Nov 112021
 

coureuse :
- femme pratiquant la course à pied
- gourgandine.

En matière d'idées reçues sur les violences faites aux femmes, je les classerais en trois grands types :
- les idées reçues issues d'opinions politiques sexistes, réactionnaires : être convaincu que le viol dans le mariage n'existe pas puisqu'une femme doit des rapports sexuels à son mari. A part les combattre (et les combattre n'implique absolument de discuter avec eux), il n'y a rien d'autre à en dire.
- les idées reçues par ignorance. Alors je considère qu'en 2021 l'ignorance a bon dos quand tout est à disposition sur le sujet en quelques clics mais admettons que certain-e-s, de bonne foi, ignorent par exemple que l'extrême majorité des viols sont pratiqués par des proches de la victime.
- les idées reçues dont on ne parvient pas à se défaire. Je vais vous donner un exemple personnel. Je sais par exemple que l'habillement des victimes n'a rien à voir dans l'acte de viol. Une étude sur des violeurs s'attaquant à des femmes inconnues dans l'espace public démontrait même que les femmes en mini jupe, aux talons hauts, les attiraient peu car ils les trouvaient trop sûres d'elles pour être sûrs de les maitriser. Et pourtant, lorsque je croise des jeunes filles en pleine nuit, habillées très sexy, je ne peux m'empêcher d'avoir peur. Statistiquement répétons le une bonne fois ; l'immense majorité des viols sont commis par des hommes proches de la victime (famille, conjoint, collègues, amis etc.). pas par des inconnus et encore moins dans l'espace public.
Si je vous demandais quel est l'endroit qui vous fait le plus peur face au viol entre un appartement, une zone industrielle déserte de nuit et une forêt de nuit également, nombre d'entre vous, même en ayant connaissance des statistiques sur le viol et les violences faites aux femmes, ne choisirait pas l'appartement. On est donc face à des idées reçues irrationnelles mais qui sont très présentes et participent donc à une mauvaise vision de ce que sont les violences faites aux femmes.

Il y a deux jours, une adolescente a disparu alors qu'elle faisait son jogging. Les réseaux sociaux ont aussitôt bruissé de personnes outrées qu'elle ait été aussi imprudente et un commandant de gendarmerie a déclaré sur BFM qu'il devenait dangereux de faire du jogging et que c'était une activité à éviter pour les femmes et les jeunes filles.

En dix ans il y a eu moins de dix femmes tuées par des inconnus alors qu'elles faisaient du jogging. Cela reste de l'ordre de l'exceptionnel. Les femmes lorsqu'elles sont tuées (et elles le sont toujours beaucoup moins que les hommes) le sont par des hommes qu'elles connaissent. Lorsqu'elles sont frappées ou violées, elles le sont aussi par des hommes quelles connaissent majoritairement. Au contraire les hommes victimes de viol, coups et blessures ou meurtres le sont davantage par des inconnus.


Alors bien évidemment nous avons des biais alimentés par les media. Lorsqu'une joggeuse disparait, cela fait les gros titres des journaux pendant plusieurs jours, cela sera le cas lorsque son corps sera retrouvé si elle a été assassinée. On en reparlera également lors d'un éventuel procès. Un féminicide par conjoint fera quelque lignes dans la presse ; un peu plus s'il y a eu des manquements judiciaires mais cela sans aucune comparaison.
J'appellerais cela l'effet Dutroux. Tous les plus de trente ans ont été abreuvés par l'affaire Dutroux (une affaire de séquestrations, de viols et de meurtres d'enfants à la fin des années 1990). Il y a eu des milliers d'articles sur le sujet, qui, comme d'autres, ont contribué à façonner l'idée que les pédocriminels qui enlèvent des enfants inconnus pour les violer et les tuer sont partout. C'est sans aucun doute une des raisons qui font qu'on peine autant à mobiliser sur les violences sexuelles sur les enfants et l'inceste en particulier (et je dirais qu'il est aussi particulièrement confortable de focaliser sur les Dutroux ce qui permet de ne pas s'intéresser à ce qui se passe dans nos familles) ; le pédocriminel ca sera toujours Dutroux et jamais un bon père de famille.

