nov 272015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de Béatrice.
Son twitter : MmeDejantee

- Bonjour, peux-tu te présenter ?

Je m'appelle Béatrice, j'ai 32 ans et sur Internet on m'appelle aussi Mme Déjantée. C'est un pseudo que j'ai choisi il y a 6 ans parce que j'en avais marre d'avoir à justifier publiquement mes choix de vie, souvent jugés socialement non conformes: j'ai cinq enfants, je suis devenue maman à 19 ans comme d'autres décident d'entamer un tour du monde, et j'ai décidé que ça ne m'empêcherait pas de faire des études (longues). J'ai donc commencé en 2007 une thèse en sciences de l'éducation et je me suis rendue compte à quel point les connaissances en éducation circulaient difficilement et étaient difficilement accessibles pour celles et ceux qu'elles concernaient pourtant au premier plan (les parents, les éducateurs, les enseignants, entre autres...). En 2011, j'ai décidé d'ouvrir un site participatif de partage de lectures et de connaissances dans les domaines de la parentalité et de l'éducation, un site qui ressemblerait à un blog "de parent", qui parlerait couches, pleurs nocturnes et caca-pot, mais aussi de bouquins, de revues, parfois même d'études scientifiques et qui revendiquerait le droit pour tous (parents ou non!) de débattre sur les questions d'élevage des petits humains, considérées comme des questions de société. De fil en aiguille, ce site est devenu une association loi 1901,et puis finalement pour moi une occupation à temps assez plein et le point de départ d'une reconversion professionnelle, à la fois vers la rédaction et l'éducation populaire.

- Depuis quand es-tu féministe et quel a été le déclic s'il y en a eu un ?

C'est pas facile à dater. Mon sentiment d'injustice fille/garçon, ça date de l'adolescence. J'étais tellement en colère!... de voir mes seins pousser, de voir mes règles arriver, j'avais l'impression que ça signait la fin de ma liberté. Je mettais des maillots de bain sous mes tee-shirts pour qu'on ne voit pas ma poitrine et du papier toilette dans ma culotte pour éviter ce que je considérais comme d'humiliantes couches. J'avais envie de hurler quand ma grand mère commentait mes demandes quotidiennes de sorties au grand air "c'est pas normal pour une fille! On dirait un garçon!" . Et puis j'ai connu le harcèlement sexuel au collège, l’hébétement de ne pas savoir où se situaient les limites de l'acceptable, la culpabilité qui va avec.

A 14 ans j'ai rencontré le père de mes enfants et on ne s'est plus quittés. Ça fait partie des trucs pas très socialement conformes dans ma vie. C'était pas calculé, je ne l'ai pas particulièrement souhaité, mais ça s'est trouvé comme ça et pour nous c'était bien. J'ai grandi dans une famille au fonctionnement plutôt traditionnel, un père très occupé professionnellement, et une mère complètement en charge du quotidien des enfants et de la maison. Mon compagnon était issu d'une famille féministe, avec une mère militante et un père qui cuisinait (un truc que je n'avais jamais vu avant!). Je me considérais comme totalement ignorante en matière de féminisme, donc je lui ai entièrement fait confiance, je me disais: "ce qu'il fait, c'est bien pour l'égalité dans notre couple, c'est forcément mieux que ce que je pense moi qui n'y connait rien". A l'époque j'étais en section scientifique, passionnée par la physique, la philo, l'épistémologie... il n'y avait que des garçons (ou presque!) autour de moi.

Et puis en 2010, j'ai commencé à fréquenter des groupes de femmes, des "tentes rouges". C'était des groupes assez inspirés des pratiques New age des féministes différentialistes des années 70. Ça a été complètement bouleversant pour moi de me retrouver uniquement entre femmes! De me rendre compte à quel point ça libérait ma parole! Et surtout de faire l'expérience qu'on pouvait se sentir fière d'être femme (et pas juste avoir le sentiment qu'on avait tiré le mauvais numéro)! Peu après j'ai découvert le monde des blogs, des réseaux sociaux et de twitter, j'ai découvert en même temps le féminisme militant, les multiples façons de le vivre et de l'exprimer. J'ai eu l'impression de mettre un mot sur ma colère, mes espoirs, mon énergie...et en même temps j'ai eu l'impression de repartir à zéro, de devoir remettre à plat plein de choses de mon quotidien, de mon couple, de l'éducation de mes enfants. C'était chouette, et vertigineux à la fois...

