jan 182017
 

Dés leur plus jeune âge, les femmes sont éduquées à avoir peur des hommes inconnus ; toute notre culture, notre éducation enseignent aux filles, puis aux adolescentes puis aux femmes que l'extérieur regorge de dangers, le tout premier étant celui d'être violée par un homme inconnu.
Ainsi, lorsque nous sortons, nous devons "faire attention" (à nos verres, nos tenues, nos sorties, nos heures de rentrée, les chemins que nous empruntons, la façon dont  nous nous tenons, la façon de sourire ou de parler etc) pendant que nos frères doivent juste faire attention à ne pas trop boire pour ne pas se tuer en voiture et se bagarrer avec d'autres hommes. La totale responsabilité des viols qui pourraient nous arriver pèse donc sur nos épaules et pas du tout sur les épaules des hommes qui violent.

On nous répète tellement et tout le temps que si on sort tard/si on boit/si on s'habille sexy/si/si/si que la menace du viol pèse constamment sur nos épaules et que nous nous comportons en fonction. Le viol ne devient plus une possibilité mais une quasi certitude. "Si tu sors et que tu bois trop, tu seras violée c'est comme cela parce que les hommes ont des pulsions, une nature, des hormones, des envies, une mère castratrice, une femme qui refuse, un patron qui les emmerde". Dans les années 70, la féministe Camille Paglia soulignait que suite à de nombreux viols ayant eu lieu sur son campus, les étudiantes - et seulement elles - avaient été soumises à un couvre-feu. Elle avait alors écrit et milité en disant que si pour pouvoir sortir et s'amuser il fallait courir le risque d'être violée alors il fallait laisser aux femmes le droit de courir ce risque.
Cette menace permanente et insidieuse (éducation familiale, livre pour enfants, films, séries etc) a évidemment des conséquences claires sur nos comportements.
- Nous sortons moins ou nous nous faisons raccompagner. Dans tous les cas si une femme refuse d'être raccompagnée par un homme, on lui brandira la menace du viol.  "Mais voyons tu ne veux pas que Pierre te raccompagne ? Tu veux être violée c'est ca ? Et Pierre va s'en vouloir s'il t'arrive quelque chose ! Allons ne fais pas la sotte, Pierre raccompagne la s'il te plaît". Constatez que personne ne se pose la question de qui va raccompagner Pierre alors qu'on sait que les hommes sont plus susceptibles, dans l'espace public, d'être agressés physiquement que les femmes.
- Nous utilisons, si nous le pouvons, des moyens de transport plus couteux que les transports en commun comme le taxi ou les VTC (qui ne nous empêchent pas les agressions, les VTC ont, ces dernières années, été le théâtre de scandales autour de chauffeurs harcelant leurs passagères).
Il suffit de regarder la composition d'un métro parisien la nuit pour constater l'effarante disproportion d'hommes face au nombre de femmes.
- Nous dépendons des hommes de notre entourage.
- Nous nous empêchons bien des plaisirs ou des loisirs par crainte justement de rentrer seules.

Les hommes ont, en général, bien conscience que les femmes subissent des injonctions de sécurité différentes de celles qui subissent. Ils savent que personne ne leur dira jamais de ne pas s'habiller de façon voyante et moulante. Si on leur dit de ne pas trop boire c'est pour éviter les accidents de voiture ou les bagarres et pas par crainte d'être violés. Mais pour eux ces conseils sont du bon sens, de la logique. IL faut se méfier des hommes inconnus, c'est évident. Il ne leur vient pourtant jamais à l'esprit qu'on est toujours l'inconnu de quelqu'un et que lorsqu'ils disent à leur soeur/amie/femme/mère de "faire attention" (sous entendu "faire attention au hommes inconnus) ; un autre homme est en train de dire exactement la même chose aux femmes de son entourage.
Il y a quelques années, lorsque des femmes ont témoigné sur twitter de leurs peurs dans l'espace public (et de leurs stratégies pour pallier ces peurs), beaucoup d'hommes furent totalement stupéfaits. S'ils ont bien conscience qu'on enseigne aux femme à avoir peur, ils étaient pour beaucoup tout étonnés que cela fonctionne et pire que cela les désigne comme responsables de la peur des femmes. Incarner tout d'un coup l'inconnu des contes de fées, le violeur assoiffé de sang de vierge était, semble-t-il très désagréable. Mais je le répète, on sera toujours fort logiquement l'inconnu de quelqu'un. La lecture de ces twits, qui témoignait pourtant de l'extraordinaire vulnérabilité dans laquelle on éduque les femmes a entraîné différents types de réactions qu'on retrouve dans toutes les dénonciations de sexisme :
- dévalorisation des ressentis des femmes
- minimisation de ce qu'elles ont pu vivre par la moquerie, les comparaisons inopportunes
- moqueries des stratégies de résistance adoptées par les femmes pour affronter leurs peurs
- annonces de punitions collectives visant à effrayer l'ensemble des femmes (ainsi de nombreux hommes n'hésitaient pas à dire qu'ils feraient peur aux femmes dans la rue pour rire un peu).

