilèges et ne cessent de se plaindre, de jouer les victimes et d’inventer de l’antisémitisme (mince on dirait vraiment que je parle de la France). Dans cette société-là, un homme en frappe un autre en proférant des injures antisémites. Personne ne les a vus et c’est parole contre parole, même s’il y a bien quelques personnes pour témoigner que l’accusé avait peut-être établi un climat un petit peu hostile aux juifs. Arrive le procès et l’antisémite est bien sûr défendu. Le Grand AvocatTM va alors fortement malmener la victime. Oh il n’évoquera pas sa judéité, pas du tout. Mais il lui demandera s’il n’en a pas assez de se victimiser, s’il n’a pas l’impression d’avoir donné une impression de supériorité aux autres, s’il ne ment pas. Bref il exploitera, consciemment ou non, tous les préjugés antisémites existants. Et notre antisémite sera acquitté. La justice est-elle rendue ? Devra-t-on se satisfaire du verdict parce que la Justice serait, selon l’expression consacrée, aveugle ? Parce que, par un mystérieux phénomène, celles et ceux qui ont jugé, celles et ceux qui ont défendu, ont tout d’un coup perdu tous leurs préjugés en rentrant au tribunal ? Cela parait absurde ? Et pourtant c’est ce qu’on demande aux féministes jour après jour, à chaque nouvel acquittement de violeur. (Bien évidemment, on pourrait étendre ma réflexion à d’autres minorités politiques, il serait par exemple intéressant de constater les verdicts – si elles ont pu aller jusqu’au procès – des personnes qui ont porté plainte pour contrôle au faciès par exemple).
Et est-ce que la justice est rendue pour les personnes victimes de violences sexuelles quand on sait à quel point notre société est sexiste, et donc celles et ceux qui jugent également ? La première réaction de notre président et de notre premier ministre face à #metoo a été de parler des menteuses potentielles. C’est la première chose qui leur est venue à l’esprit ; en cela, ils sont bien des français totalement moyens qui pensent, comme beaucoup, que les femmes mentent, et spécialement pour embêter les hommes. C’est, ne nous le cachons pas, la première chose qui nous vient à l’esprit quand une femme nous dit avoir été violée.
Elle ment.
Elle veut faire chier un mec.
Ce mec pourrait être moi. Ou mon frère.
Elle exagère.
On sait qu’il y a peu de fausses allégations de viol. Ce n’est pas moi qui l’affirme – comme j’ai pu le lire ça et là – mais de nombreuses études menées dans différents pays. A l’heure actuelle ce qu’on sait des personnes qui ont menti sur des questions de violences sexuelles c’est que ce sont davantage des mineurs, des malades mentales et des personnes souffrant d’addictions. Or ce sont justement aussi ces trois catégories de populations, qui sont, plus que les autres, sujettes aux violences sexuelles. Il y a peu de fausses allégations et pourtant c’est ce qui prédomine tous les débats sur les violences sexuelles, justement à cause du sexisme qui a aidé à fonder l’image d’une femme fourbe et menteuse. Rappelez-vous qu’il y a eu quelques procès pour des gens s’étant auto proclamées victimes de terrorisme ; dieu merci cela n’a pas disqualifié l’ensemble des personnes victimes. On a simplement jugé les menteurs et les escrocs sans faire peser quoi que ce soit sur les victimes.
Et dans ce contexte de suspicion généralisé à l’égard des femmes, la plaidoirie du Grand avocatTM marchera encore longtemps. Mais qu’on ne dise plus aux féministes de « circulez il n’y a rien à voir ». La plaidoirie du Grand Avocat ne fonctionne pas parce qu’il est formidable, sait s’élever au-dessus des masses hystérisées mais parce qu’il a exploité de tous petits stéréotypes sexistes minables qui ont fait tilt chez celles et ceux chargés de juger. A nous de faire en sorte que ce genre de plaidoirie fonctionne de moins en moins en dénonçant inlassablement les stéréotypes sexistes, les stéréotypes en matière de violences sexuelles y compris chez le Grand avocatTM. Mais encore faudrait-il qu’on nous écoute.

mar 182018
 

Les éditions Citadelles & Mazenod ont eu l’extrême gentillesse de m’envoyer un livre dont j’attendais la parution en trépignant : Ravissement Les représentations d’enlèvement amoureux dans l’art, de l’antiquité à nos jours de l’historien d’art Jérôme Delaplanche.