- Tu es mère de ce qu'on appelle souvent "une famille nombreuse". As-tu déjà eu des réflexions à ce sujets, y compris de la part de féministes ?

Des réflexions oui, beaucoup. Il n'y a d'ailleurs pas eu besoin d'attendre d'avoir plus d'enfant que la moyenne pour. La norme procréative tyrannise toutes celles et ceux qui osent procréer (ou pas!) hors des clous! Devenir mère jeune, et de façon choisie en plus, c'est déjà tout un programme! A la première consultation de suivi de grossesse à 6 mois à la clinique où je devais accoucher, le médecin m'a lancé: "Mademoiselle, à votre âge, on vient pour un avortement, pas pour une grossesse!". J'ai été alitée pendant la majeure partie de ma grossesse à cause de trop nombreuses contractions, lors d'une hospitalisation pour menace d'accouchement prématuré, la sage femme de garde m'a malmenée parce que j'avais probablement "trop fait la fête" (alors que je ne me levais même pas pour manger...). Au moment de la pose de perfusion, alors que je signalais que j'étais très sujette aux malaises vagaux, elle m'a rétorqué que c'était parce que je ne désirais pas assez mon enfant avant de me laisser seule dans la pièce entrain de sombrer pour bien que je comprenne mon erreur. Souvent on me demandait si ce n'était pas trop "dur" d'élever un enfant à 20 ans, je répondais: "l'enfant ça va, le pire c'est de devoir supporter les remarques de la société". Du regard méprisant de la caissière de supermarché où tu vas acheter tes couches, au responsable d'une licence qui m'a refusé une dispense d'assiduité (que les étudiants qui travaillaient pouvaient demander) au titre que "vous ne pouvez pas décemment suivre une licence de physique avec un enfant en bas âge". Je ne pouvais pas entamer une conversation avec aucun parent du square (ou d'ailleurs) sans qu'on me demande mon âge comme éternel préalable. Comme si ma parole avait moins de poids, mes pratiques, mes espoirs aussi, comme si je devais constamment faire mes preuves de "mère suffisamment bonne" devant tout le monde. J'ai conscience que la curiosité des gens n'est pas forcément malsaine mais suis devenue un peu allergique à cette question à force (qu'on me pose encore aujourd'hui, quand je rencontre des parents d'élèves du collège de mon grand!!).

Et puis effectivement lorsque je suis passé du statut de "mère trop jeune" à celui de "mère de famille trop nombreuse" les réflexions ont changé. Les gens avaient besoin d'une explication: je devais répondre sur mes convictions religieuses, écologiques, sur mon choix de contraception, sur la sexualité dans notre couple. Ça leur paraissait juste complètement dingue que des gens souhaitent ça, comme ça, sans rien revendiquer, juste parce que ça leur semblait être le bon choix pour eux et pour leur famille. Une famille de cinq enfants, forcément, ça ne passe pas inaperçu dans la rue: on prend de la place dans le métro, au square, dans les magasins... Alors régulièrement il y a un passant pour les compter tous ostensiblement: "5, j'ai bien compté??? Ils sont tous à vous? Mais vous êtes une famille recomposée non? Vous n'avez pas peur d'en perdre un? HAHAHAHA". Il y a eu des périodes où on ne se promenait plus tous ensemble, pour ne pas gêner, et surtout pour ne plus avoir à répondre. Je partais de mon côté avec deux ou trois enfants, mon compagnon faisait de même et on pouvait recommencer à vivre sans être scrutés. Lorsqu'on a annoncé que nous attendions un cinquième enfant, un membre de notre famille proche, un verre de champagne à la main, nous a dit devant tous nos enfants réunis "hé ben, vous êtes de sacrés baiseurs!". Je vous passe les réflexions sur mon physique, parce que je suis maigre de nature, et que ce n'est pas assez "cohérent" au goût des gens avec l'image qu'ils se font d'une mère de famille nombreuse.

Dans la sphère féministe c'est plus complexe, je ne me souviens pas avoir eu de remarque directe. Mais c'est aussi parce que l'essentiel de mes contacts avec les militantes se fait via le net, donc finalement un endroit où la vie privée peut avoir une place totalement secondaire de façon bien plus naturelle qu'IRL. Par ailleurs, si je suis particulièrement attachée à voir le féminisme investir les questions de maternité, je ne porte pas en étendard mes propres choix procréatifs: ce sont les miens, et je milite pour chacun puisse faire les siens librement et les voir respecter absolument par les médecins, l'entourage, la société.
- Considères-tu que les mouvements féministes s'occupent suffisamment des problématiques autour de la maternité ?