Et pourtant, faudra-t-il le rappeler encore et encore, les violences sexuelles envers les femmes sont commises dans la majorité des cas par des hommes connus (83 % des cas). Et la plupart des violences sexuelles ont lieu au domicile de la victime. Trois fois sur quatre les viols ont lieu au domicile de la victime. Pour ce qu'on appelle des "gestes déplacés" seulement un sur cinq a lieu dans l'espace public.

Avant-hier une femme féministe a raconté qu'un technicien Orange a utilisé son numéro de téléphone pour la contacter et la draguer. Elle s'est immédiatement plainte à Orange. S'en sont suivis pendant une douzaine d'heures des dizaine de milliers de twits d'insultes envers elle.

A alors été lancé le hashtag #harcelementdomicile qui a permis à de très nombreuses femme de témoigner de toutes les fois où elles avaient vécu des situations de harcèlements. Eclaircissons d'emblée ce terme car il semble, que lorsqu'on parle de violences sexuelles, beaucoup d'hommes se transforment en docteurs en droit. Voici ce que nous dit le droit " Est assimilée au harcèlement sexuel toute forme de pression grave (même non répétée) dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte sexuel, au profit de l'auteur des faits ou d'un tiers." (j'ai mis en gras ce qui importe).
Lorsqu'on parle de "harcèlement de rue", on évoque le fait qu'une situation qui s'est répétée de nombreuses fois au cours d'une vie, même si chaque auteur n'a eu qu'un seul propos sexuellement agressif, devient du harcèlement du fait même du nombre de propos.
Et lorsque donc on évoque du "harcèlement à domicile", on entend dire par là qu'une catégorie entière de la population (= les femmes) subissent des propos, des actes qui vont parfois jusqu'à la violence, non sollicités sexuellement. Ce harcèlement est commis par des hommes inconnus et se sur-ajoute donc aux violences sexuelles décrites au dessus. Même si chaque homme n'a eu qu'un seul propos, la récurrence crée une situation de harcèlement.

Beaucoup de femmes ont donc témoigné dans un climat de moquerie masculine quasi générale.
Ce harcèlement a pourtant lui aussi des conséquences claires sur la vie des femmes :
- perte du temps (cas du facteur harceleur qui oblige sa victime à recevoir ses colis au bureau de poste).
- demander à un homme "connu" d'être présent lorsqu'un inconnu doit se présenter chez vous ce qui implique une dépendance.
- la peur de ne plus avoir aucun lieu sûr où l'on se sent en sécurité puisque la rue nous est vendue comme le lieu de tous les dangers et que les statistiques nous disent qu'en fait c'est notre domicile qui l'est
- hésiter à avoir des gestes simples du quotidien. Certaines femmes ont témoigné ne plus ouvrir certaines fenêtres car le harceleur disait les regarder par ces fenêtres. D'autres ne se font plus livrer après qu'un livreur ait utilisé leur numéro de téléphone pour les contacter de manière personnelle, puis pour les menacer.  D'autres ont été menacées, suivies, harcelées.
Beaucoup d'hommes ont moqué ces comportements en parlant de "paranoïa". Il est "amusant" de voir la paranoïa comme un phénomène sorti de nulle part et pas comme une séquelle traumatique d'abus variés.
Constatons que les femmes ont usé de toutes les stratégies pour faire cesser ces comportements. Ignorer, opposer un refus sec et poli, se plaindre à la hiérarchie. Aucune méthode - si vous en doutiez - est garantie comme fonctionnant. Il est donc parfaitement inutile de dire qu'on "aurait du faire comme ca". On n'en sait rien et c'est bien le plus terrifiant.

Je vous parlais hier du livre de Jules Falquet qui montre les points communs entre la torture et la violence conjugale (à partir du travail de féministes salvadoriennes).  Il est à constater que les points relevés, qui servent à justifier par le tortionnaire ou le mari violent leurs actes, sont exactement les mêmes que ceux utilisés par les hommes pour minimiser les  violences vécues par les femmes.
Voici les points :
- les actes sont minimisés ; c'est ce qui s'est passé dans le cas du hashtag puisqu'à chaque témoignage de femme,  un homme jugeait bon de lui expliquer qu'elle exagérait. C'est ainsi qu'un homme m'a vraiment expliqué qu'un inconnu qui me demande si je suis "tatouée partout partout" est en fait un fin curieux des techniques de tatouage.

- ils sont justifiés par des principes plus élevés : en l'occurrence, la solitude des hommes qui n'ont que ce moyen là pour draguer. Que les femmes soient mal à l'aise, agressées ou harcelées ne compte pas, puisqu'est évoquée l'infinie solitude du mâle.

- on déplace les responsabilités. Ce n'est plus le harceleur qui est coupable mais la femme de s'en plaindre avec l'emploi d'un vocabulaire digne des meilleurs réactionnaires ; renvoi à la France de Vichy, systématisation du vocabulaire visant à moquer les victimes ("fragile" "victime").

- on diffuse les responsabilités.  On explique que c'est dans la nature masculine que de draguer, qu'en plus les femmes aiment ca, que tous les hommes font cela et que cela se solde parfois par de très beaux mariages.

- les victimes sont déshumanisées. L'attitude des victimes est analysée, décortiquée. Leurs photos personnelles sont scrutées à la loupe afin de voir si elles sont "harcelables". Jugées jolies ? Elles l'ont cherché. Jugées laides ? Elles ont eu du pot ou mentent. Elles sont des "putes", des "salopes", "juste bonnes à être violées ou tuées". On leur conseille de se suicider au plus vite.

- on attribue la culpabilité des actes aux victimes. Les victimes se voient expliquer qu'elles l'ont peut-être cherché ou provoqué par une attitude. On m'a ainsi expliqué que je ne dois jamais laisser entrer un homme chez moi après que j'ai témoigné des insultes et menaces subies par un homme. Le problème n'était pas les insultes ou les menaces mais mon comportement.

- il y a une perspective faussée de la violence. La violence n'est jamais vue comme telle. Elle est vue comme un "hommage", du "courage". On explique à la victime ce qu'elle devrait en penser (du bien).

- il y a une désensibilisation graduelle. La plupart des femmes alentours finissent par se dire qu'au fond ce n'est pas si grave (puisque les hommes le disent) et finissent par ne plus en parler. A force de nous vendre comme de l'amour, dans les séries et les films, des hommes qui épient des femmes, les espionnent ou les suivent, on finit par croire que la normalité de la relation hétérosexuelle est cette violence là.

Comment conclure.
Se multiplient ces mois derniers les témoignages de femmes en matière de sexisme. Chaque action est scrutée par un petit panel d'hommes qui cherche LE témoignage qui sonne moins crédible ou moins grave pour décrédibiliser l'ensemble. Nous en restons encore et toujours à devoir supplier les hommes d'a minima rester indifférents à ce que l'on vit ; le vague espoir qu'ils finissent par nous croire finit par se disparaître.
Il semble qu'il n'y ait pas de lieu réellement sûr pour les femmes, de chambre à soi. Nous sommes éduquées à penser l'extérieur dangereux, et nous savons que l'intérieur ne l'est pas davantage.

C'est une chose extraordinaire que de passer notre temps à essayer de convaincre les hommes qu'ils nous blessent, qu'ils nous violent, qu'ils nous tuent, qu'ils nous harcèlent. Est ce qu'ils ne le voient pas ? Est ce qu'ils ne sont pas là ? Est ce que nous avons des hallucinations ? Une mauvaise compréhension des choses ? Est ce possible qu'ils nous haïssent au point de ne même pas nous écouter et nous croire quand nous témoignons de ce que nous subissons ? Pourquoi est ce que la solidarité masculine est forte au point d'aider et supporter le dernier des salauds ?

 

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