Nov 112021
 

coureuse :
- femme pratiquant la course à pied
- gourgandine.

En matière d'idées reçues sur les violences faites aux femmes, je les classerais en trois grands types :
- les idées reçues issues d'opinions politiques sexistes, réactionnaires : être convaincu que le viol dans le mariage n'existe pas puisqu'une femme doit des rapports sexuels à son mari. A part les combattre (et les combattre n'implique absolument de discuter avec eux), il n'y a rien d'autre à en dire.
- les idées reçues par ignorance. Alors je considère qu'en 2021 l'ignorance a bon dos quand tout est à disposition sur le sujet en quelques clics mais admettons que certain-e-s, de bonne foi, ignorent par exemple que l'extrême majorité des viols sont pratiqués par des proches de la victime.
- les idées reçues dont on ne parvient pas à se défaire. Je vais vous donner un exemple personnel. Je sais par exemple que l'habillement des victimes n'a rien à voir dans l'acte de viol. Une étude sur des violeurs s'attaquant à des femmes inconnues dans l'espace public démontrait même que les femmes en mini jupe, aux talons hauts, les attiraient peu car ils les trouvaient trop sûres d'elles pour être sûrs de les maitriser. Et pourtant, lorsque je croise des jeunes filles en pleine nuit, habillées très sexy, je ne peux m'empêcher d'avoir peur. Statistiquement répétons le une bonne fois ; l'immense majorité des viols sont commis par des hommes proches de la victime (famille, conjoint, collègues, amis etc.). pas par des inconnus et encore moins dans l'espace public.
Si je vous demandais quel est l'endroit qui vous fait le plus peur face au viol entre un appartement, une zone industrielle déserte de nuit et une forêt de nuit également, nombre d'entre vous, même en ayant connaissance des statistiques sur le viol et les violences faites aux femmes, ne choisirait pas l'appartement. On est donc face à des idées reçues irrationnelles mais qui sont très présentes et participent donc à une mauvaise vision de ce que sont les violences faites aux femmes.

Il y a deux jours, une adolescente a disparu alors qu'elle faisait son jogging. Les réseaux sociaux ont aussitôt bruissé de personnes outrées qu'elle ait été aussi imprudente et un commandant de gendarmerie a déclaré sur BFM qu'il devenait dangereux de faire du jogging et que c'était une activité à éviter pour les femmes et les jeunes filles.

En dix ans il y a eu moins de dix femmes tuées par des inconnus alors qu'elles faisaient du jogging. Cela reste de l'ordre de l'exceptionnel. Les femmes lorsqu'elles sont tuées (et elles le sont toujours beaucoup moins que les hommes) le sont par des hommes qu'elles connaissent. Lorsqu'elles sont frappées ou violées, elles le sont aussi par des hommes quelles connaissent majoritairement. Au contraire les hommes victimes de viol, coups et blessures ou meurtres le sont davantage par des inconnus.


Alors bien évidemment nous avons des biais alimentés par les media. Lorsqu'une joggeuse disparait, cela fait les gros titres des journaux pendant plusieurs jours, cela sera le cas lorsque son corps sera retrouvé si elle a été assassinée. On en reparlera également lors d'un éventuel procès. Un féminicide par conjoint fera quelque lignes dans la presse ; un peu plus s'il y a eu des manquements judiciaires mais cela sans aucune comparaison.
J'appellerais cela l'effet Dutroux. Tous les plus de trente ans ont été abreuvés par l'affaire Dutroux (une affaire de séquestrations, de viols et de meurtres d'enfants à la fin des années 1990). Il y a eu des milliers d'articles sur le sujet, qui, comme d'autres, ont contribué à façonner l'idée que les pédocriminels qui enlèvent des enfants inconnus pour les violer et les tuer sont partout. C'est sans aucun doute une des raisons qui font qu'on peine autant à mobiliser sur les violences sexuelles sur les enfants et l'inceste en particulier (et je dirais qu'il est aussi particulièrement confortable de focaliser sur les Dutroux ce qui permet de ne pas s'intéresser à ce qui se passe dans nos familles) ; le pédocriminel ca sera toujours Dutroux et jamais un bon père de famille.

J'ai été frappée du nombre d'hommes qui, sans sourciller, affirment vouloir limiter la liberté des femmes pour leur propre bien. Après tout, si faire du jogging en forêt est si dangereux et qu'il faut limiter ce risque d'agressions, pourquoi ne pas envisager un couvre-feu pour les hommes ? Les femmes seraient en sécurité puisque visiblement, tout le monde s'accorde quand même à reconnaitre qu'une femme a peu de risques d'être tuée par une femme inconnue.
C'est la féministe Camille Paglia (quand elle n'avait pas encore décroché) qui racontait qu'il y avait eu des viols sur son campus. L'administration avait alors établi un couvre-feu pour les femmes sans se dire une seconde que le plus logique, si on voulait en arriver là, était de le réserver aux hommes.

La forêt véhicule depuis longtemps une réputation dangereuse. réputation qui a longtemps été avérée ; on s'y faisait détrousser, violer et tuer. Mais les choses ont désormais changé ; la forêt n'est pas spécialement un lieu dangereux en terme de criminalités. pour autant nos représentations culturelles continuent à exploiter la forêt comme un lieu dangereux ; les contes, les films d'horreur pour ne parler que d'eux. des affaires comme celles du tueur en série Michel Fourniret ou Nordahl Lelandais ravivent cette peur quasi atavique, mais irrationnelle en plein 21ème siècle en France, de la forêt, de la campagne déserte en général, comme haut lieu de criminalité.

Toutes les statistiques nous le démontrent, il y a moins de meurtres qu'il y a ne serait-ce que 20 ans. Pour les viols, c'est difficile à estimer sur une période extrêmement longue puisque, par exemple, avant 1990, le viol entre époux n'était pas considéré comme tel dans la loi. Il aurait donc été difficile, si des enquêtes de victimation avaient existé, de le quantifier. Mais très probablement, au vu des chiffres remarquablement stables du nombre de viols dans toutes les enquêtes de victimation ces 15 dernières années, il est probable que les chiffres sur le viol n'évoluent que peu.
Et, toutes les enquêtes le montrent également, une femme a beaucoup plus de risques, répétons-le, avec un homme qu'elle connait, qu'avec un inconnu ce qui n'a pas empêché un commandant de gendarmerie de véhiculer un mensonge.
Mensonge dangereux pour plusieurs raisons. Quelles sont les conséquences à conseiller aux femmes de ne plus courir seules ?

La première est que cela limite la liberté des femmes. C'est Virginie Despentes qui disait, après avoir été violée, qu'elle ne renoncerait pas à ses activités à cause du viol. J'ai moi-même été violée par un inconnu, armé d'un couteau, dans un espace public désert. C'est un viol extra-ordinaire. On ne peut pas mener des politiques publiques à partir de cas rares.

La deuxième évidemment est que vous culpabilisez toutes les femmes qui ont fait du jogging seules et qui ont été violées, agressées ou tuées.

La troisième est que nous faisons vivre les femmes dans la peur constante d'à peu près tout ; sortir, courir, prendre le métro, aller en boite, aller en concert, marcher la nuit, commander à manger, vendre sur le bon coin et donner ses coordonnées. c'est épuisant de vivre dans la peur. Epuisant de trouver des conduites d'évitement. Et épuisant d'avoir en plus de sacrés salopards qui ne trouvent aucun inconvénient à leur dire d'arrêter activité après activité, tout en se lamentant que c'est bien malheureux, mais quand même il faut savoir ce qu'on veut.

La conséquence la plus grave à donner ce genre de conseils ou à croire qu'il y a un réel danger à être seule dans un lieu isolé c'est qu'on ne s'attaque pas aux véritables causes des violences faites aux femmes, qu'on refuse de reconnaitre que le véritable danger pour les femmes est un mari, un ex mari, un père, un oncle, un cousin, un frère, un collègue. Beaucoup moins un inconnu. Faire perdurer media après media, policier après policier, l'idée du violeur/assassin de femmes à chaque coin de fourré, ralentit la lutte contre les violences faites aux femmes car beaucoup finissent par croire - et cela les arrange aussi profondément - que le danger vient des inconnus, jamais des hommes connus.

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  •  11 novembre 2021
  •  Publié par à 16 h 49 min
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  •   Culture du viol
Nov 082021
 

Il faudrait parler, pour les plus jeunes et aussi pour les plus amnésiques, de l'atmosphère de ces années 2003-2004 quand tant de gens de gauche défendaient Bertrand Cantat.

La mort de Marie Trintignant fut un séisme dans la torpeur d'août 2003. Aussitôt instrumentalisée par la droite et l'extrême-droite ravies de cracher sur un chanteur de toutes les luttes de gauche. Dans un second temps ils ont bien sûr défendu Cantat car la solidarité masculine prévaut toujours face aux femmes. Marie Trintignant aussitôt salie par les groupies de ce type qui ne cessaient de répéter que l'amour ca tue et que c'est beau. On chantait "Pas assez de toi" de Mano Negra pour justifier que les hommes tuent les femmes et que c'est beau un cadavre de femme et que c'est beau les poings d'un homme pleins du sang d'une femme. On opposait les violences ; le visage fracassé de l'une, son cerveau balloté dans son crâne comme celui d'un bébé valaient les violences verbales qu'elle avait assurément proférées. On renvoyait l'atavique violence verbale des femmes à l'hormonale violence physique masculine, la seconde n'étant jamais qu'une réponse à la première. On les pousse à bout. Ils n'ont pas d'autre choix. Il a tué mais lui même est mort à l'intérieur, lisait-on, de la part de grand dadais trentenaires.
On ratiocinait sur les violences ; c'était la faute à pas de chance. Bertrand portait des bagues le pauvre, ca fait mal les bagues contre la chair. Les rockers ca a des bagues voilà tout. Et puis c'était des claques, on vous dit, pas des coups de poing ce qui semblait faire une sacrée différence. A débarqué un radiateur qui avait le tort de se trouver là et Marie Trintignant la maladresse de se heurter la tête, le nez, le cerveau, l'entièreté du visage dessus. Pensez à faire des radiateurs mous la prochaine fois.