Clairement non, je pense que les problématiques autour de la maternité ne sont pas suffisamment investies, mais il y a aussi une récente évolution très notable et très encourageante en la matière, je pense au blog de Marie Hélène Lahaye, à celui de Poule Pondeuse. Je n'ai pas suffisamment de connaissances sur l'histoire du féminisme pour analyser le phénomène de façon pertinente mais il me semble que l'énergie qui a du être mobilisée pour revendiquer le droit à l'IVG a fait que la maternité a été considéré comme un problème secondaire: certes, les inégalités liées à la maternité étaient connues mais dès lors que la possibilité d'IVG existait, elles étaient d'une certaine façon sans objet. Pour être libres, il fallait "juste" ne pas procréer.

Je revois une interview de Simone de Beauvoir à la télévision au début des années 80 expliquer en quoi la condition de la femme sans enfant était bien enviable, à côté de celle dont les rejetons ne laissait même pas le temps de manger. Elle m'a beaucoup marqué, moi qui ait parfois connu ce genre de situation peu glorieuse... D'une façon similaire, je me souviens de l'étonnement des gens quand je disais que je n'avais pas vraiment aimé être enceinte: "t'avais qu'à pas faire d'enfants!". Du coup, ça devient compliqué pour une femme qui - pour une raison ou une autre - a envie de devenir parent (ce qui est tout à fait différent du désir d'être enceinte): tout se passe comme si elle s'auto-condamnait elle-même en toute connaissance de cause à une vie misérable sans avoir le droit de crier à l'injustice (puisqu'elle avait elle même consenti à son sort).

De tout cela a résulté selon moi une double méconnaissance contre lesquelles j'essaie avec mes petits moyens modestes d'agir: une méconnaissance du féminisme sur les questions liées à la maternité et la périnatalité, et réciproquement une méconnaissance des mères de la nécessité et de la pertinence de la réflexion féministe.

- En avril tu as écrit un texte Nous sommes des menteuses de mère en fille qui a beaucoup buzzé et parlé à beaucoup de femmes, peux-tu nous en reparler ?

C'est un texte que j'ai écrit avec beaucoup de rage, et j'ai été très étonnée qu'il soit si lu et qu'il parle à tant de femmes... A l'époque j'avais autour de moi beaucoup d'amies, jeunes mères, dans un état d'épuisement terrible, qui passaient le peu d'énergie qui leur restait à se mépriser elle-même, à se dévaloriser, à se traiter de "mère en carton pâte", à être persuadées qu'elles étaient les seules à couler, à ne pas s'en sortir, que leurs mères en leur temps avaient été tellement plus fortes, tellement plus résistantes, tellement plus... J'étais tellement en colère contre ce mensonge qui empoisonnait tout! Une des personnes âgées de mon entourage a fait étant jeune une tentative de suicide pour cause de surmenage maternel (et je sais que c'est loin d'être un cas isolé!) ; au début du siècle, des chocolats aux amphétamines (qu'on considérait alors comme stimulants) étaient vendus pour lutter contre la fatigue des mères, combien sont-elles à avoir passé sous silence leur souffrance? Lorsqu'on regarde les chiffres des burnout maternels, ils sont effarants! Et personne ne sait que faire... les médecins reçoivent sans cesse dans leur cabinet des mères épuisées sans savoir réellement quoi leur proposer (il n'y a pas d'arrêt maladie pour les mères!) il faut attendre qu'elles développent des pathologies psychiatriques ou qu'elles mettent en danger leur enfant pour que la communauté réagisse! Et encore: en les pointant du doigt comme de mauvaises mères!! Peu après la publication de ce texte, plusieurs femmes m'ont dit "tu ternis l'image de la maternité! Nos filles ne voudront plus devenir mères!": c'est tellement symptomatique de ce cercle vicieux...

Je veux croire que cette torture morale et psychologique n'est pas une fatalité que doivent subir tête baissée les femmes qui souhaitent devenir parent! Une évolution en la matière suppose néanmoins de repenser en profondeur le rôle de la société face à l'épuisement parental, les rapports d'entraide, la répartition des responsabilités entre les co-parents, et le regard social porté sur les mères afin de le débarrasser des préjugés sexistes et des pressions colossales, j'ai conscience que le chemin est encore très long...

