nov 122015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de  Nunca.

Bonjour, peux-tu te présenter ?

J'ai 36 ans, je suis végan, je n'ai pas d'enfant et je n'en veux pas. Je suis issue d'un milieu socio-culturel très modeste .Je n'ai pas vraiment de métier, j'alterne entre des périodes de chômage et des jobs précaires.
Sinon, je suis banche, hétéro et cisgenre.

Depuis quand es-tu féministe et quel a été le déclic s'il y en a eu un ?

Il n'y a pas eu vraiment de déclic non, pas d' événement précis qui m'a fait dire "Voilà! A partir d aujourd'hui je suis féministe!" mais plutôt une accumulation de sentiments de malaise, d'incompréhension  et d'injustices qui, peu à peu, m'ont tout logiquement conduite à me définir comme telle.
Il y a les souvenirs d'enfance :  ma grand-mère (j'ai grandi avec ma mère chez mes grand parents entre une mamie complètement dévouée et effacée et un grand-père macho et autoritaire) qui servait toujours les hommes en premier à table leur octroyant le plus gros morceau de viande, mes tantes et cousines qui se levaient pour débarrasser alors que les hommes restaient assis à discuter après les repas. Ça ne m 'a jamais semblé normal, je ne comprenais pas.
Il y a ce souvenir précis de moi, encore petite, faisant la vaisselle et de mon grand-père, debout, surveillant ma façon de m'y prendre, mon sentiment de révolte à ce moment là et ses mots cinglants: "tu seras une folle comme ta mère".
Il y a les discours sur celles qui "l'ont bien cherché" qui m'ont toujours horrifiée et me mettaient en rage. Aussi loin que je me rappelle je n'ai jamais pu supporter tout ce qui se rapporte au slutshaming. Très tôt, je crois, j'ai senti qu'il y avait là quelque chose de profondément injuste.
Il y a une agression sexuelle à 20 ans qui a été l'occasion de me les prendre en pleine tronche toutes ces saloperies. Les relations avec les mecs aussi, le souci qu'elles me posaient, l'impression qu'il y avait quand même "anguille sous roche" au pays du prince Charmant.
Puis mes premières rencontres IRL ou virtuelles avec des féministes assumées, les brochures des infokiosques des squats anars avec lesquels je commence à flirter. Les nombreux débats sur internet, les centaines de témoignages de femmes sur les violences qu'elles subissent, leur coté universel qui m’apparaît alors.
Chez moi, il n'y avait pas de livres, je n'ai pas hérité d'une culture féministe. En fait, peut être qu'il a toujours été là, viscéral et qu'il s'est affûté avec le temps.

Est-ce que des gens t'ont déjà questionné sur ton non désir d'enfant ? Que leur réponds-tu ?

Oui même si le fait que je sois bien entourée limite  les dégâts. Aujourd'hui, toutes mes potes sont féministes, mon non-désir ne leur parait donc pas aberrant. Je ne me suis jamais sentie jugée par elles à ce niveau. Quant à mon compagnon actuel, il est certain de ne plus en vouloir donc pas de souci de ce coté là non plus.
Sinon oui, clairement, c'est un choix qui interroge.
Je crois que ça a été un peu compliqué à accepter pour ma mère par exemple, mais pour être franche, je m'en moque. Je suis intimement convaincue que ce choix ne regarde que moi et je n'en tire aucune culpabilité. Et ce que je réponds aux gens que je sens un peu dans le jugement de valeur ou la curiosité déplacée, c'est juste ça : je leur annonce très vite que je me moque de leur avis sur la question, que je n'ai pas envie d'enfants, point et que ça ne regarde que moi
Je peux en revanche en parler plus longuement avec des ami-e-s/amoureux qui sont dans la discussion cool ,l'échange et la bienveillance, mais les personnes qui y vont de leur petite morale, ce n'est pas possible. Tout dépend de qui me questionne et de la façon dont iel le fait quoi.
Sinon, j'ai droit à la ritournelle de l'horloge biologique régulièrement quand je vais chez les médecins, à leurs airs perplexes face à mon non projet bébé à court, moyen ou long terme, à leurs hypothèses et considérations pourries sur la/ma vie. Bref, les joies du corps médical. Là encore, je ne m'étends pas sur le sujet. Ce ne sont pas mes ami-e-s, je ne leur demande pas leur avis, je n'ai donc rien à leur confier.
Est-ce que tu as eu l'occasion de discuter avec tes grands-parents de l'atmosphère machiste qu'il y avait chez eux ?

Non. Chez moi on ne parlait pas. Je crois que ce que je pouvais penser de son attitude était bien le dernier souci de mon grand-père. Alors, en dehors de mes quelques réactions de défense qui m ont valu d'être taxée de folle, non, pas de discussion. Je me souviens d'un seul court échange avec ma grand-mère sur sa relation avec son mari au cours de laquelle elle avait laissé échappé qu'elle n avait jamais aimé le sexe. Elle a eu 7 grossesses...