A quel point la mort des femmes compte pour rien, à quel point on va s'arranger avec la vérité pour défendre, piétinant un peu les cadavres sur lesquels on dresse de statues d'hommes, toujours repentants.
Il fallait lire ceux qui disaient que les coups de Cantat étaient ceux du prolétariat en rébellion contre la bourgeoisie germanopratine. Il fallait lire ceux qui ont fait des Trintignant des juifs, ce qui voulait apparemment dire beaucoup ; ils avaient pris un avocat juif, son ex compagnon était juif, pensez donc ! Trintignant était vue comme sympathisante d'Israël - sont ressorties les photos de son voyage en Israël - que Cantat boycottait. Cantat devenait le chantre de la cause palestinienne jusque dans ses poings contre elle. Même cette cause-là a été utilisée. On dut supporter les élucubrations d'un écrivaillon qui vit dans la famille Trintignant une famille incestueuse ; Cantat avait mis fin à cette atrocité. On entendit le juge Alphen nous dire "Passons lors des faits, je veux parler de cette quasi folie - de part et d’autre - qui a armé ses poings." Parce qu'au fond les hommes sont toujours contraints de frapper par des femmes qui les emmerdent. Au fond, n'est ce pas Trintignant qui a gâché la vie de Cantat en mourant sous ses coups ?
Bien sûr il y avait le banal ; c'était une pute, c'était une alcoolique, c'était une hystérique. On y est presque habituée au fond. C'est le quotidien des femmes qui sont violentées. On fait du crime d'honneur une spécificité de barbares lointains alors que nos bourreaux ne cessent de justifier leurs crimes par leur honneur de mâle bafoué.
Lorsqu'il y a eu assez de fracasser le cadavre de Marie, ils se sont attaqués à sa mère, Nadine ; trop revancharde, trop en colère. Tous les compagnons de Marie Trintignant ont exprimé le même mépris et la même haine face à Cantat mais c'est elle, à qui on a reproché de ne pas pardonner. Je ne sais pas ce que cela peut faire de perdre un enfant dans de telles conditions. Je n'imagine pas veiller un enfant au visage massacré par les coups. Je n'imagine pas assister au procès de l'homme qui l'a tué et qui dit qu'il l'aime. Et voir des gens le croire. Mais il aurait encore fallu le faire proprement car c'est vilain une femme en colère. Souris donc un peu. C'est joli une femme qui sourit, la colère ca fait des rides.

Cantat a pleuré. Beaucoup. Les fans ont pleuré avec Cantat. Cantat était suicidaire mais pas au point d'interdire à sa défense, Maitre Metzner, de demander une enquête sur les blessures subies par Marie Trintignant en 1991 après un accident de voiture. « Il s'agit de vérifier tout ce qui pourrait expliquer la fragilité physique de Marie, explique Me Metzner. Nous savons aussi qu'elle avait été opérée du nez, peut-être même suite à cet accident. »
J'avais gardé dans un coin de ma mémoire cette ultime saloperie - certes récusée par la justice française. Comment ces femmes font-elles pour avoir des os aussi peu solides, un nez qui se brise aussi facilement ? Ce ne sont pas les coups qui étaient violents, c'était le nez qui était fragile. Au fond Marie Trintignant s'était un peu tuée toute seule, en ayant un accident sous l'emprise de l'alcool, 12 ans auparavant ; circulez il n'y a plus rien à voir.
Cantat a pleuré, beaucoup, mais pas au point d'interdire à sa défense de parler de la vie sentimentale de Trintignant, de son alcoolémie ou de sa consommation de cannabis. Il a pleuré beaucoup. Les hommes qui nous font du mal pleurent toujours beaucoup. Regarde ce que tu me fais faire. Les coups que je te donne me font encore plus mal. Ils souffrent d'avoir tué des femmes qui meurent juste pour les emmerder.

On me demande souvent si j'interdirais à un boulanger condamné pour le meurtre de sa femme de vendre du pain. C'est assez fou le pouvoir qu'on me prête.
J'estimerais, parce que la morale n'est pas encore un grand mot, qu'il serait moral, de ne pas vendre du pain en face du logement des parents de sa victime. Cantat en choisissant de conserver des activités publiques, rappelle sa triste existence aux enfants de Marie Trintignant, à sa famille et à tous ses proches. J'estimerais qu'en effet certains actes ne sont pas pardonnables, ni oubliables et qu'avoir purgé sa peine ne vous empêche pas d'avoir certains devoirs et certaines responsabilités.

Il y a quelques années, a eu lieu un crime abominable. Les frères Jourdain ont enlevé, violé et assassiné 4 jeunes filles : Peggy et Amélie Merlin, Audrey et Isabelle Rufin. Toutes les émissions criminelles parlaient sans cesse de "l'exceptionnelle dignité" des mères de ces 4 jeunes filles. Il n'est pas rare lors des procès pour féminicide, qu'on s'intéresse très peu au père et qu'on juge en continu le comportement des mères. Loin de moi l'idée de penser que Mesdames Merlin et Rufin auraient du hurler leur haine. Mais je trouve étrange qu'on loue leur dignité, comme s'il y en avait eu à avoir ou pas, lorsqu'on juge les bourreaux de vos enfants. Comme si c'était le sujet. Le victim blaming s'étend aux mères des victimes qui sont toujours trop hystériques, trop avides de media. Je me souviens d'un avocat célèbre de twitter qui s'était moquée de Madame Fouillot, qui avait réussi pourtant à faire avouer Jonathann Daval, en lui montrant une photo de sa fille avec un chat. Qu'est ce qu'elles sont émotives ces femmes. Je me souviens de ces gens qui moquaient la rage de Nadine Trintignant comme si même là la colère des femmes était illégitime alors qu'on leur a tué leur enfant. On aime les mères courage, les femmes qui se taisent et encaissent et qui pardonnent parce qu'il faut pardonner aux hommes.
La colère des mères se retourne alors contre les filles mortes. "Quand je vois la mère, je comprends qu'on ait tué la fille" lit-on. Marie Trintignant est morte en 2003 et Alexia Daval en 2017 ; si peu de choses ont changé. Le caractère de l'une et l'autre ont été des éléments à charge, leur mère respective a été trainée dans la boue.

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  •  8 novembre 2021
  •  Publié par à 14 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur Les crânes fragiles
  •   Culture du viol
Nov 062021
 


Je suis souvent surprise des fantasmes que véhicule la profession de modératrice/modérateur, comme cet article qui dit « Si les plateformes investissent beaucoup dans l’automatisation de la modération de leurs plateformes, l’apport d’un contrôle humain reste déterminant dans la précision et la cohérence de cette modération. » ou encore « Une partie de cette modération est assurée par de l’intelligence artificielle - ce qui mène parfois à des cas de censure injustifiés - tandis qu'une autre partie de la modération est réalisée par des individus employés uniquement pour cette mission : les modérateurs. »
Je me propose donc d’essayer de répondre aux questions qui me sont le plus fréquemment posées sur ce métier.
Je l’ai exercé 20 ans ; de 2001 à 2021. J’ai travaillé pour une entreprise de modération prestataire pour des entreprises françaises et des média (presse écrite, télévision, radio..).
En préambule, un avertissement. Je vais décrire des images et des commentaires violents (de la pédocriminalité par exemple). Je paraitrais peut-être moi-même violente dans la façon d’en parler ; nous en parlerons dans la partie sur les conséquences psychiques de la modératrice. Je m'en excuse à l'avance si cela vous met mal à l'aise ; je n'arrive plus bien à estimer la façon dont il faut parler des contenus illégaux.

Définition.
un modérateur va rejeter ou valider des contenus postés sur une plate-forme, un réseau social, un site.  Le contenu peut être modéré a posteriori ; c’est-à-dire qu’il est publié et qu’on va le dépublier s’il contrevient à la charte du site. Il peut être modéré a priori (cela devient très rare) ; votre commentaire n’apparaitra que si un modérateur le valide.
Dans les entreprises dédiées à la modération, nous ne travaillons pas sur les sites eux-mêmes. Prenez la page facebook du Monde. Il serait impossible de contrôler tous les commentaires postés sous chaque article. Les entreprises vont donc créer leur propre plate-forme de modération, récupérer les flux de contenus postés qui seront modérés directement sur la plate-forme dédiée.
Une chose est intéressante à noter. En 2000, personne n’en avait rien à faire des espaces de commentaires. Et paradoxalement les entreprises de modération signaient des contrats très lucratifs. Au fur et à mesure qu’il y a eu de plus en plus de commentaires, de viralité, le budget dédié à la modération a diminué (je parle ici des entreprises françaises qui vont appel à des boites de modération, je n’ai aucune idée de l’évolution du budget de FB, twitter ou autres à ce sujet). Aujourd’hui nous modérons pour des sommes minimes. Les modérateurs sont souvent des auto entrepreneurs français mais aussi des malgaches, des sénégalais ou des marocains payés au salaire minimum dans leur pays.

« Je ne sais pas comment tu peux faire ce métier ».
Je vous rassure, je ne le sais pas non plus. Cette phrase, que j’ai entendue un nombre incalculable de fois m’a toujours choquée. J’oscille entre le « mon dieu tu as raté ta vie à ce point pour faire un métier pareil » jusqu’à « moi je suis trop sensible alors que toi c’est connu tu es costaude comme une cathédrale ». Personne ne choisit de faire un boulot de merde parce qu’'il rêvait de cliquer 5000 fois par jour. Ou parce qu’il avait l’envie de lire des propos racistes, sexistes et de voir des photos de cadavres. On le fait pour différentes raisons, par absence de choix mais certainement pas par vocation.

Combien modérez-vous de contenus par jour ?
Il est difficile de répondre à cette question.
Sur du contenu texte, avec un texte faisant la longueur du paragraphe précédent, je dirais 500 par heure. Sur un texte faisant la longueur d’un twit, je pense qu’on monte à 1000 par heure. Sur de l’image simple c’est évidemment bien davantage. Je dirais 4 secondes par image, je vous laisse faire le calcul 😊.

« La modération automatique c’est le mal »
La modération automatique est le fait qu’une machine modère à la place d’un humain. Je vais par exemple lancer une routine pour que tous les commentaires contenant le mot « carotte » soient rejetés.
La modération automatique, est, évidemment, configurée par des êtres humains.
Il y a donc deux raisons pour laquelle elle fonctionne mal :
- elle a sciemment été mal configurée. Sur la plupart des RS, le terme « pd » est rejeté. Il est difficile de savoir s’il l’est par défaut ou sur alerte (quelqu’un alerte un message, le message alerté va être contrôlé par un humain ou automatiquement). Mon hypothèse est que les RS combinent les deux méthodes. Ils vont à la fois contrôler une partie des messages alertés et contrôler de manière aléatoire des twits contenant des mots considérés, selon eux, comme à risque. Dans le cas du mot « pd », le calcul a été simple. Ils ont estimé (je dis un chiffre au hasard) que dans 80% des cas, l’emploi de ce terme est homophobe. Ils ne font pas de détail, ils rejettent tout. La consigne serait donc la même si les twits étaient modérés par un humain puisque, rappelons-le, c’est bien un humain qui a configuré l’algo de rejet.
- elle a été employée alors que l’algo n’est pas assez développé pour bien gérer les choses.
Prenons un cas concret.
Deux potes parlent ensemble sur un réseau social et se vannent. L’un dit à l’autre « haha va crever » après une énième vanne.
Un homme dit à un militant antiraciste « j’espère que tu vas crever ».
Vous constatez ici qu’il y a deux contextes totalement différents. Dans de très nombreux cas, l’intelligence artificielle, correctement alimentée est capable de faire ce qu’on appelle « l’analyse de sentiment ». Elle peut donc interpréter le premier message comme inoffensif et le deuxième comme ne l’etant pas. Elle pourrait d’ailleurs totalement le faire dans le premier cas également et laisser en ligne tous les commentaires où le terme « pd » n’est pas employé de manière homophobe. La modération automatique n’est ni bonne ni mauvaise ; c’est sa mauvaise configuration, son sur emploi dans des situations où elle ne peut l’être qui le sont. Profitons-en pour signaler que les décisions qui précèdent les choix de modération ne sont pas neutres ; choisir de bannir les termes « pd », « lesbienne » n’ont pas été des choix neutres idéologiquement puisque personne, ayant une bonne connaissance des réseaux sociaux (ce qui est tout de même a priori le cas) ne pouvait ignorer qui cela allait pénaliser prioritairement : les homophobes se contrefoutent de cette sanction vous remarquez qu’aucun ne s’est jamais plaint de ne pouvoir employer ces termes. Les décisions prises ont été homophobes, et ce sciemment. (j’ai pris cet exemple mais il existe bien d’autres cas en termes de sexisme, de racisme etc).

La modération automatique ne produit pas plus d’erreurs, si bien utilisée, qu’un modérateur humain. Je vous défie de voir plusieurs milliers d’images par jour, des milliers de commentaires sans avoir l’esprit qui vagabonde et laisser passer une horreur. Qui plus est la modération automatique modérera toujours de la même façon car elle n’a pas d’émotions (je reviendrai sur ce point dans la partie sur la désensibilisation).
La modération automatique permet une rapidité que n’aura jamais un humain. Je vais prendre un exemple concret qui s’est déroulé le 14 juillet 2019. Ce jour là une jeune fille Bianca Devins est assassinée par un homme qui va poster sur Discord et Instagram la photo de son cadavre. Très rapidement la photo est devenue virale. Des comptes se créaient à la chaine pour la diffuser. Beaucoup de comptes qui ont alerté cette photo, ont reçu des messages indiquant qu’elle n’enfreignait aucun standard. Les photos ont été envoyées à la mère de la jeune fille. Des mêmes ont été créés.
J’estime à l’heure actuelle qu’il faut moins de 3 à 5 minutes pour qu’un contenu devienne viral. C’est vous dire si les gouvernements sont à côté de la plaque lorsqu’ils parlent d’obliger les plates-formes à intervenir dans les 24 heures.
Et pourtant.. la technologie permet désormais de faire de l’assez bonne reconnaissance d’image. Nous savons reconnaitre les personnes sur un photo, nous savons aussi reconnaitre le sang. Les photos de Bianca Devins étaient donc très facilement identifiables et supprimables… et ce de manière complètement automatique.
Essayons d’imaginer ce que fait un modérateur sur instagram par exemple. Il reçoit sans doute des milliers d’alertes classées par priorité. La priorité 1 est sans doute les revendications terroristes, vient la pédo ensuite, puis enfin les images violentes de toutes sortes. Là où il mettra 2 secondes par image, une machine en mettra 1000 fois moins.
L’autre intérêt de la modération automatique est que si elle permet de préserver les humains de propos, vidéos et images degueulasses alors elle doit être employée. Je ne suis pas du tout spécialiste de la reconnaissance d’images mais j’imagine qu’il est possible dans un grand nombre de cas d’identifier des images pédocrim de manière automatique. Si cela peut préserver le modérateur, autant s’en servir.

Les conséquences psychologiques de la modération

Il est difficile de répondre à cette question. Il y a deux jours quand j’en ai parlé sur twitter, deux personne me disent se souvenir avec horreur de la fois où elles sont tombées sur de la zoophilie. Je me suis rendue compte que je ne me souviens pas de ma « première fois » (si je peux le dire ainsi !). Je n’ai aucune image en tête. Soit mon psychisme fonctionne bien et il évacue ce qui est trop insupportable, soit je ne sais pas.
Voici ce qui est pour moi difficile :
- l'impuissance. Au-delà de la sidération que peut provoquer une image pédocriminelle par exemple, vous devez accepter que le sort de l’enfant n’est pas entre vos mains. Il n’est pas possible de se demander si elle est désormais en sécurité ; sinon cela vous bouffe.
Je vais vous raconter une anecdote assez parlante. Nous sommes en 2007 et une toute petite fille Madeleine McCann disparait. Sur un media français, apparait un homme qui se fait alternativement appeler Emile Louis ou Marc Dutroux qui développe ses fantasmes pédophiles et nécrophiles autour cette petite fille. Ce sont des fantasmes particulièrement élaborés. Nous sommes avant Pharos ; je ne me souviens donc plus à qui nous l’avons signalé. La police nous dira à l’époque qu’ils n’ont pas retrouvé sa trace ; il était bien caché derrière des pares-feux. Des trolls j’en ai vus beaucoup. Une année des gamins avaient investi le forum de la star academy pour insulter les candidats. On les avait bannis ; pour se venger, ils avaient fait un raid de photos gore et pédos. C’est immonde, tout ce que vous voulez, mais cela ne ressemblait en rien à ce que postait cet homme qui glaçait littéralement le sang. J’ai longtemps pensé que c’était d’ailleurs lui l’assassin de cet enfant. Et je me demanderais toujours s’il est passé à l’acte ou pas ; je sais que j’ai fait ce que je pouvais faire mais je n'ai pas oublié 14 ans après ses propos.
- la désensibilisation. Pour être modérateur, vous devez vous désensibiliser. Sinon vous démissionnez ou consommez des substances anesthésiantes. Nous avons eu, longtemps, un type qui, tous les matins nous postait une centaine de photos zoophiles. Vous vous levez, attaquez votre tartine devant des chevaux et autres taureaux. Alors oui vous relativisez. « ca va c’est un chien cette fois là ouf c’est moins gore ». « tiens celui là traite juste les femmes de connasses, il ne veut pas les violer ouf ». C’est pour cela que je parlais aussi de la modération automatique parce qu’un bot lui, ne sera pas désensibilisé. Je me rends compte que des images de violence ne me font pas grand chose et je ne sais pas si cela est normal ou pas. Je me dis "ok y'a pire", pas par bravade mais parce que je me dis que j'aurais pu tomber sur bien pire oui. On s'anesthésie peu à peu. Ce n'est pas qu'on trouve cela pas grave ; juste cela ne nous touche plus émotionnellement. J'ai une anecdote là encore. On est en 2018 et le coureur cycliste Lance Armstrong a un accident de vélo. Il y a beaucoup de commentaires haineux en disant que "ce dopé l'a bien mérité". Je me mets à pleurer alors qu'objectivement je n'en ai rien à faire de cet homme, j'ai quand même lu bien pire comme vous avez pu le constater. Je crois que c'est là que je me suis rendue compte (je suis longue à la détente) que mon référentiel émotions était un peu pété. Je n'arrivais plus à m'émouvoir devant des choses objectivement atroces et je fondais en larmes devant un propos con mais pas dramatique.
- la haine qui se rajoute à la haine. Ce qu’il y a de difficile pour un modérateur est aussi de supporter la haine lors d’une situation qui l’est déjà excessivement.
Lors des attentats de 2015, la modération dégueulait de propos haineux à l’égard d’à peu près tout le monde. Si cela vous intéresse j’avais été interrogée dans Les pieds sur Terre sur le 13 novembre ; j’ai longtemps refusé de partager ce reportage car ma demande que mes pleurs soient coupés n’a pas été respectée mais je me dis qu’il y a désormais prescription 😊. A chaque fois qu’il y a un article sur un pédocriminel beaucoup de gens utilisent les RS comme catharsis. Je sais que beaucoup vont poster un commentaire ultra violent à l’égard du violeur, se sentir mieux et ne plus y penser. Les modérateurs auront eu la joie de lire l’article, puis les 500 commentaires à base de « il faut lui arracher les couilles au tournevis ». Ca reste, ca marque, ca salit.
- les évènements heureux qui deviennent un enfer. Le 17 ai 2013 a été définitivement votée la loi sur la mariage pour tous. Cet évènement si heureux s’est transformé pour tous les modérateurs en une fosse septique de saloperies homophobes. Et c’est ca qui devient si étrange. Un président noir ? Ca va être l’horreur au boulot. Une féministe qui parle dans telle émission ? Ca va être l’horreur au boulot. Le mariage pour tous ? Ca va être l’horreur au boulot. Et vous voilà dans un entre deux où vous souhaitez que certaines choses arrivent mais que cela vous vaudra aussi de sacrées journées très difficiles.
- l’incapacité de faire un bon travail. Imaginez-vous nettoyer des toilettes ou des gens ont eu la gastro du siècle. Vous avez un coton tige pour le faire, et des gens continuent à rentrer car ils ont eux aussi la gastro. La modération est du travail à la chaine qui ne s’arrête jamais. Vous ne pouvez pas vous dire « j’ai fini c’est propre ». C’est très frustrant. Lorsque vous allez faire pipi, les commentaires continuent à affluer. Alors vous n’allez pas faire pipi. Vous en voulez à l’équipe précédente qui n’a pas pu gérer un évènement qui a généré des centaines de milliers de commentaires et vous vous en voulez de n’avoir pas pu à votre tour gérer pour laisser un plan de travail vaguement propre à l’équipe suivante. (dans les boites de modération professionnelles on modère 24/24 , 365 jours par an ; on a donc des équipes qui couvrent toute la journée). La difficulté en modération c’est que vous ne pouvez pas anticiper les choses. Lorsqu’on apprend le 15 mai 2011 au matin que DSK a été arrêté au New York, on n’a pas la possibilité d’anticiper, on ne peut pas faire venir la totalité des salariés pour travailler (qui en plus ne suffiraient pas). Et c’est en permanence ainsi puisque, par définition, l’actualité ne prévient pas. Donc vous vous prenez des tsunami de commentaires, vous modérez vite, trop vite (parce que plus la haine reste en ligne, plus elle en génère) donc vous faites de la merde, donc vous êtes mécontent de vous. C’est un cercle infernal.

Voilà j’espère avoir répondu à l’ensemble des questions ; n’hésitez pas si vous en avez d’autres. J'espère vous avoir donné envie de faire ce si beau métier :p

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  •  6 novembre 2021
  •  Publié par à 20 h 16 min
  •   Commentaires fermés sur Quelques réponses autour de la modération de contenus sur Internet
  •   Culture du viol
Nov 022021
 

Le backlash est un terme théorisé par la féministe Susan Faludi qui démontre qu'après les années 1970 où les mouvements féministes ont acquis de haute lutte de nombreux droits pour les femmes, la société américaine et en particulier les media ont procédé à un backlash (un retour de bâton) en réaction.
Si je devais théoriser le mouvement #Metoo de 2017 (en effet le premier #Metoo a été lancé par l'afro féministe Tarana Burke en 2007) je dirais qu'il s'agit d'un mouvement de masse, permis par la technologie (= les réseaux sociaux) de femmes, qui a permis d'énoncer massivement et simultanément les violences sexuelles dont elles ont été victimes, qu'elles soient illégales ou non. Ce #Metoo a ensuite été repris par l'ensemble des victimes de violences sexuelles à travers le monde.
#Metoo n'est pas une libération de la parole ; les femmes ont toujours parlé mais rien ne leur permettait de le faire aussi massivement.
#Metoo n'est pas une épiphanie pour les femmes. Nous avons conscience de ce que nous subissons, peu importe que nous y mettions le "bon mot" dessus.
#Metoo n'est pas non plus une épiphanie pour les hommes. Il faut être bien naïf pour penser qu'un violeur ne sait pas qu'il viole, qu'un agresseur ne sait pas qu'il agresse. Et il faut l'être tout autant pour penser qu'un homme qui observe un homme violer ou agresser ne comprend pas ce qu'il se joue là.

La riposte face à #Metoo a été immédiate et classique. Le backlash a été quasi instantané puisque les réseaux sociaux eux-mêmes le permettent.
On nous a accusés de mentir (classique), d'exagérer, de vouloir mettre tous les hommes en prison (curieuse idée qui en dit beaucoup plus sur celles et ceux qui la prononcent que sur nous), d'être des nazies (encore mieux... si vous assimilez des violeurs aux juifs déportés, je me demande ce que cela dit de vous).
Mais tout cela c'est classique et habituel.

La nouveauté est de constater que, désormais, des hommes avouent être des agresseurs et que cela va justement faire partie de leur stratégie de défense.
Observons un peu. En 2010, l'affaire Polanski (coupable d'avoir drogué et violé une mineure de moins de 15 ans en 1977) ressort. TOUS ses défenseurs vont accuser la victime de mentir, de l'avoir provoqué, de faire plus vieux que son âge, de n'être pas vierge au moment du viol. En 2021 plus aucun n'a cette stratégie ; au contraire tous et toutes admettent bien volontiers qu'il a violé mais ma foi... est-ce si grave.
Même stratégie dans le cas Matzneff. La philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris va, sur France inter, nous expliquer que Springora n'avait pas 8 ans au moment des faits. Elle ne nie pas un instant les faits, ce qui aurait probablement été encore un axe de défense il y a quelques années, arguant de la licence littéraire par exemple. Elle les minimise.
Même son de cloche avec William Goldnadel face à Olivier Duhamel, accusé du viol d'un jeune garçon de 13 ans. Il ne nie pas les faits (il vieillit tout de même la victime) mais déclare "Ce n’est pas la même chose de sodomiser un petit enfant de 3 ans que de faire une fellation à quelqu’un de 16 ans." Sur Cnews ce viol n'est pas qualifié de mensonge mais de "bêtise".

L'acmé est atteinte lorsque les agresseurs vont utiliser la reconnaissance des faits comme stratégie de défense et pire, que cela va fonctionner. Observons-le à travers deux cas :
- le jeune homme qui le 8 mars 2020 a publié dans Libération une lettre où il déclarait avoir violé sa petite amie
- un candidat de télé réalité Julien Guirado qui a avoué avoir frappé une de ses petites amies Maine El Himer.

Les stratégies de ces deux hommes sont somme toutes assez semblables alors qu'ils ont l'un et l'autre des profils très différents. La plus grande ruse du premier est évidemment d'utiliser et distordre les théories féministes pour s'excuser : sa lettre revient au fond à dire qu'il a certes violé mais que, comme les féministes l'ont déclaré, il n'en est pas vraiment responsable, c'est sa socialisation masculine qui l'a poussé à. Il explique ensuite que c'est également sa copine, qui, par son comportement, l'a poussé à se comporter ainsi. C'est une stratégie intelligente et qui fonctionne parce qu'elle va participer à sa réhabilitation. C'est lui qui cause sa chute (toute relative) et c'est nous qui le redressons en admirant le courage qu'il a eu à parler.

Il faut bien comprendre et admettre une chose. Sauf dans de très rares cas de viols extrêmement violents et sadiques, la victime, même si elle est enfant au moment des faits, est toujours vue comme pécheresse. A cet égard un passage médiatique important lors de la publication du rapport Ciase (les abus sexuels dans l'église) est révélateur. Un évêque a tenté d'allumer un contre-feu en parlant du secret de la confession. Il "oubliait" une chose : un enfant qui dit avoir été violé n'a commis aucun péché, il ne confesse rien. Il ne peut en aucun cas être mis au même plan qu'un violeur qui ferait le même acte. Sans m'immiscer dans des débats théologiques hors de propos, j'au trouvé cet argument intéressant parce que très révélateur de la place accordée aux victimes dans nos sociétés si marqués par le christianisme (je ne dis pas que les victimes sont mieux traitées dans d'autres sociétés, simplement que la culpabilisation qu'on peut leur faire éprouver a sans doute d'autres ressorts) ; avoir été violé-e se confesse. avoir été violé-e reste un péché, une faute. Nous sommes au même plan que nos violeurs. Rien de plus logique donc que leur parole soit mise au même plan que la leur et qu'on attende qu'ils se libèrent eux-aussi.

Les hommes violents ont, pour beaucoup, donc compris, que parler des actes qu'ils ont commis les servira. Déjà parce qu'ils auront toujours le soutien des autres hommes, tout contents que ca ne tombe pas sur eux, et qui, pour beaucoup, préfèreront, sexisme oblige, soutenir le dernier des salopards violents qu'une femme. Cette stratégie prend corps dans un backlash généralisé qui ne concerne pas que les femmes bien évidemment ; on observe des écrivaillons se repentir de leurs écrits antisémites, on voit des politiques admettre leurs accointances passées avec l'extrême-droite etc. Qui plus est ces aveux participe à l'exercice de la virilité ; il "porte ses couilles", il est "courageux". Avouer avoir été un homme violent, avoir avoir violé, renforce donc beaucoup d'hommes dans l'expression de leur virilité. Etre un homme c'est dire. Voilà pourquoi on continue à faire perdurer le mythe de femmes qui n'auraient jamais parlé de viols (comment pouvait on les entendre si elles ne parlaient pas !). Encore une fois c'est vraiment aux hommes de faire tout le boulot. Vous verrez qu'on va bientôt devoir remercier les violeurs de parler face à leurs lâches victimes :).

Prenons ensuite le cas de Julien Guirado. C'est un célèbre candidat de télé réalité de vie collective. Depuis plusieurs années, il y a des rumeurs de violence (sa mère avait porté plainte contre lui puis a retiré sa plainte). Ce qui était clair est qu'il était d'une grande misogynie dans les programmes. En mars 2020, lors du premier confinement, le frère d'une de ses compagnes va affirmer qu'il a frappé sa sœur ce que Guirado va confirmer. Il est récemment revenu sur le devant de la scène avec la sortie d'un livre et une participation à une émission de télévision sur 6play autour de "sa problématique amoureuse". Je vous incite vivement à perdre 30 minutes à regarder cette émission. Voici comment elle est décrite : "Après un an de silence, Julien Guirado est enfin prêt à se livrer. Son manque de confiance en lui et sa peur de l'abandon l'ont poussé à commettre des erreurs qu'il regrette... Aujourd'hui, le jeune homme veut faire table rase du passé. Aissa lui ouvre ses portes pour un coaching sur-mesure." Rappelons que M6 a déclaré vouloir désormais agir envers l'égalité hommes/femmes. Même si Guirado n'utilise pas les mêmes arguments que "le violeur de Libération", il procède de la même façon en ne niant pas un seul instant ce qu'il a fait. Il aurait totalement pu faire silence quelques temps et revenir comme si de rien n'était. Au contraire, il choisit d'utiliser la dénonciation de la violence qu'il a commise pour revenir en télévision. Cela lui permet de se montrer comme un homme courageux, qui admet ses actes et n'est pas lâche. Paradoxalement ( ou pas) être un homme violent lui permet donc de faire de la télévision. L'émission participe à montrer combien les hommes violents ont aussi besoin de publiquement "libérer leur parole" et que cette libération est à mettre au même plan que celles des femmes.
Pile ils gagnent, face ils ne perdent pas.

Si ce retour de bâton était prévisible, je n'aurais pas gagné qu'il prenne ce tournant. Bien sûr les risibles accusations à base de "elle a menti, elle fait ca pour le buzz" existent et existeront toujours. La violence masculine devient désormais un élément comme un autre pour assoir sa célébrité, pour passer pour un repenti, voire même pour écrire des livres féministes. On me rétorquera que je suis une nazie qui veut voir les violeurs à vie en prison. Mais qui a fait de la prison ici ? On parle d'un garçon qui a eu la chance d'avoir sa médiocre lettre publiée dans Libé un 8 mars, un autre dont les minables fans inconditionnels ont payé une édition hors de prix pour le voir salir sa victime ou d'un troisième qui a les honneurs d'une chaine de télévision pour expliquer combien il est formidable de reconnaitre avoir frappé une femme.
A noter que ce retour est gagnant, puisque Julien Guirado sera présent dés le 5 novembre sur MyCanal dans la nouvelle émission de télé réalité La mif (émission d'un des couples phares des Marseillais).

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  •  2 novembre 2021
  •  Publié par à 19 h 18 min
  •   Commentaires fermés sur Le backlash après #Metoo ; du « violeur de Libération » à Julien Guirado.
  •   Culture du viol
Oct 282021
 

Je suis aux urgences. J'attends pour une radio. Une vieille femme passe sur un brancard, elle gémit de douleur et je vois ses yeux très angoissés.
Sur un autre brancard, il y a cette vieille dame, cheveux longs et blancs. Périodiquement elle relève le torse péniblement et demande aux infirmières de l'accueil de l'aider. Je sens à sa voix qu'elle est confuse et terrifiée. Les infirmières sont débordées, lui disent que le médecin va venir, qu'elles ne sont pas en mesure de s'occuper d'elle. Alors elle se recouche, puis se relève. Elle veut descendre du brancard.
Depuis la mort de ma mère, j'ai peur des vieilles dames. Elles me rappellent ma souffrance ; la texture de leur peau, leurs rides me rappellent ma mère. Je les regarde de loin, vous êtes là et elle est morte. vous êtes là et votre corps est comme le sien. Je n'ai pas envie de leur parler, de les voir, de les entendre. J'oublie 90% du temps que ma mère est morte. J'ai mis ca dans un coin avec un tas de vêtements par dessus. Et puis une odeur, un évènement, n'importe quoi vient me le rappeler. Je le repousse souvent "je n'ai pas le temps, chagrin, va voir ailleurs".
La souffrance de cette femme est palpable. Je demande aux infirmières l'autorisation d'aller m'occuper d'elle. Il ne s'agit pas en vous racontant cela d'obtenir votre admiration ; si on en est là - à admirer quelqu'un qui a simplement tenu la main d'une personne terrifiée - autant tous se foutre en l'air.
Elle s'appelle Gisèle. Elle me dit qu'elle a 60 ans. Je sais bien qu'elle en a bien plus et je crois qu'elle le sait aussi alors on arrête les questions qui la rendent encore plus confuse. Gisèle ne sait pas pourquoi elle est là. Elle veut que je lui tienne les mains ; "enlacez moi les mains avec les vôtres".
J'enlace. J'avais oublié la texture de la peau des personnes âgées. Si fine. J'avais oublié le lacis de veines sur les mains. J'avais oublié les os qui saillent. j'avais oublié les ongles striés. J'avais oublié les tâches brunes ; ma mère nommait cela les fleurs de cimetière. J'avais oublié les yeux terrifiés, les yeux confus. Gisèle sent un parfum couteux ; probablement du Chanel n°5. Ma mère a littéralement empesté tous les hôpitaux de France en s'aspergeant de parfum.
J'enlace les mains de Gisèle comme j'enlaçais les mains de ma mère. On ne dit rien, on ne montre rien pour ne pas affoler davantage Gisèle qui est si confuse.
Toutes les minutes Gisèle me demande de ne pas l'abandonner. Je me tiens tel un échassier sur une jambe - j'ai une entorse - devant un brancard où je dis à une femme inconnue que je ne vais pas l'abandonner. Elle apprécie que je lui caresse les doigts de la pulpe du pouce. Elle se détend quelques secondes et puis les angoisses reviennent ; "ne m'abandonnez pas". On entame un dialogue où elle demande à ce que je ne l'abandonne pas et je promets de ne pas le faire.
Je pense à ma mère, qui au fin fond de sa folie et sa souffrance, m'a hurlé de l'aider. Et que, par la force des choses, j'ai abandonné car plus rien ne pouvait l'aider à ce moment là.
Je me mets à haïr toutes les vieille femmes confuses du monde en ce moment là. Toutes celles qui sont là et celles qui ne le sont plus.
Je pars à la radio ; j'explique à Gisèle que je reviens rapidement. Elle a peur, elle me tient les mains de toutes ses forces.

A mon retour, avant de partir en consultation, je vais la voir. Elle me demande si je suis le médecin. Je lui dis qu'il va arriver et je pars.

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  •  28 octobre 2021
  •  Publié par à 17 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur La vieille dame des urgences
  •   Culture du viol
Oct 262021
 

Aujourd'hui des militantes ont décidé d'interpeller les politiques avec le hashtag #doublepeine où elles racontent l'accueil qui leur a été fait, lors d'un dépôt de plainte pour violences sexuelles, en commissariat ou en gendarmerie.

Je vais d'abord énoncer deux faits.
Il y a quelques années j'avais pour ambition d'établir des fiches techniques à destination des victimes souhaitant portant plainte. Je voulais faire quelque chose de très pratique ; "si tu as été violée en zone gendarmerie, tu vas là, puis ici puis enfin là". "en zone police, tu fais ceci". "à Paris tu fais cela". "si tu as été violée dans un train ca sera telle procédure". On manquait d'outils extrêmement pratiques de ce genre, je m'étais dit (naïvement) que cela serait vite réglé. J'ai donc demandé un rendez-vous au 36. J'ai été reçue par une ponte de la police, qui m'a expliqué que tout allait très bien dans le meilleur des mondes, qu'il suffisait d'appeler le 17 ou d'aller au commissariat et m'a ensuite tenu des discours lunaires sur les filles en jupe qui boivent de l'alcool. Elle m'a ensuite conviée à un rendez-vous dans une brigade de police spécialisée dans les violences sexuelles et est restée tout au long du rendez-vous. Je n'ai pu obtenir aucune information sur la procédure à suivre pour porter plainte et ai été traitée comme une coupable qui venait dire du mal de la police. C'est vous dire d'où on part.
Fin 2017, les directeurs généraux de la gendarmerie nationale et de la police nationale ont été auditionnés à l’Assemblée nationale et ont tous deux reconnu un manque de formation de leurs services.

La situation est donc connue depuis plusieurs années. On pourrait se dire qu'on progresse mais attendez la suite.

Suite à cela ont été initiées les fameuses fiches formations à destination des professionnel-l-es amené-e-s à côtoyer des victimes. Vous en avez des exemples ici. Ces fiches sont évidemment insuffisantes car elles ne remplaceront jamais un échange où l'on peut voir où les élèves achoppent, tiquent, ne comprennent pas.
On nous a annoncés que grâce à ces fiches les professionnels avaient été formés et on nous a annoncés des chiffres faramineux. Schiappa disait ainsi que "17 000 gendarmes" et "plus 18 000 policiers" ont été formés à ces violences depuis le Grenelle contre les violences conjugales, l'an dernier."
Aujourd'hui Schiappa nous annonce que début 2022 (dans 3 mois donc) il y aura 100 000 gendarmes et policiers seront formés. Comme on ne sait pas d'où on part, pratique de sortir ce chiffre. et formés à quoi très exactement ? Je crains que le "100 000" indique au final le nombre de fois où les fiches seront téléchargées.

Je vais à présent vous exposer quelques études qui ont relevé des problèmes au niveau des dépôts de plainte pour viol dans différents pays :
- Une étude suédoise analyse les déclarations d’officiers de police et de procureurs. Près des trois quarts pensent que les émotions manifestées par la victime permettent de savoir si elle dit la vérité. Plus de la moitié pensent qu’une façon de répondre «inappropriée» témoigne qu’elle ment.
- Une étude menée aux États-Unis a montré que si les policiers ont bien conscience que le viol est un crime, ils sont toutefois susceptibles de discriminer les victimes qui ne correspondent pas à leurs stéréotypes.
- Une étude néozélandaise analyse les rapports de police sur des cas de viol. Dans près des trois quarts des cas, la
police a classé comme faux ou possiblement faux les dossiers où la victime était ivre.

On sait donc qu'il y a des problèmes dans TOUS les pays du monde au sujet des plaintes pour violences sexuelles. J'ai bien envie de vous dire qu'on pourrait donc passer la phase "constatons qu'il y a un problème" pour passer à la phase "on sait qu'il y en a un partout, on n'est pas plus géniaux que les autres donc passons à la phase résolvons ce problème" mais les politiques adorant faire rédiger des rapports coutant des fortunes, allons-y.
La bonne nouvelle - parce qu'il en faut bien une - c'est que de nombreux pays ont, avant nous, pris conscience du problème et enquêté et travaillé sur les préjugés de leur police ET leur justice (parce que la double peine continue après le commissariat - et le discours actuel de la justice est tout de même de dire qu'il n'y a pas de problème mais s'il y en avait - et on vous dit qu'il n'y en a pas - c'est parce qu'on manque d'argent et pas du tout parce que certain-e-s sont des parfaits salopards sexistes en plus imbus d'eux-mêmes).
Nous avons donc des outils permettant par exemple, d'établir le degré de sexisme (parce qu'on se doute bien que derrière des préjugés envers des victimes de viol se cachent des préjugés sexistes, homophobes, transphobes etc) et également des questionnaires pour établir le niveau de connaissance des policiers et des gendarmes face aux violences sexuelles.

Posons nous une question simple. Comment voulez vous former quelqu'un dans un domaine si vous ignoriez son niveau dans le dit domaine ? Lorsque j'ai pris des cours d'anglais, on m'a d'abord évalué sur mon niveau afin de savoir ce qu'il me restait à apprendre. C'est strictement la même chose ici ; on ne forme pas les gens sans savoir ce qu'ils ignorent ou pas. Sait-on combien de policiers pensent qu'un viol ca doit nécessairement être un peu violent ? Combien de policiers pensent que tout de même un doigt ca n'est pas aussi grave qu'un pénis ?

Dans certains pays, on a fait des choses tout à fait formidables . A Philadelphie, Montreal, Quebec, des avocat-e-s et des associations féministes évaluent la qualité des enquêtes pour viol classées sans suite. Elle regardent la qualité des interrogatoires, regardent si tout a été bien mené. Dans toutes ces villes le taux de classement sans suite a diminué. Vous constaterez avec ce lien que tout est loin d'être parfait mais encore une fois certains ont tenté des choses avec plus ou moins de succès dont nous devrions nous inspirer.

Il est important donc :
- d'évaluer le niveau de formation des policiers et gendarmes
- de les former ensuite
- de reprendre sur 5 ans (dix serait l'idéal mais ne rêvons pas) l'intégralité des enquêtes classées sans suite afin de voir si tout a été correctement mené.

Bien évidemment, je ne suis pas naïve. A six mois des présidentielles rien ne sera fait. Et se mettre à dos la police, la gendarmerie, puis la justice (si on décide de s'attaquer aussi aux préjugés dans la justice, vaste sujet) n'est électoralement pas intéressant. Espérons un jour qu'il y aura une politique assez courageuse pour le faire.

Au passage j'en profite pour vous signaler que la campagne Don't be that guy que vous avez vu sur les RS et qui est une campagne écossaise est inspirée de la campagne canadienne sur le sujet visible ici. La police de Calgary avait dit à l'époque que cette campagne avait permis que les agressions sexuelles diminuent de 10%. Info, intox ? Dur à dire. Mais on gagnerait à creuser davantage sur l'impact qu'elle a eue et à peut-être s'en inspirer en France (vu que les politiques adorent lancer des campagnes de pub qui ne coutent pas cher et permettent d'arroser les copains au passage... ).

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  •  26 octobre 2021
  •  Publié par à 20 h 54 min
  •   Commentaires fermés sur Autour du #DoublePeine
  •   Culture du viol
Oct 212021
 

Dans un texte publié le 19 octobre, vous vous indignez que la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro dans deux pièces au Théâtre national de la Colline que vous dirigez, suscite « une vive émotion ». Si vous défendez la liberté de créer, vous ne pouvez, au risque de vous désavouer, interdire la liberté de manifester et réagir aux créations que vous avez choisies de créer et de produire.
Vous ne pouvez attendre des réactions unanimes à vos choix de programmation sauf à appeler de vos vœux ce que vous fustigez ; une société totalitaire. Vous nous parlez d’ « inquisition » mais que faites-vous en nous demandant de nous taire ? Vous auriez la liberté de produire mais nous aucune de ne pas apprécier vos choix ?
Vous dites "adhérer sans réserve" aux combats pour l'égalité entre hommes et femmes mais n'avez pas un mot pour celles qui témoignent, courageusement, avec #MeTooThéâtre.

Vous comparez ensuite les mouvements féministes à des tenants d’un « catholicisme rance ». Le catholicisme et le puritanisme ne sont pas du côté des droits des femmes. Lorsque Marie Trintignant a été tuée par Bertrand Cantat, nombre de puritains l’ont accablée, elle, en disant que cette pécheresse avait bien mérité ce qui lui était arrivé. Le catholicisme n’a jamais, non plus, prétendu se préoccuper des droits des victimes de violences sexuelles ; le récent rapport Ciase le démontre une nouvelle fois. Le catholicisme condamne ce qui lui parait amoral (l’homosexualité, le sexe hors mariage, certaines pratiques sexuelles) mais pas les violences sexuelles, ni celles plus particulièrement faites aux femmes.

Programmez Tartuffe, cela ne vous mettra pas à l’abri des critiques, mais vous y gagnerez en cohérence.


Aux actes graves, grandes responsabilités. Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, il a été condamné et a purgé sa peine. Cela n’a jamais impliqué que ses actes soient effacés. Comme on attendrait d’un politique pris dans des malversations financières qu’il renonce à toute représentation publique, on peut attendre d’un Cantat qu’il fasse de même. Parce que le symbole d’être applaudi est énorme. Parce que le symbole d’être un personnage public avec ce que cela véhicule d’admiration est énorme.

Vous nous parlez d’ « inquisition » ; mais qui avons-nous torturé ? Quel bûcher avons-nous allumé ? Vous comparez nos protestations à des « coups de couteau » ; mais quel sang a coulé après nos mots ? Critiquer vos choix, vos castings, vos programmations, serait inquisitoire ? Êtes-vous certain que ce n’est pas, plutôt, blasphématoire ?
Personne n’interdit à qui que ce soit ce que vous appelez la « liberté de créer » ; est-elle d’ailleurs si pure et si totale au sein d’un théâtre subventionné par l’état ? Sont critiqués vos choix en tant que directeur de théâtre et que metteur en scène. Choisir c’est renoncer ; c’est aussi une forme de censure. Choisir Cantat et Baro c’est ne pas en choisir d’autres, sans doute aussi talentueux. Vous les avez choisis, souffrez qu’on critique ce choix.

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  •  21 octobre 2021
  •  Publié par à 12 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur Lettre à Wajdi Mouawad
  •   Culture du viol
Mar 232021
 

Ils sont stupéfaits. Ils ouvrent leur grands yeux d’enfants innocents, entre eux, partout, pour s’étonner qu’on ne puisse plus bien rigoler comme ils disent.
On les connait, on les a subis, ceux qui regardent leurs potes, qu’ils aient 12, 17, 25 ou 50 ans et se jettent sur vous, vous embrassant de force.
Le pire est que vous n’êtes même pas assez importante pour que votre consentement compte ou pas. Ils regardent leurs potes en vous embrassent, en vous tripotant, en vous agressant parce que vous ne valez pas mieux qu’un objet transitionnel entre mecs, pour passer un bon moment entre mecs, pour rigoler entre mecs.
On ne peut plus rigoler disent-ils. C’est vrai qu’on a rigolé. J’ai rigolé des agressions subies « haha il est trop con Sébastien », la gerbe à la bouche.
Une femme ne gagne jamais. Elle est furieuse ? C’est une connasse coincée. Elle rit ? C’est une salope.
Depuis le plus jeune âge, on vous explique que les garçons sont comme ça. C’est bête les garçons, ca agresse, ca tape, ca embrasse, ca palpe, ca insère sa bite de force mais c’est comme ca, ils nous aiment bien tu sais.
Et puis tu vas pas tout gâcher.
Et puis les agressions se multiplient, les moins graves sont toujours devant tout le monde. Avec tout le monde qui rit ; les mec parce que c’est drôle, les filles parce qu’elles y échappent. T’as déjà été vécu un moment compliqué et tu voudrais en plus « gâcher l’ambiance » ?
Ton agresseur compte plus que toi à peu près partout. On ne l’aime pas malgré le fait qu’il soit lourd avec les femmes comme on dit mais parce qu’il l’est. Parce que c’est fameusement drôle de voir toutes ces femmes hyper gênées, qui feignent d’avoir trouvé ca marrant alors qu’on sait bien qu’on les a ridiculisées. C’est ca la magie d’une agression sexuelle ; ridiculiser la victime. Elle chiale ; elle en fait trop. Elle rit ; ca prouve bien que ca n’était pas une agression. Circulez il n’y a rien à voir.

Et puis là d’un coup on ne pourrait plus agresser. Rectifions. On ne pourrait plus nier avoir agressé. Alors on assume, on flamboie, on évoque la tradition, le bon vieux temps, les soirées entre potes, tous les mecs sont renvoyés à une connivence de fait puisqu’ils ont a minima observé, rigolards ou gênés sans réagir.
Ils sont gênés. Ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent vraiment pas. On a toujours fait ça disent ils. On rigolait bien. Leur « on » n’inclut jamais que les mecs. Les femmes ne comptent pas, à peu près autant qu’un ballon de foot ; on tape dedans mais on ne va pas demander s’il aime ça.

Les journalistes ne cessent de me demander « alors c’est bien ca a changé depuis #metoo ». Oui ca a changé puisqu’on a un homme accusé de deux viols au ministère de l’intérieur.
Ca a changé puisqu’on démissionne pour du homard mais pas pour un viol.
Ca a changé puisque désormais des hommes peuvent assumer avoir agressé en plein plateau télé et se plaindre de ne plus pouvoir le faire.
Ca a changé puisqu’on en appelle à la connivence virile pour être soutenu.

Ils sont stupéfaits. Comment mais le féminisme incluait aussi le fait de ne plus rigoler ? C’est leur nouveau terme ça. Une bonne rigolade is the new agression sexuelle. On convoque les victimes sur les plateaux ? Non mais vous vous en foutiez à l’époque leur demande t on, donc pourquoi ce drame.
Mais mes braves garçons, heureusement qu’on a mis en place de stratégies mentales pour ne pas être traumatisées à chacune de vos bouches/mains/pénis sinon on serait toutes dans le trou. Heureusement qu’on a relativisé, mis notre mouchoir par-dessus ; ca nous a protégées. Et pas que du traumatisme, on a évité de perdre nos carrières, notre vie, nos amis, notre réputation.
On n’a pas rien dit parce qu’on trouvait ca drôle ou qu’on vous appréciait mais qu’on s’appréciait suffisamment assez pour savoir qu’on allait davantage y perdre.

On en pointe un du doigt, il s'en cache 5000.

C’est qu’on en met en place des stratégies de survie ; j’exagère, il est sympa, les autres l’aiment bien, il est mon mari, je vais gêner ma famille, et les enfants alors, et puis c’est que de l’humour, je prends tout mal aussi, c’est mon supérieur, tout le monde l’apprécie, je ne suis rien, c’est juste une bouche, un doigt, une bite, t’en as connu d’autre, Darmanin à l’intérieur à quoi bon.

Backlash partout.

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Jan 312021
 

Ce texte comprend des descriptions explicites de violences sexuelles sur enfants.

- Tu aimes ce chanteur ?
- Non
- Pourquoi donc ?
- Parce que quand j'étais petit, mon père m'a dit que ce chanteur aimait les petits garçons.

"Aimer les petits garçons."
C'est ainsi que ma réflexion a commencé au détour de cette conversation anodine.
Vous qui me lisez, je sais que vous comprenez tous et toutes, cette périphrase. Vous savez qu'on ne parle pas de quelqu'un qui aime la compagnie des enfants pour jouer avec eux. Vous savez qu'on ne dira jamais d'un homme qui aime passer du temps avec les enfants qu'il "aime les petits garçons".
Alors on va évidemment tous mettre un sens différent derrière cette expression. Est-ce qu'on soupçonne qu'il pourrait violer des enfants ? Est ce qu'il le fait régulièrement ? (et si on le sait tous, pourquoi ne se passe-t-il rien  contre lui ?) Est ce qu'il les agresse sexuellement ? ("tripoter les enfants" est encore un autre euphémisme couramment employé)

Nous sommes nombreux à avoir été prévenus contre ces hommes qui "aiment un peu trop les enfants". Ils les "tripotent", il faut "faire attention".
Mais on ne nous a jamais dit à quoi il faut faire attention. On ne nous dit jamais ce que veut dire "aimer trop les enfants".

On me rétorquera qu'on va pas pas être explicite à un gamin et qu'on ne va pas lui expliquer que le monsieur Bizarre rêve de lui mettre son pénis dans la bouche.
Bien évidemment. Pourtant nous ne minorons pas les dangers que peut vivre un gamin.
"regarde avant de traverser sinon tu vas te faire écraser" (le mot écraser est sans aucune équivoque)
"ne joue pas avec les allumettes, tu vas te brûler"
"ne mets pas tes mains sur la porte tu risques de te faire pincer très fort" (autocollant dans le métro parisien, qui certes euphémise la blessure possible mais reste quand même très clair).

Il y aurait sans doute mille et une façons de prévenir les enfants des dangers des criminels sexuels, même si  je considère en soi comme problématique de confier à un enfant sa propre sécurité sexuelle, parce que cela signifie que nous abandonnons aux enfants le soin de prendre soin d'eux, et pire qu'il suffirait qu'un enfant dise non à un violeur pour que celui-ci cesse immédiatement.
Et pour prévenir les enfants face aux criminels sexuels, nous avons choisi de leur dire que ces derniers "aiment les enfants".
Quelle curieuse idée.

Alors évidemment c'est en droite ligne de ce qu'on peut lire de certains criminels sexuels adultes ; "DSK l'homme qui aimait trop les femmes", "DSK séducteur jusqu'à l'inconscience". Mais il y a une forme de logique ; lorsqu'on ne comprend rien aux violences sexuelles - ou qu'on cherche à dédouaner un violeur - on va chercher à faire croire que tout cela n'est qu'un gigantesque malentendu et que là où on croit qu'il y a violences, il y a simplement un homme trop impétueux.
Mais cette possibilité n'existe pas avec un violeur d'enfants ; il n'existe pas de contexte où un adulte peut avoir des relations sexuelles consenties avec un enfant ; il n'existe qu'un contexte de viol et peu importe que l'agresseur soit ou non physiquement violent. Et qui plus est les personnes qui définissent les violeurs d'enfants comme des hommes aimant trop les enfants, ne cherchent pas à les dédouaner par cette expression.
Comment en ce cas peut-on résumer le violences sexuelles sur enfants, au fait de "les aimer" ou "trop les aimer".

Je me souviens d'une autre conversation avec quelqu'un qui était ami avec un pédocriminel condamné. Comme je n'arrivais pas à comprendre, j'ai fini par lui dire : "oui enfin le fait est que tu es ami avec quelqu'un qui a branlé des gamins de 9 ans".
J'ai vu - et cela n'était pas une interprétation de ma part - que la question ne s'était jamais posée en ces termes pour lui. Qu'il n'avait pas vraiment conceptualisé ce que veut dire que d'agresser sexuellement des enfants. Nous sommes capables de conceptualiser un meurtre, un viol d'adultes sans doute, mais la majorité d'entre nous (tout au moins celles et ceux qui ne l'ont pas vécu) ne voulons pas imaginer ce que fait un violeur ou un agresseur d'enfant.

Le tabou est si fort dans notre société que nous n'arrivons même pas à en parler simplement. Je ne suis pas la seule à l'avoir remarqué ; lorsque je suis confrontée dans ma pratique professionnelle (je suis modératrice de contenus sur Internet) à de la pédocriminalité et que je souhaite en parler, par exemple pour me soulager un peu, les gens me disent de m'arrêter. Cette réaction sera différente si je parle de morts par exemple, ils n'hésiteront souvent pas à me demander des détails sordides.

Je ne suis évidemment pas en train de dire qu'on devrait tous se mettre à imaginer ce qu'est un viol d'enfants. Mais comment peut-on sereinement réfléchir sur le sujet si nous sommes dans l'incapacité d'y penser, que la simple évocation du terme "pédophilie" provoque chez tout le monde (y compris les personnes qui n'en ont pas été victimes) de l'angoisse et de la colère incontrôlable.

J'ai été frappée ces dernières semaines par la prise de parole de Castex (dans l'émission de télé C'est à vous) et de Macron (dans un twit). Tous deux étaient incapable de parler de viol ou d'inceste alors que c'était le sujet.
Dans le cas de Macron, son discours a été abondamment préparé et validé par plusieurs dizaines de personnes, c'est donc encore plus surprenant. Ils ont usé de périphrases, de circonvolutions mais les termes n'ont pas été dits.

J'ai constaté la même chose dans l'article de Ariane Chemin. Voici comment sont décrits les viols : "Dans une famille d’intellectuels parisiens, un garçon de 13 ans voit son beau-père, universitaire de renom, s’inviter le soir dans sa chambre."
Il faut attendre un bon moment dans l'article pour que le mot "fellation" soit prononcée alors qu'il s'agit pourtant (et les journalistes ne cessent, face  à nous féministes, de dire qu'ils veulent des "faits" et pas du "militantisme") uniquement de décrire des faits, chose que Camille Kouchner a fait dans son livre. Qu'est ce qui bloque au point qu'on ne puisse simplement décrire un viol ? (ce qui a un intérêt autre que descriptif, des personnes ayant subi des actes similaires peuvent ainsi comprendre que ce sont des faits de viol par exemple).

Je m'étais élevée, l'an denier, contre la publication des extraits des écrits de Matzneff. J'avais plusieurs raison à cela :
- de pas accorder foi au récit d'un pédocriminel ; Matzneff fait une construction littéraire de ce qu'il a fait. Ce n'est pas une déposition de police ; c'est une œuvre littéraire avec des reconstructions, des oublis, des figures de style.
- de ne pas donner un rôle central à Matzneff qui jouit, sans nul doute qu'on lui apporte autant d'attention. C'est quand même une drôle de vision de la société de croire les victimes seulement après avoir lu la mauvaise prose de l'auteur.
- le récit brut de viols d'enfants, dans une ambiance sur-échauffée, ne permet pas de réfléchir sereinement à la lutte contre la pédocriminalité. On sait même que cela peut avoir un effet contreproductif ; les gens sont tellement horrifiés qu'ils sont se boucher yeux et oreilles parce que cela leur est insupportable.

Mais c'est bien autre chose lorsque des medias, des politiques, nous tous et toutes devons parler de violences sexuelles.
Il ne s'agit pas de tomber dans le récit sordide et voyeuriste de violences sexuelles.
Mais il s'agit de les nommer.

Comme pouvons nous faire confiance à des politiques qui nous disent qu'ils vont mener une lutte sans relâche contre les criminels sexuels alors que le mot "viol" semble les effrayer ?
Comment croire les media qui nous disent faire attention à leur vocabulaire alors que le récit de violences sexuelles est toujours la démonstration qu'ils maitrisent toutes les figures de style existantes mais sont incapables de faire un simple récit factuel ?

Selon l'excellent terme d'une amie, il faut cesser de démoniser les violeurs d'enfants et le viol d'enfant. Les violeurs d'enfants sont, selon toutes les études qui leur sont consacrées, des hommes lambda, bien insérés, sans pathologie mentale particulière. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, religions, origines géographiques. Leur seul point commun est d'être extraordinairement majoritairement des hommes.
Nous ne pourrons parler d'eux et des crimes qu'ils commettent si nous continuons à les voir comme des "monstres", des démons", des "diables".
L'immense difficulté est d'arriver à faire comprendre qu'on peut commettre des crimes jugés comme monstrueux (même si j'ai la plus grande réticence à employer ce terme qui me semble engluer la victime dans une toile) sans être un monstre.

J'ai tristement constaté ces jours derniers à travers les réseaux sociaux, que le tabou de la pédocriminalité est si grand, qu'en parler véritablement provoque une horreur si grande qu'elle va ensuite légitimer des idées fascistes (comme par exemple l'idée de faire placarder a tête du violeur partout, ou de faire de tout violeur présumé, un coupable qui devrait prouver son innocence au mépris du droit le plus élémentaire).
Ce n'est pas la première fois que nous le constatons : lorsque des crimes sur enfants sont particulièrement médiatisés - et que pour des raisons pas toujours logiques (pourquoi tel viol plutôt que tel autre qui ne suscite qu'indifférence) la population s'y intéresse massivement, la réaction est toujours la même ; demander plus de prison, moins de droits. L'horreur du criminel sexuel est telle que nous sommes massivement prêts à sacrifier nos libertés pour lutter contre lui (ce qui est doublement stupide car si on pouvait lutter contre le viol par l'unique sanction judiciaire, ca se saurait depuis longtemps). Je tiens à ce sujet à rappeler l'hystérie absolue qu'a connue la Belgique après l'affaire Dutroux qui n'a entrainé aucune amélioration concrète en matière de lutte contre la pédocriminalité.

La lutte contre les violences sexuelles, en particulier contre les enfants, mérite mieux que des décisions hâtivement prises.  Les politiques doivent, s'ils ont réellement l'intention de mettre en place des mesures (et non pas d'empiler des lois inapplicables, qui ne coûtent pas un rond) en parler sereinement, sans tabou.

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  •  31 janvier 2021
  •  Publié par à 16 h 28 min
  •   Commentaires fermés sur « il aimait trop les petits garçons » : discussion autour du vocabulaire de la pédocriminalité
  •   Culture du viol
Oct 132020
 

En 2003, sortait Lucky de Alice Sebold. Elle y racontait le viol qu’elle avait subi et ce qui en avait découlé. « Lucky » parce que lorsqu’elle avait porté plainte, les flics lui avaient dit qu’elle avait au fond de la chance car la dernière à avoir été violée à cet endroit-là avait aussi été coupée en morceaux.
Je me souviens, lorsque je lisais le récit du viol, que je la trouvais chanceuse moi aussi. Je me disais qu’avec un viol pareil (elle était vierge, c’était un inconnu, il avait un couteau, il l’a massacrée de coups des poings et le viol en lui-même était physiquement très brutal), elle serait soutenue. Quelle naïveté ; son père s’est indigné qu’elle ne se soit pas davantage débattue lorsque le violeur a lâché son couteau et sa mère lui a dit qu’il valait mieux que cela arrive à elle, qu’à sa sœur, qui ne l’aurait pas supporté.

Mais je me disais qu’Alice Sebold était la bonne victime, celle qu’on croit et qu’on plaint.
Dans un viol il faut deux partenaires ; un bon violeur, qui correspond à tous les stéréotypes sur le sujet et une bonne victime. C’est un jeu où il faut cocher toutes les cases pour espérer un peu de soutien. J’avais tort, il n’existe aucune bonne victime, sauf si elle a eu le bon goût de mourir pendant l’agression. On adore les victimes mortes, on peut les parer de toutes les vertus et surtout elles sont silencieuses, elles n’emmerdent personne avec leurs traumas, leur féminisme.

J’ai attendu que ma mère meure pour témoigner d’un des viols que j’ai subis, en 1992 parce que notre relation face à ce qui m’est arrivé était trop complexe pour que je le fasse de son vivant. Même si elle m’a enfin crue en décembre 2019, je sais qu’elle n’aurait pas aimé que « je parle de ces choses-là » et pour une fois je lui ai fait ce plaisir.
Sans doute y-avait-il un peu de lâcheté de ma part aussi parce que je sais qu’en racontant ce viol, je perds de ma qualité de témoin impartial qui peut parler des violences sexuelles (à peu près impartial, je ne suis qu'une femme). On associera désormais mes propos à mes traumas, mon passé, un passif psychiatrique ou que sais-je.

Mais je considère qu’il est important de témoigner si l’on a un petit impact médiatique. Déjà il est arrivé assez souvent que des très jeunes femmes me contactent pour parler des violences sexuelles qu’elles avaient subies en me disant qu’elles savaient que moi je ne me « serais pas laissée faire ».
Parce que témoigner que ce que vous avez vécu est un viol (même si c’est mon cas puisqu’il est stéréotypé c’est assez facile de le comprendre) aide les jeunes femmes qui ont été, sont ou seront victimes du même type de viol, à le savoir.
Ensuite je veux interroger cette notion de courage entourée au fait de témoigner. Si je parle de mon agression en 2001 avec un scalpel sous le gorge, pour de l’argent, vous ne trouverez pas courageux que je témoigne. Si je dis avoir insulté un skin head en 1992, qui m’a tabassée ensuite, vous ne me trouverez pas courageuse. Pourquoi serait-il courageux de témoigner dans le cas spécifique du viol sauf si vous pensez que c’est honteux de l’avoir été. Associer du courage au fait de témoigner en dit davantage sur le malaise que vous avez à entendre des récits de viol ; l’idée d’un pénis, d’un doigt ou d’un objet introduit dans une bouche, un vagin ou un anus met davantage mal à l’aise que celui d’un couteau dans de la chair. Parce que beaucoup de gens ne trouvent pas courageux qu’on se remémore le viol, puisqu’on le raconte, ca ils s’en contrefoutent mais qu’on expose « ce qui doit rester du domaine privé ».
Il n’y a pas de plainte à déposer ici, pas d’enquête à mener, personne à condamner. Juste je suis une de plus.
Enfin je veux témoigner parce qu’il y a toujours les bonnes et mauvaises victimes, que j’en ai toujours été une mauvaise, y compris parfois au sein des mouvement féministes.
Et, bien évidemment, je ne témoigne pas pour les hug et autres soutiens virtuels qui ne sont pas le sujet face à un propos certes ancré sur un cas individuel mais bien politique.

C’était en 1992, j’avais 18 ans. Ce soir-là pour ceux qui connaissent Lyon, j’étais au fin fond du plateau de la Croix-Rousse chez un mec avec qui je me suis disputée. Je suis donc repartie saoule, défoncée au cannabis, habillée court sexy et transparent à une époque sans uber, sans téléphone portable et sans internet. J’habitais sur la colline de Saint Paul. Presque arrivée un homme m’a sautée dessus, armé d’un couteau. Je ne me suis pas débattue, je ne dirais pas qu’il y avait là une décision consciente, mais je n’étais pas non plus en état de sidération. Je dirais simplement qu’entre être violée et peut-être rester vivante, et être violée et en plus poignardée ou morte, j’ai pris, en un quart de millionième de seconde, l’option 1.
Lorsqu’il est parti, malgré toute l’éducation patriarcale que j’avais reçue, j’étais forte de la conviction inébranlable que ce n’était pas de ma faute ; le couteau et le côté très inquiétant (même si cela peut paraitre surprenant pour un violeur, le fait est que celui-ci était quand même dans son attitude, très particulier) y ont aidé.
Je suis arrivée dans ce commissariat où 3 hommes étaient à l’accueil. Revenaient-ils d’une opération ? Vu l’heure et leur état d’excitation virile c’est bien possible. J’avais l’attitude d’une personne qui a minima a été agressée ; bras abimés, vêtements sales et déchirés. Je me souviens de ce regard goguenard qui m’a toisé de haut en bas. J’ai dit « j’ai été violée ». L’un d’entre eux m’a répondu que s’il avait été mon père il m’aurait mis une paire de claques pour sortir vêtue ainsi. Les comparaisons entre hommes qu’ils adorent pour voir qui a la plus grosse. La violence physique sur « leurs » femmes. Le transfert de responsabilité. Je suis repartie.
J’ai longtemps pensé, parce qu’on en est là, parce que le viol fait partie de la vie collective des femmes, que j’avais eu de la chance. De ce type, mon violeur comme je l’appelle, je n’attendais rien. C’est un inconnu, je peux le qualifier à loisir de psychopathe, ca m’arrange, c’est plus facile que de le penser inscrit dans un monde où les hommes, psychopathes ou non, violent les femmes sous le regard des hommes psychopathes ou non qui détournent les yeux, les applaudissent ou les trouvent par ailleurs vachement sympa alors bon tu comprends ca va rester mon pote. « Et puis qui me dit que tu ne l’as pas provoqué  cet homme », me disaient des potes, qui n’avaient d’autre lien que le sacro saint lien viril avec un type qui viole des femmes armé d’un couteau.
Mais j’attendais plus des gens que j’aimais et qui m’aimaient ; j’attendais qu’on rassure cette part infime de moi qui disait « quand même tu auras hurlé peut-être qu’il serait parti ». Peut-être oui. Ou pas. Et on hurle moins bien avec un couteau dans la gorge.

Bien évidemment parce que c’est ce qui arrive à l’immense majorité des victimes de viol ce n’est pas ce qui est arrivé ; personne n’a eu une attitude correcte a minima. Je mentais, j’avais beaucoup d’imagination, je cherchais l’attention, c’était une occasion pour ne pas aller en cours, je faisais mon intéressante.
Je me souviens des moments que j'ai passés à errer dans Lyon à la recherche de mon violeur pour qu'il me confirme que oui j'avais bien été violée puisqu'il était désormais le seul qui allait me croire.
J’ai découvert au fil des années que je n’étais pas également assez traumatisée, y compris au sein des mouvements féministes. On m’a soupçonné de ne pas vouloir voir en face le traumatisme que j’avais forcément (je souffre d’un long traumatisme dû à la déportation de mon père dont je n’arrive pas du tout à me défaire. Après son suicide, j’ai eu une période de six mois de traumatisme très profond suivi d’une dépression de deux ans. A l’heure actuelle j’ai un traumatisme du à l’agonie difficile de ma mère, je pense donc avoir une légère idée de ce qu’est et n’est pas un traumatisme). Et le fait est que je n’ai pas été traumatisée par ce viol ni pas l’autre.  Et le fait est que pour beaucoup de gens cela fait de moi une personne dégénérée, une salope qui doit aimer être violée par des hommes avec des couteaux.

Alors je témoigne aussi pour celles-là, celles qui vont bien mais pour qui cela n’enlève rien à la gravité du viol qu’elles ont subi. Celles qui ont ri, bu, fumé sont sorties en robe ras la chatte et qui ont été violées et vous emmerdent qui plus est.
On doit avoir honte d’avoir été violées, on doit se sentir mal d’avoir été violées, on doit avoir un traumatisme (pas trop long ni profond non plus sinon on emmerde tout le monde avec).
Les femmes violées qui parlent sont haïes déjà parce qu’on n’aime pas bien les femmes qui parlent, ensuite parce qu’elles dérangent cet ordre établi où les hommes aiment les femmes dans cette hétérosexualité rose bonbon. A la limite les femmes comme moi auraient pu servir puisqu’on a été violé par des hommes à la marge, le fameux inconnu au grand couteau. Mais non même pas puisqu’on a l’outrecuidance de ne pas s’être suicidé ensuite, de ne pas s’en vouloir une seconde et d’inscrire notre violeur dans la communauté des hommes.
Je ne suis pas en train, bien évidemment, de jeter l’opprobre sur les victimes qui sont traumatisées. Mon livre Une culture du viol à la française est dédiée à deux combattant-e-s, qui luttent contre les traumatismes profonds que leur ont causé leur viol.
Il n’y a pas de bonne victime dans une société patriarcale parce qu’elle dérange la sacrosainte hétérosexualité ; ou l’exploitation des femmes par les hommes est appelée le mariage, où la violence des hommes sur les femmes est appelée passion ou drame familial, où le viol est appelé « sexualité un peu rude » ou « tu l’as quand même bien cherché salope ».
Plus nous témoignons, plus notre nombre croit, plus nous sommes haïes parce qu’il devient très difficile de détourner les yeux en hurlant « c’est pas moi ».
Lorsque je définis la culture du viol je dis que c’est l’ensemble des idées reçues sur le viol, les victimes et les auteurs et que, invariablement ces idées reçues contribuent à déculpabiliser les violeurs, culpabiliser les victimes et invisibiliser les viols eux-mêmes. Si je devais resserrer cette définition, je dirais que la culture du viol est la haine profonde, terrible, des femmes violées qui ont le toupet de s’exprimer. De nous déranger dans notre monde confortable où les pères aiment leur fille, les frères leur sœur, les maris leur femme et les inconnus dans la rue toutes les femmes. Chaque témoignage de plus est un clou dans le cœur des hommes, qui ne supportent décidément plus qu’on les embête autant avec nos petits problèmes qui relèvent de la misandrie.
Nous sommes toutes des mauvaises victimes parce que nous reconnaitre victimes légitimes ferait admettre qu’il y a un problème, réel, que ce problème s’appelle la virilité, l’hétérosexualité, l’exploitation.

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