Où en sommes-nous 6 mois après? J'ai récemment rendu visite à ma grand-mère de 95 ans avec ma fille de 9 ans. Ma grand-mère a été déscolarisée à 12 ans pour aider son père boulanger après le décès précoce de sa mère, a élevé quatre enfants, était considérée comme une sorte de "guérisseuse" (je vous passe les détails des rituels exotiques visant à chasser le mauvais oeil), a vécu dans trois pays différents, a connu les camps de réfugiés, le dénuement, l'immigration, elle a été assistance maternelle, a accueilli des enfants de l'aide sociale à l'enfance, elle a parfois fait de la sous traitance en confection textile pour donner à manger à ses enfants. Lorsque ma fille lui a demandé: "et toi mamie, c'était quoi ton métier?". Elle lui a répondu: "oh moi tu sais je n'ai jamais travaillé! J'ai toujours vécu comme une princesse!". Voilà pour moi l'étendue de la couche de mensonge...

 

- Tes parents sont-ils au courant de ton  féminisme  ? Qu'en disent-ils ?

Mes parents sont au courant, en partie du moins, et je ne saurais dire précisément ce qu'ils en pensent. Lors de la mobilisation après le scandale des touchers vaginaux sur patiente endormie dans laquelle je me suis énormément investie, mon père m'a clairement exprimé son soutien. Je sais qu'il respecte ma rage face à l'injustice et l'abus de pouvoir et mon envie de contribuer autant que je le peux à faire changer les choses qui m'indignent. Je ne sais pas exactement ce qu'en pense ma mère, nous en parlons rarement. Je sais que mes choix familiaux, professionnels et idéologiques la déconcertent souvent, même si elle les respecte. Ca n'est en tout cas pas vraiment un sujet qui nous a rapprochées.

- Tu as beaucoup hésité à faire cette interview ; pour quelle raison ?

J'ai beaucoup hésité parce que j'ai conscience de voir le monde au travers d'un prisme déformé, de privilégiée. J'habite dans un pays riche, j'ai un toit sur ma tête et assez à manger chaque jour, je suis blanche, hétérosexuelle, cisgenre, j'ai eu la chance de faire de longues études et d'être en bonne santé. Je ne veux pas que mes combats en écrantent d'autres, plus urgents, plus douloureux, émanant de personnes qui ont moins d'aisance verbale ou de pouvoir social que je peux avoir (pas parce que je suis plus douée qu'une autre, mais juste parce que ma position privilégiée me l'octroie de fait). Ceci recoupe beaucoup mes questionnements dans la gestion du site associatif que je gère, parce que j'ai envie que ce soit autant que possible un espace "safe" pour tout-e-s, parce que je considère que mon rôle en tant que privilégiée n'est pas de monopoliser la parole mais de créer des espaces pour ensuite laisser la place à ceux qui n'ont pas autant de facilité à y avoir accès...Je ne dis pas que j'y arrive hein, mais j'essaye...

La deuxième raison qui m'a fait hésiter c'est que j'ai parfaitement conscience d'être "en chemin" du point de vue de l'égalité entre femmes et hommes: j'ai suis très loin de ne plus ressentir du tout les pressions et les culpabilités quant aux tâches ménagères et aux responsabilités éducatives et suis complètement admirative des personnes comme Gaëlle-Marie Zimmermann, je sais aussi que j'ai fait par le passé des choix professionnels profondément sexistes (l'avènement des enfants a de fait, sans commune mesure, plus affecté ma carrière que celle de mon compagnon, et j'ai conscience aujourd'hui qu'on aurait pu faire autrement). Bref, je n'ai de leçon à donner à personne, tout au plus l'envie de partager un combat qui a beaucoup de sens pour moi aujourd'hui.
- Arrivez-vous avec ton mari à éduquer vos enfants de manière anti sexiste et à considérer de la même façon filles et garçons ?

L'éducation anti-sexiste, c'est un peu comme nettoyer un mur blanc... à chaque fois qu'on pense en avoir enlevé une bonne couche, on découvre ce qu'il reste à faire... Donc non, je ne pense pas que nous arrivions parfaitement aujourd'hui à éduquer filles et garçons de la même façon... On essaie d'être vigilant, de s'interroger sur nos réflexes, sur les implicites, sur les raisons de nos choix et d'associer nos enfants autant que possible à ces réflexions. Pour nous c'est surtout un travail très concret du quotidien: Ça peut être aider notre fils de cinq ans à assumer son envie d'avoir les cheveux longs ou de porter des leggings à l'école, d'interpeller la bibliothécaire du quartier sur le sexisme d'un ouvrage jeunesse en rayon, de commenter en famille le marketing genré dans les magasins, de reprendre les grands parents lorsqu'ils félicitent nos garçons pour leur force et notre fille pour le soin de sa tenue, d'aider notre fille de neuf ans à se défendre lorsque des garçons la tyrannisent dans la cour de récré, ou encore à proposer d'animer des ateliers égalité fille/garçon lors de la fête du livre. Ça passe aussi par beaucoup de discussions, beaucoup de débats en famille... avec notre aîné de 13 ans nous parlons de culture du viol, de lutte contre l'homophobie, d'inégalités entre femmes et hommes, de la notion de consentement, ou encore des injonctions à la virilité qu'il peut subir au quotidien. Il exprime souvent son désir d'agir pour "redorer" l'image des hommes et réparer les inégalités, c'est sans doute dit d'une façon un peu maladroite mais on estime qu'il y a là une énergie positive à encourager. Avec notre fille de 9 ans, nous essayons de lutter contre les préjugés qui font que les filles ont peur d'être dans la rue, nous essayons de l'aider à se projeter dans des qualités diverses (pas que sois belle et tais toi!), on parle de consentement aussi...il y a peu elle me confiait qu'elle craignait le jour où sa poitrine pousserait parce qu'une amie à elle lui avait dit que les garçons n'auraient de cesse de vouloir la toucher. On a du mettre des mots sur tout ça, parler de l'inacceptabilité des agressions, du droit à disposer de son corps, et aussi de réfléchir à ses moyens d'action pour ne pas se sentir vulnérable. Il n'y a jamais de répit! Et puis les enfants en retour questionnent directement ou indirectement certains de nos choix de parents, sur l'exemple que nous leur donnons, parfois lui-même porteurs d'une bonne dose de sexisme, et ils nous invitent à nous remettre en question et à évoluer, c'est un échange très stimulant!

- Peux-tu nous parler des injonctions faites aux mères dans le domaine de l'accouchement et de l'allaitement ?

Le domaine de la maternité est marqué en apparence par de grands clivages, en très résumé et très caricatural on peut dire que se dresse souvent le clan de "pour" contre le clan des "contre". L'accouchement et l'allaitement sont souvent au coeur de ces clivages: allaitantes contre biberonnantes, péridurale contre accouchement physiologique... Ce qui me dérange énormément dans ces clivages est la perte de vue de la dimension de choix individuel, qui reste pourtant être centrale. J'ai rencontré dans les deux "clans" des personnes d'une violence hallucinante, persuadées de posséder LA vérité qu'elles voulaient faire appliquer à toutes, j'ai aussi rencontré des personnes d'un respect extraordinaire, qui cherchaient comment accompagner et soutenir au mieux les femmes dans leurs choix, comment bricoler pour trouver des solutions qui leur conviennent à elle, leur famille, leur enfant (je pense par exemple à la sage femme @10lunes, à l'action de l'association CIANE, à la conseillère en allaitement @veroniqueIBCLC).

Les injonctions sociales et médicales surfent un peu sur les deux camps et si on peut reprocher à la première vision son caractère parfois dichotomique, on peut reprocher à la seconde son ambivalence, qui plonge souvent les femmes dans une série d'injonctions paradoxales... On demande par exemple aux femmes enceintes de se soumettre à des contraintes alimentaires drastiques, à une observance médicale de chaque instant, et ce dès la conception, tout en leur intimant l'ordre de ne pas se stresser, parce que ce serait mauvais pour leur enfant à naître. Pour l'allaitement, c'est un peu pareil: on promeut l'allaitement maternel dès la naissance parce que l'OMS/l'Etat a dit de le faire, parce qu'il y a des avantages sanitaires, et que c'est un label de qualité recherché que d'être "hôpital ami des bébés" mais en même temps on va stresser à mort les femmes pour qu'elles pèsent leur bébé avant et après les tétées, parce que leur bébé aura perdu un pouillème de poids de plus que prévu, ou parce qu'il aura grossi plus qu'avec des courbes standardisées d'un bébé nourri au biberon... De même on va pousser les femmes à mettre en place un allaitement maternel (qui met bien un mois/un mois et demi pour être vraiment lancé) mais les culpabiliser si elles ne sont pas en mesure d'avoir sevré, mis en place un allaitement mixte ou été en mesure de tirer leur lait pour leur reprise de travail à deux mois... Parallèlement à ça, les femmes qui ne souhaitent pas allaiter se voient tout de même proposer (imposer?) avec plus ou moins d'autoritarisme une "tétée d'accueil" en salle de naissance, ce qui est parfois vécu de façon très violente, elles sont aussi largement culpabilisées de ne pas donner "le meilleur" pour leur enfant. Quant à celles qui auront eu le culot de prolonger leur allaitement plus de 9 mois, on va les regarder d'une façon soupçonneuse voire carrément évoquer l'inceste... De quoi devenir dingue!!

Sur l'accouchement, la situation est plus complexe. On a d'un côté l'accouchement ultra technicisé, qui est assez largement considéré comme la "norme" (pour s'en assurer, il suffit de visionner l'émission "Baby boom": on n'y voit que des femmes allongées sur le dos, perfusées, périduralisées, monitorées, accouchant sous les "poussez poussez poussez" dirigistes du gynécologue) et qui correspond à une double demande: une demande réelle des femmes d'en finir avec la fatalité de la douleur mais aussi une demande de rentabilité médicale (une femme sous péridurale ne mobilise pas autant de personnel médical qu'une femme sans péridurale qui aura davantage besoin d'être soutenue, écoutée, réconfortée; une femme sous péridurale peut supporter plus facilement l'injection d'hormones de synthèse censées accroître le rythme et l'intensité des contractions et donc hâter l'accouchement, l'accouchement sous péridurale ça évoque souvent la Machine qui fait Ping des Monthy Python). Et de l'autre l'accouchement physiologique, qui regroupe des gens de sensibilité très diverses. Parmi eux figurent clairement des mouvements new age au sectarisme qu'il est légitime d'interroger mais ce mouvement est aussi et surtout en majorité représenté par des soignants et des usagers qui veulent mettre au premier plan le respect de l'individu (de son corps, de ses émotions, de son vécu) et s'interroger sur les potentiels effets iatrogènes des techniques médicales habituellement utilisées pendant l'accouchement. Les effets iatrogènes, c'est un peu comme le pompier incendiaire: c'est le fait que des dispositifs médicaux induisent des effets indésirables qui doivent ensuite être pris en charge par d'autres dispositifs médicaux et ainsi de suite...Par exemple, ce sont les défenseurs de l'accouchement physiologique qui ont mis le doigt sur le fait que les épisiotomies (section du périnée en vue de faciliter le passage de l'enfant) n'étaient pas efficaces dans la prévention des déchirures graves et qu'elles pouvaient même les favoriser; ce sont eux qui ont alerté sur le fait que les hormones de synthèse administrées pour accélérer le travail induisaient un risque plus élevé de déclencher une hémorragie du post-partum (une des causes majeures de décès maternel en France), ce sont enfin eux qui ont montré que la position gynécologique (allongée sur le dos) qui est assez largement imposée aux femmes était sans doute une des plus pratiques pour le gynécologue ou la sage femme mais aussi une des moins favorables à la progression du bébé dans le bassin maternel.

Les médecins étant en France les détenteurs de la "technique" médicale autour de l'accouchement (ce sont eux qui pratiquent les extractions instrumentales avec forceps, ventouse, eux qui posent les péridurales, qui pratiquent les césariennes), le débat accouchement technicisé VS accouchement physiologique a réveillé l'ancestral conflit entre gynécologue et sage femme, c'est à dire entre la médecine des hommes et celle des femmes.

- Qu'as tu à dire sur le sexisme présent dans le couple hétérosexuel avec des enfants ?