L’auteur explique « Les représentations d’enlèvement définissent un système entièrement masculin. Ce sont des œuvres d’art créées par des hommes, pour des hommes, et illustrant des récits imaginés par des hommes, pour des hommes. Elles présentent les femmes enlevées de telle sorte que nous sommes associés à la convoitise masculine, nous offrant l’image érotisée et complaisante d’une victime frémissante ».

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fév 232018
 

J’ai longtemps eu la naïveté de croire qu’on plaignait les victimes de violences sexuelles. Pas de plainte au sens de se lamenter sur leur sort en pleurnichant qu’elles ne vont jamais s’en remettre ; mais que les gens étaient aptes à comprendre qu’elles avaient vécu un acte grave (ce qui ne rime pas avec « traumatisant »), d’une injustice absolue et dont le seul et unique responsable était le violeur.

Jusqu’à une date récente, le seul moyen de prouver qu’on avait réellement été victime de violences sexuelles était de mourir en se défendant contre l’agresseur. Il était acquis par beaucoup, des médecins aux philosophes en passant par les écrivains (Lacassagne, Tarde, Rousseau, Cervantes…), qu’une femme seule pouvait résister à un homme seul si elle le voulait bien. L’idée persiste encore aujourd’hui. En Italie, il y a quelques années, un violeur a été acquitté au prétexte qu’on ne pouvait violer une femme en jean. Au Canada en 2014, un juge expliquait qu’il suffisait à la victime de serrer les genoux pour éviter d’être violée. Alors, dans les siècles passés, les blessures faisaient office de preuve mais elles avaient intérêt à être impressionnantes, voire invalidantes. Le mieux était évidemment la mort de la victime qui prouvait de manière indubitable qu’en aucun cas elle n’avait voulu ce fameux viol. La littérature regorge de femmes glorifiées pour s’être défendues jusqu’à la mort et en 1950 la toute jeune Marie Goretti est canonisée après avoir été tuée par l’homme qui voulait la violer et à qui elle résistait. Je me suis toujours demandée ce que la papauté récompensait par cette canonisation ; et si ce n’était pas quand même un peu le fait d’être restée "pure", parce qu’on le sait bien, le viol souille, parait-il. Mieux vaut la mort que la souillure, dit-on.

C’est une idée que je n’ai jamais comprise (même si évidemment je ne juge ici pas un seul instant les victimes qui se sentent salies). La comparaison va faire hurler mais imaginez que vous marchez dans une crotte de chien. Votre chaussure sera souillée parce que dans notre société, un excrément est culturellement considéré comme quelque chose de sale, de puant et qui nous salit si on le touche. Dans le cas du viol c’est beaucoup plus compliqué. Le viol est généralement pratiqué avec un pénis (ou quelque chose en faisant substitut), organe hautement valorisé dans nos sociétés et ne peut donc jamais être considéré comme quelque chose de salissant, qui souille celle ou celui qui le subit. Alors le viol est considéré comme une souillure pour la victime mais sans jamais nommer le pénis comme le responsable de cette souillure. Les victimes s’auto-souilleraient on ne sait pas trop comment mais certainement pas avec le sacrosaint pénis qui les a violés. Profitons-en quand même pour également souligner que c’est quand même formidable cette capacité qu’ont les femmes à se souiller. On baise ("trop") ? On se souille. On est violé ? on se souille. Constatons d’ailleurs que viol ou sexe consenti, cela ne fait pas trop de différence, les femmes sont considérées autant souillées par l’un que par l’autre. On met des vêtements sexy ? On se souille. (et on souille l’ensemble des autres femmes tant qu’on y est par une sorte de capillarité féminine de la souillure). On pose nue ? On se souille. Les hommes (hétérosexuels n’exagérons pas non plus) échappent à tout cela avec une capacité d’autowash qu’aucune femme ne possédera jamais. Un homme peut baiser la terre entière ; son pénis sera considéré aussi frais qu’au premier jour. Il peut avoir violé des dizaines de femmes c’est encore elles qu’on considérera comme souillées sans jamais admettre que donc c’est bien lui la salissure. Les hommes restent propres, nets et frais alors que les femmes, fragiles comme des morceaux de coton, sont salies à la moindre occasion. C'est bien pour cela qu'il faut les préserver, les enfermer dans des boîtes comme les plus vieux mettaient le service d'argenterie offert au mariage dans de l'alu pour éviter qu'il ne noircisse.

