sept 252015
 

"Photographier, c'est s'approprier l'objet photographié. C'est entretenir avec le monde un certain rapport qui s'éprouve comme rapport de savoir, et donc de pouvoir. (...) le texte imprimé filtre le monde, le transforme en objet mental, de façon moins traîtresse, semble-t-il, que les images photographiques qui sont maintenant la source principale où l'on apprend à qui ressemblait le passé et ce que contient le présent. Ce qui est écrit sur une personne ou sur un événement se donne ouvertement comme une interprétation, au même titre que ces "propositions" plastiques artisanales que sont les peintures et les dessins. Les images photographiques ne donnent pas tant l'impression d'être des propositions sur le monde que des morceaux du monde, des miniatures de la réalité que quiconque peut produire ou s'approprier." Susan Sontag Sur la photographie

"C'est qu'en face d'elles [les photographies], nous sommes à chaque fois dépossédés de notre jugement : on a frémi pour nous, on a réfléchi pour nous, on a jugé pour nous ; le photographe ne nous a rien laissé - qu'un simple droit d'acquiescement intellectuel : nous ne sommes liés à ces images que par un intérêt technique ; chargées de surindication par l'artiste lui-même, elles n'ont pour nous aucune histoire, nous ne pouvons plus inventer notre propre accueil à cette nourriture synthé tique, déjà parfaitement assimilée par son créateur. (...)La photographie littérale introduit au scandale de l'horreur, non à l'horreur elle-même." Roland Barthes Mythologies

"Pendant que, sur le terrain, des être de chair et de sang se suicident ou s'entretuent, le photographe reste derrière son appareil, à créer un tout petit élément d'un autre monde : le monde de l'image, qui se propose de nous survivre à tous". Susan Sontag De la photographie

"Il y a une limite où l'exercice d'un art, quel qu'il soit, devient une insulte au malheur." Maurice Blanchot, L'écriture du désastre.

Avant de commencer cet article, je voudrais préciser dans quel contexte il a été écrit. Lorsque la photo d'Aylan Kurdi est parue dans la presse, j'avais un accès très réduit à Internet, ce qui ne m'arrive quasiment jamais, et à l'actualité. J'ai vu la photo par quelqu'un qui l'avait partagée sur facebook et j'ai au départ cru que la diffusion de cette photo émanait d'une initiative individuelle. Ce n'est que le lendemain, en jetant un œil à twitter, que j'ai pu voir la diffusion massive de cette photo, les polémiques et l'émotion intense qu'elle suscitait.  Dans le contexte où j'étais, cette émotion m'a parue - et me paraît toujours - totalement incompréhensible puisque j'avais pu par ailleurs constater que les articles autour du même sujet suscitaient une royale indifférence de la part de la majorité des personnes qui s'émouvaient de cette photo.

J'ai donc eu envie de réfléchir à plusieurs choses :
- Pourquoi la photo arrive-t-elle à susciter une émotion que les textes seront toujours incapables de provoquer ?
- Est-ce que la photo, à elle seule, est un matériel aussi intéressant, aussi complet que le texte pour dire l'histoire ou l'actualité ?
- Pourquoi cette photo-là en particulier a-t-elle suscité une émotion aussi importante, du moins en Europe ?

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