Je trouve qu'on parle plus souvent d'éducation anti-sexiste en terme de contenus éducatifs (quels jouets, quels habits, quelles activités...) qu'en terme de modèle. Or les parents sont un des premiers modèles des enfants, ne serait-ce qu'en raison de l'importance de l'apprentissage par "imitation". Je suis donc persuadée que les stéréotypes les plus implicites que nous portons en nous sont particulièrement basés sur cette "référence" que nous construisons malgré nous. Dans un couple hétérosexuel, l'arrivée d'un enfant est souvent très "coûteuse" du point de vue de l'égale répartition des tâches. Tant qu'il n'y a pas d'enfants, se répartir les tâches ménagères et administratives peut encore relever de la logique comptable: qui fait la vaisselle, passe l'aspirateur, qui descend les poubelles, récure les toilettes, qui amène la voiture à réparer, qui paye les factures, etc... Il peut toujours y avoir des réticences, des mauvaises habitudes, ou de la mauvaise volonté mais en cas de déséquilibre on a encore la possibilité de s'en tenir au strict entretien de ses propres affaires. Lorsque l'enfant arrive, cette marge de manœuvre est assez largement réduite à néant. Une amie disait récemment "tu veux perdre 10 ans de luttes féministes? Fais un gosse". Bien souvent, la grossesse met directement dans le bain, un peu comme un avant goût de la vieillesse: fatigue, douleurs, nausées, angoisses... certes toutes les femmes ne cumulent pas tous ces symptômes mais l'extrême majorité ne peuvent toutefois poursuivre le même "rythme" que leur conjoint. Ensuite, l'arrivée de l'enfant complique passablement la résistance passive: on ne peut pas dire à son mec "m'en fous, c'est si tu lui donnes pas à manger ben tant pis, il ne mangera pas!". Alors qu'une baignoire peut tout à fait supporter de ne pas être récurée pendant plusieurs semaines. Enfin le partage égalitaire des tâches liées aux enfants est assez souvent biaisé en raison d'un nombre incalculable de tâches "invisibles" (cf le concept de "parent par défaut"): je connais des pères "super investis" qui pensent "faire leur part" parce qu'ils savent donner un bain, habiller un môme, lui faire à manger, qu'ils l'accompagnent à l'école le matin et gèrent le pyjama/dents/histoire/bisou du soir. Ce mec là, tout le monde va le féliciter, tout le monde va dire à sa femme "mais QUELLE CHANCE tu as!!!" (sinon carrément la culpabiliser). Et pendant ce temps là, la femme s'escrimera à vérifier que les cahiers de liaison sont bien signés, ira au rendez-vous avec la maîtresse, prévoira le cadeau d'anniversaire pour le petit copain du môme, s'inquiétera qu'il manque des chaussettes dans le tiroir de son chérubin, réservera les colonies de vacances, prendra rendez-vous pour les vaccins, donnera les vitamines de l'hiver, etc.....mais ça évidemment tout le monde s'en fout puisque personne ne sait que ça fait AUSSI partie du package.

La dernière raison qui rend si ardue le partage des tâches liées aux enfants dans un couple hétérosexuel tiens en cette phrase de la sociologue féministe Christine Delphy: "le problème des femmes hétérosexuelles, c'est qu'elles couchent avec l'ennemi". Comme il est difficile (et parfois douloureux) pour une femme hétéro de se rendre compte que le grand amour de sa vie, tout capable qu'il est de se faire cuire un oeuf tout seul, (parfois même) tout féministe qu'il se dit être, n'en est pas moins un homme. Et que ce statut lui a fait acquérir (même à son insu) des comportements dominateurs, une assurance, une liberté que sa femme n'a pas aussi naturellement et qui fait de lui un macho en puissance: Ce qu'il fait pour les enfants doit d'être célébré, ce qu'elle fait est banal, ce qu'il rate avec les enfants est touchant, ce qu'elle rate avec les enfants est indigne, son congé parental à elle est passé inaperçu, sa journée enfant malade à lui a été marquée d'une pierre blanche, elle est toujours prise pour naturellement compétente en éducation, il est toujours pris pour naturellement compétent dans tous les autres domaines intellectuels et ainsi de suite...

A ce titre, j'ai longtemps cru que le seul espoir d'égalité pour les femmes était de cultiver elles aussi la "virilité" (et la liberté, la force, l'assurance, qui allaient avec) avant de réaliser lors d'une discussion avec l'historienne de la famille et féministe Anne Verjus que ce pouvait être particulièrement sexiste de n'envisager la société comme ne pouvant qu'être structurée sur le système de valeur "virilité", classiquement attribué au masculin et imposé à tous par ce genre. Qu'il était peut être possible de construire un autre système de valeurs, tout aussi universel (que hommes et femmes pourraient désirer cultiver, comme c'est le cas actuellement pour la virilité), tout aussi désirable mais qui ne pose pas à la base l'écrasement des forts sur les faibles. Un système de valeur où le but serait de construire un monde plus doux pour tout-e-s, plus respectueux de chacun-e, plus bienveillant, où on prendrait soin les un-e-s des autres. Après tout, après des dizaines de milliers d'années de guerres et de conflits, il ne serait pas trop tôt d'en finir avec la virilité meurtrière! C'est ici que ma réflexion s'arrête... ou plutôt que mon chemin se poursuit... Merci de m'avoir donné la parole!