J’ai longtemps pensé que nous avions dépassé ce stade, qu’une victime de viol était davantage vue comme une victime que comme une fautive, une coupable, une salissure, une faute. J’ai croisé des victimes de tout âge, tout genre, toute couleur, toute religion, toute condition sociale. Je ne crois pas en avoir rencontré une seule qui n’a pas rencontré une réprobation quelconque à un moment donné. Le fait est que nous en voulons aux victimes de viol qui dérangent nos vies ordonnées. Nous avons fini par à peu près admettre qu’il y a quand même beaucoup de viols. Cela fait désordre parce que logiquement, sauf à considérer que les violeurs possèdent une endurance peu commune, s’il y a beaucoup de violé-es, il y a beaucoup de violeurs. Nous aimons à croire à un monde ordonné. Les choses bonnes arrivent aux gens bons et les mauvaises choses aux mauvaises personnes. Alors on se rassure comme on peut. Une victime de viol a du forcément faire quelque chose pour être violée parce que si ca n’était pas le cas, cela pourrait arriver à tout le monde, moi compris. Qu’est ce que cela serait ce monde où les gens qui se comportent bien ne sont pas récompensés ? Qu’est ce que cela serait ce monde où il arrive des saloperies y compris aux gens qui se tiennent bien ? C’est difficile d’en vouloir aux violeurs parce qu’on les connait peu au fond. On en a une très vague image - une sorte de Francis Heaulme décliné à l’infini – et lorsque le violeur sort de ce cadre (dans environ 99.99% des cas), alors notre monde s’écroule et il faut bien trouver une justification pour conserver un monde qui tourne à peu près rond, à peu près juste où les gens sympas ne vivent que des choses sympas et où seuls les salauds sont punis.

Et on ne pardonne pas aux victimes de détruire l’ordonnance de ce monde. On ne leur pardonne pas de dire, on ne leur pardonne pas de ne pas avoir été violée par un monstre, on ne leur pardonne pas de n’être pas parfaite, on ne leur pardonne pas d’être en vie. Une victime de viol morte en se défendant c’est parfait. Béatification assurée par la vox populi. Si vous étiez une sainte avant, vous serez élevée au rang de Vierge. Si vous étiez une putain (oui il n’y a pas beaucoup d’options pour les femmes je sais bien), vous redeviendrez une sainte. Votre mort vous lavera de vos péchés antérieurs et le monde redeviendra cette flaque lisse où les victimes de viol ne parlent pas.

J’aimerais dire qu’il y a des bons viols. Des viols où la victime ne va pas être rendue coupable de ce qu’elle a vécu. Des viols où on lui offrira du soutien si elle en demande et en tout cas, jamais aucune culpabilisation. Et puis Lydia Gouardo, violée par son père pendant des années dont une partie des voisins disait qu’elle « devait aimer ca ». Et puis Natasha Kampush. Enlevée, torturée, violée, affamée pendant dix ans et dont beaucoup ont dit qu’elle devait aimer ca, elle aussi. C'est fou la capacité qu'ont les gens à penser que les femmes adorent les actes de torture et de barbarie. Et puis Shawn Hornbeck, enlevé et violé pendant des années et dont un présentateur américain vedette (depuis viré pour harcèlement sexuel, la vie n’est-elle pas merveilleuse), a dit qu’il avait quand même une vie plutôt sympa avec son agresseur parce qu’il n’allait pas à l’école. Je prends ces trois exemples qui touchent des enfants parce qu’ils sont extrêmement caractéristiques de notre rapport aux victimes de viol, y compris les plus fragiles. La vision d’un monde où on viole ce qui représente, à nos yeux, l’innocence, est si insupportable que nous cherchons à la salir (on y revient) pour se dire, encore une fois, qu’il doit y avoir quelque chose de logique là dedans. Que ces victimes devaient avoir fait quelque chose pour être violées, sinon ca serait vraiment trop insupportable. Nous en sommes encore au stade où la personne victime de violences sexuelles provoque davantage de colère que le violeur. Sa parole, parce qu’elle défait le merveilleux monde que nous avions construit, reste insupportable. On a beaucoup parlé de la libération de la parole, ce qui est une nouvelle fois faire porter la charge du changement aux victimes. Passons, peut-être à la libération de l’écoute.