nov 182014
 

Une étude de 2008 portant sur l'affaire Kobe Bryant, joueur de basket accusé de viol, a permis de mettre en avant plusieurs faits intéressants. Les chercheuses ont soumis aux sondée-s des articles de journaux contenant des mythes autour du viol (comme "elle a menti" ou "elle l'a bien cherché").  Ceux qui ont été exposés aux articles contenant des mythes, étaient plus susceptibles  de croire en l'innocence de Bryant.
Une seconde étude menée par les mêmes chercheuses s'est concentrée sur les titres d'articles consacrés à la même affaire. Les personne ayant lu des titres d'articles comportant des mythes sur le viol étaient là aussi plus enclines à croire Bryant innocent. Elles étaient également plus tolérantes à l'égard des crimes sexuels en général. Les hommes ayant été exposés à ces mythes sont plus susceptibles que les femmes dans le même cas, à y adhérer.
Comme le soulignent ces études, il a également abondamment été démontré qu'être exposé aux mythes sur le viol renforce les visions stéréotypées que nous avons à ce sujet. Cela nous rend également enclins à ne pas voir comme des viols ce qui ne correspond pas à notre vision stéréotypée. Une victime qui y serait exposée aurait davantage tendance à nier ce qu'elle a vécu et à hésiter à porter plainte. Enfin être exposés aux mythes sur le viol peut pousser les hommes à nier ou minimiser leurs comportements sexuels violents.

La presse et les media en général ont donc une responsabilité dans la manière de traiter des affaires de viol comme ils en ont une dans les affaires de violence conjugale. Leur façon d'en parler pourra pousser leurs lecteurs à davantage adhérer aux mythes sur le viol et à être plus tolérants envers les criminels sexuels voire à décourager les victimes de porter plainte.

 

Etudions donc  un article rédigé par l'AFP et repris sur plusieurs journaux dont Le point. Il s'agit de la condamnation à 10 ans de prison pour viol par personne ayant autorité, d'un policier qui a violé par deux fois (pénétration vaginale et fellation) une femme en cellule de dégrisement alors qu'elle était ivre et venait de faire un malaise.

Le policier est décrit comme "sûr de lui", "aux larges épaules". C'est un "cruciverbiste averti", "amateur de fortes poitrines". Il est "intarissable dans l'autocritique".
Il est présenté comme "un ex-policier", "un brigadier en cours de révocation" et un "policier chevronné". Jusqu'à la fin, alors que le verdict a été prononcé et qu'il est déclaré coupable le journal le présente comme "l'accusé".
Dans cet article de 20 minutes on rajoute qu'il est "père de famille", et "rêve d'ouvrir une librairie pour enfants".
La victime est "une femme de 44 ans, débraillée, dépressive et ivre" (selon les mots mêmes du journaliste, ces termes ne sont pas entre guillemets ils ne sont donc pas du fait du coupable ou de son avocat). C'est une "espagnole d'originale marocaine" qui "aime la salsa" et "les hommes en uniforme". Elle est "trapue" et a "le nez percé d'un diamant". Elle est présentée en fin d'article comme "la femme qui accusait de viol" alors que le viol a bien été reconnu par la justice.
Dans cette article de L'alsace, la victime est "en pleine dérive", boit "plusieurs bouteilles de bière" et est "de plus en plus virulente".
Même si le journaliste souligne qu'elle venait de faire un malaise, il écrit qu'elle "reconnaît s’être laissée faire". Rappelons que nous sommes face à une femme dans un état psychologique fragile, ivre, qui vient de faire un malaise, est en cellule avec en face d'elle un policier armé ; pourtant le journaliste n'hésite pas à souligner qu'elle aurait, pour le moins cédé, pour le pire consenti.

Ces deux portraits ne présentent aucun espèce d'intérêt pour nous lecteurs. Tout au plus avons nous besoin de savoir que la victime était en état de grande fragilité psychologique et d'ébriété car cela constitue des critères aggravants pour le violeur. En effet, comme le jugement l'a montré, le consentement de la victime était aboli à cause de son degré d'alcoolémie. Il peut donc être nécessaire de nous préciser ce fait.

Si nous rapprochons tout ce qui nous est dit sur le violeur et sur la victime, nous découvrons le portrait flatteur d'un homme visiblement bien bâti face à une victime "trapue", d'un homme "sûr de lui" face à une femme "à la dérive".
Sont mis aux même plan  leur intérêts sexuels ; il aime "les fortes poitrines" , elle aime "les hommes en uniforme" ; ainsi nous avons l'impression d'une stricte égalité où chacun a trouvé ce qu'il cherchait ; lui une forte poitrine, elle un uniforme. Est ainsi induite l'idée d'une relation consentie et égale entre deux partenaires.

Les loisirs de l'un et de l'autres sont évoqués ; il aime les mots croisés et souhaiterait ouvrir une librairie pour enfants  pendant qu'elle aime danser et se percer le nez.
Les études évoquées en début d'article le montrent bien ; l'évocation de loisirs du coupable ou du présumé coupable, tout ce qui tend à le rendre plus proche de nous tendra à l'excuser et par là même à penser que la victime ment.
De la même façon, rappeler de manière répétée que "la victime est à la dérive" alors qu'on sait que les victimes qui ont bu ou ont des problèmes psychologiques ont plus de difficulté à se faire entendre que les autres, peut nous laisser entendre que cela n'est pas une victime crédible.

L'article évoque que le coupable est "intarissable dans l'autocritique" ; nous parlons d'un homme coupable de viol par personne ayant autorité, la moindre des choses est en effet qu'il fasse son "autocritique".

Pour résumer nous sommes face à un coupable beau garçon, père de famille, policier chevronné, aux paisibles loisirs et qui risque en plus d'être tué en prison. En face nous avons une femme épaisse, aux futiles loisirs, qui boit et est fragile psychologiquement.

 

Alors que le violeur a bien été reconnu coupable, l'article met les versions de l'un et de l'autre au même plan et continue à écrire "Un viol, selon elle".
L'article persiste a présenter le violeur comme un "policier chevronné"  ; dans l'étude consacré à Bryant il avait été démontré combien l'évocation de sa carrière et de ses performances le rendaient plus sympathiques aux yeux des sondé-es.

Enfin l'article souligne que "Les viols dans la police sont rares". Ce sont les plaintes et les condamnations pour viol pour des policiers qui sont rares ; comme moins de 10% des victimes portent plainte, nous n'avons absolument aucune idée de la rareté de ce genre d'affaires. Ce genre de propos n'a donc rien à faire dans un article portant sur la culpabilité d'un policier pas plus que la phrase de son avocat qui se plaint du sort de son client en prison. Il est bien certain que la vie de cet homme ne sera pas facile en prison mais l'évoquer alors que n'est pas  évoquée la vie future de sa victime, qui a fait une tentative de suicide, a du déménager et changer de pays, nous pousse une nouvelle fois à de la compassion et de la sympathie pour cet homme.

Mais quelle est la portée exacte de cet article ?
Il est bien sûr difficile de la mesurer. Il faudrait analyser les réactions de gens ayant lu cet article et ceux en ayant lu un parfaitement neutre pour constater des éventuelles différences. Les deux études ci dessus nous ont montré qu'il y a des conséquences à écrire de tels articles. A tout le moins, si certains persistent à penser que ce genre d'articles ne fait aucune différence et n'induit aucun biais dans l'esprit des lecteurs, ils ne verront aucun inconvénient  à ce que davantage de neutralité soit demandée à la presse en matière de crimes et délits sexuels.

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