- Peux tu donner des exemples de partage des tâches inégalitaire qui commencent ou se renforcent après l'arrivée des enfants ?

Je précise que je vais parler pour les couples hétérosexuels, d'abord parce que c'est ce que je connais, et ensuite parce que je pense que les rapports inégalitaires femmes/hommes sont assez déterminants dans ce cas.

Les inégalités commencent avec la grossesse, c'est une évidence mais c'est toujours mieux de le rappeler. Un homme pourra être aussi dévoué qu'il le peut, prendre en charge totalement les tâches ménagères, etc... dans la grande majorité des cas: il ne vomira pas pendant trois mois, ne subira pas les examens médicaux invasifs, ne se sentira pas la responsabilité psychologique de la bonne santé de l'enfant à naître, ne verra pas sa carrière potentiellement mise en danger par un arrêt de durée aléatoire (hé oui, les grossesses pathologiques, ce n'est pas sur commande). Ça ne s'arrange pas vraiment quand l'enfant est là! On pense souvent que partager les tâches liées aux enfants ça se réduit à une histoire comptable: toi tu changes les couches, moi je donne le bain, toi tu te lèves au premier réveil nocturne, moi au second. Réfléchir là dessus, ça peut être intéressant mais dans bien des cas c'est totalement insuffisant... car un nombre stupéfiant de tâches relatives au soin des enfants sont "invisibles": penser à prendre rendez-vous chez le pédiatre, établir une whishlist d'anniversaire pour les grands parents, étudier les comparatifs de sièges auto les plus sécuritaires, embaucher une assistance maternelle, monter le dossier de crèche en mairie, envoyer des photos du bambin à la famille, acheter un pyjama parce que tous les autres sont trop petits.... sans compter tout ce qui a trait à l'éducation!!! C'est la vocation du site que j'anime (Les Vendredis Intellos) d'accueillir des débats/échanges autour des questions d'éducation, et dans la société dans laquelle nous vivons, il est clair que l'éducation de l'enfant n'est pas perçue comme un truc easy qu'on apprendrait sur le tas: au contraire, il faut se renseigner, confronter, choisir, la pression sociale est énorme!!! Pendant longtemps on s'est demandé pourquoi sur le site on accueillait 98% de femmes et quasiment pas d'hommes. On a réfléchi au design du site (renvoie-t-il à des stéréotypes de genre plutôt "féminins"?), on a réfléchi au format des billets publiés (parler de bouquins/de textes publiés, parler d'"experts en éducation" ça pouvait évoquer aussi un stéréotype "masculin"), on a réfléchi à notre propre capacité à sortir de l'entre-soi, à adapter notre vocabulaire pour ne pas parler que de "contributrices" : bref, on s'est pris la tête comme on aurait rêvé que les hommes agissent dans les milieux où les femmes sont très minoritaires. Et puis, aux dernières rencontres annuelles de l'asso, alors qu'une fois encore je déplorais le manque de parité parmi les contributeurs/trices du site, un homme m'a dit: "Nous, en tant qu'hommes, on ne se sent pas obligé de se prendre la tête sur l'éducation. Pas parce que ça ne nous intéresse pas, pas parce qu'on se sent exclus de ça, mais juste parce que depuis qu'on est tout petit on nous apprend qu'on n'a pas à se remettre en question. On décide, point. Et au mieux on assume après si on se plante. Mais on ne ressent pas le besoin de partager ça avec d'autres". En résumé (et très caricatural): les hommes sont sûrs d'eux, les femmes moins. A cause de (grâce à?) ça les femmes s'informent et débattent sur l'éducation des enfants, les hommes moins. Résultat: ce sont elles qui se sentent responsables de l'efficacité des choix éducatifs et qui subissent en première ligne la pression sociale au "parent parfait". Le silence des hommes de son côté n'est pas considéré socialement comme un excès de confiance en soi mais comme un désintérêt pour le sujet. Résultat: dès qu'ils changent une couche, ils sont acclamés comme s'ils avaient franchi l'Everest. Bref, il y a du pain sur la planche.

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