Tu disais qu'après ton agression sexuelle, tu as subi du slut shaming ; peux-tu en parler ?

Oui.

Pour situer le contexte. Je faisais du camping avec une amie. On nous a sexuellement agressées la nuit pendant qu'on dormait.
Nous avons appelé les flics et porté plainte. Au poste les flics nous ont demandé comment nous étions habillé, l'un d'eux a même tenté une petite blague sur le fait qu'il fallait comprendre les hommes, nous étions si jolies...Mais dans l'ensemble, iels ont été correctes.
Le lendemain matin, on a du affronter les gens qui bossaient dans le camping .Selon eux, nous étions des allumeuses qui se trimbalaient à moitié nues ( pour info : c'était l'été, il devait faire plus de 30 degrés) qui buvaient et "riaient avec des hommes" . Texto hein. Iels ont dit : "Vous riez avec des hommes!". La veille de l'agression, on avait effectivement bu et échangé quelques mots avec un groupe de mecs sympas à la table voisine alors on méritait sans doute quelque part d'être punies pour avoir osé nous comporter ...voyons...un peu comme des mecs? Rire, boire, profiter de l'été. Un crime, à croire. L'alcool à Patriarcatland c'est magique :il déresponsabilise les hommes coupables mais responsabilise les  victimes. Ça me révolte.
A l'époque je n'étais pas consciemment féministe mais je savais déjà que les choses se passaient souvent ainsi dans ces cas-là et pourtant ,étrangement, j'avais l'impression de nager en pleine 4eme dimension. Tout ça me semblait complètement surréaliste, presque grotesque. Ma copine pleurait et hurlait après les gens. Moi je planais, abasourdie par tout ce que j'entendais.
On nous a viré du camping après nous avoir expliqué ,qu'ici, on ne voulait pas d'histoires.
Je ne vais pas rentrer dans les détails mais je n'ai pas vécu l'agression en elle-même comme une grande violence. En revanche ,tout ce qu'on s'est pris dans la tronche ça l'a été.
J'ai beaucoup, beaucoup pensé et je pense toujours à toutes les victimes qui ont eu à supporter le même genre d'accusations. Les histoires des copines, les affaires de viols médiatisées, toutes ont  leur lot infâme de slutshaming .Ça me rend malade, ça me plonge dans des états de rage à en fondre en larmes. La violence du patriarcat est inouïe, terriblement destructrice.
Je me rends compte que depuis le début, je te parle beaucoup de petites expériences de ma vie, de choses qui pourraient surement sembler anecdotiques à certain-e-s. Mais il n'y a rien d'anecdotique dans les humiliations et violences machistes. Nos expériences en la matière sont profondément politiques. Sans doute me suis-je affirmée clairement féministe quand j'ai compris ça, que ces expériences prenaient toutes intégralement place dans un système bien huilé d'intimidation .Quand tu saisis par ex, que le viol n'a rien d'un coup de pas de bol, d'un accident de la vie mais qu'il est un outil stratégique de domination, tu commences à appréhender la réalité du patriarcat dans toute sa barbarie.

Tu parlais de ta précarité ; penses-tu que les militantes féministes parlent assez de la précarité des femmes, (qui représentent la majorité des pauvres) ?

Non.

Ça m'embête de te répondre ça parce que je suis à mille lieux de penser que le féminisme est un truc de bourges, mais non. Je n'ai pas le sentiment que les féministes se penchent assez sur les questions de précarité et tout ce qu'elle implique.
Pourtant, le double mépris que tu supportes quand tu es une femme ET une précaire il est bel et bien là. La lutte des classes, ce n'est pas de la vieille histoire. Nous sommes évidemment doublement fragilisées. Bien sur que ça nous rend encore plus vulnérables aux situations abusives au travail, au foyer etc.
Et puis la précarité a des conséquences multiples .Je veux bien qu'on investisse la pornographie, qu'on travaille à proposer autre chose que des scénarios misogynes, je veux bien qu'on débatte sur le fait de savoir si le gode ceinture c'est libérateur ou encore trop phallocentré. Ce n'est même pas que je le veuille bien en fait c'est que je trouve ça nécessaire. Mais c'est quoi ta sexualité quand tu flippes de perdre ton appart parce que tu n'as plus un rond, quand tu rentres crevée d'un taf sous payé dans lequel tu es méprisée, quand tu es à la rue? Quelle place il reste pour ton épanouissement sexuel, pour l'identification de tes désirs propres ? La précarité influence tout: ton rapport au sexe, au corps, à l'amour, à l'estime de soi.
Comment ne pas se sentir loin des problématiques de représentativité des femmes dans la classe politique ou à la tête des grandes entreprises quand tu sais que, de toute façon, jamais tu ne foutras les pieds dans les écoles huppées qui mènent à ces postes?

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