J'ai été frappée du nombre d'hommes qui, sans sourciller, affirment vouloir limiter la liberté des femmes pour leur propre bien. Après tout, si faire du jogging en forêt est si dangereux et qu'il faut limiter ce risque d'agressions, pourquoi ne pas envisager un couvre-feu pour les hommes ? Les femmes seraient en sécurité puisque visiblement, tout le monde s'accorde quand même à reconnaitre qu'une femme a peu de risques d'être tuée par une femme inconnue.
C'est la féministe Camille Paglia (quand elle n'avait pas encore décroché) qui racontait qu'il y avait eu des viols sur son campus. L'administration avait alors établi un couvre-feu pour les femmes sans se dire une seconde que le plus logique, si on voulait en arriver là, était de le réserver aux hommes.

La forêt véhicule depuis longtemps une réputation dangereuse. réputation qui a longtemps été avérée ; on s'y faisait détrousser, violer et tuer. Mais les choses ont désormais changé ; la forêt n'est pas spécialement un lieu dangereux en terme de criminalités. pour autant nos représentations culturelles continuent à exploiter la forêt comme un lieu dangereux ; les contes, les films d'horreur pour ne parler que d'eux. des affaires comme celles du tueur en série Michel Fourniret ou Nordahl Lelandais ravivent cette peur quasi atavique, mais irrationnelle en plein 21ème siècle en France, de la forêt, de la campagne déserte en général, comme haut lieu de criminalité.

Toutes les statistiques nous le démontrent, il y a moins de meurtres qu'il y a ne serait-ce que 20 ans. Pour les viols, c'est difficile à estimer sur une période extrêmement longue puisque, par exemple, avant 1990, le viol entre époux n'était pas considéré comme tel dans la loi. Il aurait donc été difficile, si des enquêtes de victimation avaient existé, de le quantifier. Mais très probablement, au vu des chiffres remarquablement stables du nombre de viols dans toutes les enquêtes de victimation ces 15 dernières années, il est probable que les chiffres sur le viol n'évoluent que peu.
Et, toutes les enquêtes le montrent également, une femme a beaucoup plus de risques, répétons-le, avec un homme qu'elle connait, qu'avec un inconnu ce qui n'a pas empêché un commandant de gendarmerie de véhiculer un mensonge.
Mensonge dangereux pour plusieurs raisons. Quelles sont les conséquences à conseiller aux femmes de ne plus courir seules ?

La première est que cela limite la liberté des femmes. C'est Virginie Despentes qui disait, après avoir été violée, qu'elle ne renoncerait pas à ses activités à cause du viol. J'ai moi-même été violée par un inconnu, armé d'un couteau, dans un espace public désert. C'est un viol extra-ordinaire. On ne peut pas mener des politiques publiques à partir de cas rares.

La deuxième évidemment est que vous culpabilisez toutes les femmes qui ont fait du jogging seules et qui ont été violées, agressées ou tuées.

La troisième est que nous faisons vivre les femmes dans la peur constante d'à peu près tout ; sortir, courir, prendre le métro, aller en boite, aller en concert, marcher la nuit, commander à manger, vendre sur le bon coin et donner ses coordonnées. c'est épuisant de vivre dans la peur. Epuisant de trouver des conduites d'évitement. Et épuisant d'avoir en plus de sacrés salopards qui ne trouvent aucun inconvénient à leur dire d'arrêter activité après activité, tout en se lamentant que c'est bien malheureux, mais quand même il faut savoir ce qu'on veut.

La conséquence la plus grave à donner ce genre de conseils ou à croire qu'il y a un réel danger à être seule dans un lieu isolé c'est qu'on ne s'attaque pas aux véritables causes des violences faites aux femmes, qu'on refuse de reconnaitre que le véritable danger pour les femmes est un mari, un ex mari, un père, un oncle, un cousin, un frère, un collègue. Beaucoup moins un inconnu. Faire perdurer media après media, policier après policier, l'idée du violeur/assassin de femmes à chaque coin de fourré, ralentit la lutte contre les violences faites aux femmes car beaucoup finissent par croire - et cela les arrange aussi profondément - que le danger vient des inconnus, jamais des hommes connus.

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  •  11 novembre 2021
  •  Publié par à 16 h 49 min
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  •   Culture du viol
Nov 082021
 

Il faudrait parler, pour les plus jeunes et aussi pour les plus amnésiques, de l'atmosphère de ces années 2003-2004 quand tant de gens de gauche défendaient Bertrand Cantat.

La mort de Marie Trintignant fut un séisme dans la torpeur d'août 2003. Aussitôt instrumentalisée par la droite et l'extrême-droite ravies de cracher sur un chanteur de toutes les luttes de gauche. Dans un second temps ils ont bien sûr défendu Cantat car la solidarité masculine prévaut toujours face aux femmes. Marie Trintignant aussitôt salie par les groupies de ce type qui ne cessaient de répéter que l'amour ca tue et que c'est beau. On chantait "Pas assez de toi" de Mano Negra pour justifier que les hommes tuent les femmes et que c'est beau un cadavre de femme et que c'est beau les poings d'un homme pleins du sang d'une femme. On opposait les violences ; le visage fracassé de l'une, son cerveau balloté dans son crâne comme celui d'un bébé valaient les violences verbales qu'elle avait assurément proférées. On renvoyait l'atavique violence verbale des femmes à l'hormonale violence physique masculine, la seconde n'étant jamais qu'une réponse à la première. On les pousse à bout. Ils n'ont pas d'autre choix. Il a tué mais lui même est mort à l'intérieur, lisait-on, de la part de grand dadais trentenaires.
On ratiocinait sur les violences ; c'était la faute à pas de chance. Bertrand portait des bagues le pauvre, ca fait mal les bagues contre la chair. Les rockers ca a des bagues voilà tout. Et puis c'était des claques, on vous dit, pas des coups de poing ce qui semblait faire une sacrée différence. A débarqué un radiateur qui avait le tort de se trouver là et Marie Trintignant la maladresse de se heurter la tête, le nez, le cerveau, l'entièreté du visage dessus. Pensez à faire des radiateurs mous la prochaine fois.


A quel point la mort des femmes compte pour rien, à quel point on va s'arranger avec la vérité pour défendre, piétinant un peu les cadavres sur lesquels on dresse de statues d'hommes, toujours repentants.
Il fallait lire ceux qui disaient que les coups de Cantat étaient ceux du prolétariat en rébellion contre la bourgeoisie germanopratine. Il fallait lire ceux qui ont fait des Trintignant des juifs, ce qui voulait apparemment dire beaucoup ; ils avaient pris un avocat juif, son ex compagnon était juif, pensez donc ! Trintignant était vue comme sympathisante d'Israël - sont ressorties les photos de son voyage en Israël - que Cantat boycottait. Cantat devenait le chantre de la cause palestinienne jusque dans ses poings contre elle. Même cette cause-là a été utilisée. On dut supporter les élucubrations d'un écrivaillon qui vit dans la famille Trintignant une famille incestueuse ; Cantat avait mis fin à cette atrocité. On entendit le juge Alphen nous dire "Passons lors des faits, je veux parler de cette quasi folie - de part et d’autre - qui a armé ses poings." Parce qu'au fond les hommes sont toujours contraints de frapper par des femmes qui les emmerdent. Au fond, n'est ce pas Trintignant qui a gâché la vie de Cantat en mourant sous ses coups ?
Bien sûr il y avait le banal ; c'était une pute, c'était une alcoolique, c'était une hystérique. On y est presque habituée au fond. C'est le quotidien des femmes qui sont violentées. On fait du crime d'honneur une spécificité de barbares lointains alors que nos bourreaux ne cessent de justifier leurs crimes par leur honneur de mâle bafoué.
Lorsqu'il y a eu assez de fracasser le cadavre de Marie, ils se sont attaqués à sa mère, Nadine ; trop revancharde, trop en colère. Tous les compagnons de Marie Trintignant ont exprimé le même mépris et la même haine face à Cantat mais c'est elle, à qui on a reproché de ne pas pardonner. Je ne sais pas ce que cela peut faire de perdre un enfant dans de telles conditions. Je n'imagine pas veiller un enfant au visage massacré par les coups. Je n'imagine pas assister au procès de l'homme qui l'a tué et qui dit qu'il l'aime. Et voir des gens le croire. Mais il aurait encore fallu le faire proprement car c'est vilain une femme en colère. Souris donc un peu. C'est joli une femme qui sourit, la colère ca fait des rides.

Cantat a pleuré. Beaucoup. Les fans ont pleuré avec Cantat. Cantat était suicidaire mais pas au point d'interdire à sa défense, Maitre Metzner, de demander une enquête sur les blessures subies par Marie Trintignant en 1991 après un accident de voiture. « Il s'agit de vérifier tout ce qui pourrait expliquer la fragilité physique de Marie, explique Me Metzner. Nous savons aussi qu'elle avait été opérée du nez, peut-être même suite à cet accident. »
J'avais gardé dans un coin de ma mémoire cette ultime saloperie - certes récusée par la justice française. Comment ces femmes font-elles pour avoir des os aussi peu solides, un nez qui se brise aussi facilement ? Ce ne sont pas les coups qui étaient violents, c'était le nez qui était fragile. Au fond Marie Trintignant s'était un peu tuée toute seule, en ayant un accident sous l'emprise de l'alcool, 12 ans auparavant ; circulez il n'y a plus rien à voir.
Cantat a pleuré, beaucoup, mais pas au point d'interdire à sa défense de parler de la vie sentimentale de Trintignant, de son alcoolémie ou de sa consommation de cannabis. Il a pleuré beaucoup. Les hommes qui nous font du mal pleurent toujours beaucoup. Regarde ce que tu me fais faire. Les coups que je te donne me font encore plus mal. Ils souffrent d'avoir tué des femmes qui meurent juste pour les emmerder.

On me demande souvent si j'interdirais à un boulanger condamné pour le meurtre de sa femme de vendre du pain. C'est assez fou le pouvoir qu'on me prête.
J'estimerais, parce que la morale n'est pas encore un grand mot, qu'il serait moral, de ne pas vendre du pain en face du logement des parents de sa victime. Cantat en choisissant de conserver des activités publiques, rappelle sa triste existence aux enfants de Marie Trintignant, à sa famille et à tous ses proches. J'estimerais qu'en effet certains actes ne sont pas pardonnables, ni oubliables et qu'avoir purgé sa peine ne vous empêche pas d'avoir certains devoirs et certaines responsabilités.

Il y a quelques années, a eu lieu un crime abominable. Les frères Jourdain ont enlevé, violé et assassiné 4 jeunes filles : Peggy et Amélie Merlin, Audrey et Isabelle Rufin. Toutes les émissions criminelles parlaient sans cesse de "l'exceptionnelle dignité" des mères de ces 4 jeunes filles. Il n'est pas rare lors des procès pour féminicide, qu'on s'intéresse très peu au père et qu'on juge en continu le comportement des mères. Loin de moi l'idée de penser que Mesdames Merlin et Rufin auraient du hurler leur haine. Mais je trouve étrange qu'on loue leur dignité, comme s'il y en avait eu à avoir ou pas, lorsqu'on juge les bourreaux de vos enfants. Comme si c'était le sujet. