oct 172017
 

L’état de grâce aura duré deux jours. Deux jours où la voix des femmes victimes de Weinstein arrivait à être plus forte que celle de ceux qui les traitaient de lâches, de menteuses ou de putes.
Et puis les femmes du monde entier s’y sont mises. Cela était relativement acceptable quand c’était un violeur qui était loin, à Hollywood là-bas, où l’on pouvait fantasmer sur des orgies, des vies de débauché et des hommes qui ne sont pas comme nous. C’était inacceptable, intolérable que des Madame tout le monde osent prétendre vivre jour après jour la même chose.
On les a accusées de ne pas donner de nom, on les a accusées de donner des noms, on les a accusées de parler tardivement, on les a accusées de parler sans preuve, on les a accusées de mélanger harcèlement, viol, agression sexuelle et drague lourde, on les a accusées de vouloir faire du buzz, on les a accusées de vouloir se faire remarquer.
C’est hautement curieux cette tendance à bramer qu’on hait le viol par tous les pores de son être et d’insulter toutes les femmes (je n’ai pas lu un témoignage sur twitter qui ne soit pas suivi d’insultes) qui témoignent.
Les hommes qui avaient été accusés de commettre des violences sexuelles ont été comparés aux juifs pendant la seconde guerre mondiale (Zemmour, 17 octobre). Je sais que c’est compliqué à comprendre mais faut-il rappeler que les juifs arrêtés, déportés et assassinés pendant la seconde guerre étaient vierges de tout crime, contrairement aux hommes que nous accusons d’avoir commis des actes délictueux ou criminels ? Pourquoi la parole des femme est-elle systématiquement mise en doute ? Chacun voit bien que le moindre de nos témoignages est moqué, insulté, minimisé. Quel intérêt aurions-nous à mentir en sachant que témoigner va nous valoir plus d’insultes que de soutiens ?

Cela fait plusieurs années que les victimes de violences sexuelles témoignent via les réseaux sociaux. Et cela fait plusieurs années que des hommes feignent à chaque fois de découvrir combien elles sont répandues. « Je ne savais pas » brament-ils la main sur le cœur, tombant de leur chaise tous les six mois à chaque hashtag un peu trop visible pour détourner les yeux. Le potentiel d’étonnement de certains hommes est attendrissant ; on dirait des enfants la veille de Noël. « Comment, mais vous viviez tout cela ? Mais il fallait en parler » disent-ils aux victimes qui se sentent donc coupables dans la demie seconde de ne pas leur avoir parlé avant. Nous avons encore le doux espoir que la plupart des hommes n’en ont pas complètement rien à foutre de ce que nous vivons, qu’ils ne savent réellement pas et que s’ils savaient, ils agiraient. Nous désignons les gros machos (Finkielkraut, Erner, Zemmour etc) parce qu’il est trop insupportable de constater que nous en sommes entourées.

 

La spécificité de la culture du viol à la française, comme le soulignait Isabelle Adjani, est que nous noyons les crimes sexuels sous une couche de galanterie, amour des femmes et autres amour courtois. C’est pour cela que Renaud Revel peut encore appeler le violeur Weinstein un « serial -lover ». C’est pour cela que certains journaux titrent sur les « parties fines » de Weinstein sans arriver à comprendre que ce qui pose problème n’est pas qu’il aime le sexe mais qu’il aime le sexe non consenti (et les deux ne s’excluent pas). Ce sont exactement les mêmes propos qu’on avait lus lors des affaires DSK. Et pourtant cette confusion a un vrai intérêt.
Dans la préface du livre Les femmes de droite, Christine Delphy soulignait combien, depuis les feminist sex wars des années 80, nous avons du mal à parler de la sexualité. Nous analysons ce qui est considéré comme « à la marge », la prostitution, les violences sexuelles, la pornographie, mais nous parlons très peu au fond de sexualité (en tant que pratiques culturelles autour du sexe dans une époque donnée et à un moment donné). Il faudra pourtant, à mon avis, étudier la sexualité pour comprendre les violences sexuelles. Nous avons longtemps dit – et c’était sans doute une étape nécessaire pour faire comprendre la gravité de ces violences – que le viol n’était pas du sexe comme si le sexe était par essence, non violent et exempt de rapports de dominations. Pourtant tout nous prouve, dans la construction de la sexualité occidentale, que le sexe entre hommes et femmes est traversé de rapports de pouvoir, de violence, de domination et d’abus. « Baiser quelqu’un » désigne à la fois le fait de pénétrer une femme (une femme ne baise pas les hommes dans le langage courant, elle est baisée) et le fait de piéger quelqu’un.  Dans une société où le sexe ne serait que source de plaisirs et de joies, « se faire baiser » devrait être synonyme d’une situation très agréable. On dirait alors : « ah je suis allée au restaurant, j’ai très bien mangé, j’ai bien été baisée » pour qualifier son contentement. Or, non « se faire baiser » est synonyme d’une situation où l’on s’est fait avoir, où l’on se sent un peu ridicule, d’où rien de positif ne ressort. Le langage familier autour du sexe est lui aussi synonyme de violences, blessures, chasse, meurtre : baiser, défoncer, percer, trouer, casser les pattes arrières, bourriner, défoncer, déglinguer, etc. Les métaphores autour de la sodomie sont l’archétype de moments très désagréables ; ainsi les syndicats persistent, à chaque manifestation, à les employer pour qualifier des mesures jugées mauvaises.  Encore une fois, si vraiment la sexualité était une pratique dénuée de rapports de pouvoir et de violence, pourquoi la pénétration qui en constitue une part importante, est-elle systématiquement synonyme d’événements négatifs ?

 

Guillaume Erner, hier sur France Inter, s’émouvait du fait qu’on puisse établir un continuum entre violences sexuelles et drague lourde. J’irai plus loin. Il y a un continuum entre la sexualité, au moins hétérosexuelle, et les violences sexuelles. Les réactions négatives aux témoignages de violences sexuelles en sont d’ailleurs un bon indice. Beaucoup d’hommes et de femmes sont totalement incapables de percevoir que ce qui pose problème dans les violences sexuelles est le non consentement de la victime. Comment le pourraient-ils ? Est-il tellement pris en compte dans ce qu’on appelle le sexe consenti ? Regardez des séries, regardez des films, lisez !  Constatez le nombre de fois où l’on sent les femmes totalement consentantes aux actes sexuels. Ils sont peu nombreux. Constatez les fois où leur non consentement nous est présenté comme excitant et prélude à une sacrée bonne baise.

Il faut étudier par le prisme féminisme et les rapports de genre, la sexualité. Si les violences sexuelles étaient si a-normales, si éloignées de la sexualité consentie qu’on le dit, je prétends qu’elles ne seraient pas si nombreuses. Les violences sexuelles sont perçues comme du sexe, non pas consenti car on l’aura compris le consentement ne compte pas vraiment dans la sexualité (et c’est bien ce qu’il faudrait questionner), mais comme du sexe quand même. Il ne s’agit pas de parler de « zone grise » qui est du langage de prédateur pour justifier les violences sexuelles mais bien de continuum entre la sexualité et les violences sexuelles. C’est à ce prix que nous ferons diminuer les violences sexuelles ; en détricotant ce qui constitue la sexualité, en s’attardant sur ses « évidences ». Bien évidemment, nous serons - mais c'est déjà le cas - traitées de mal baisées et de vouloir mettre à mal les fondements de la société occidentale (ce qui ne sera pas tout à fait faux).

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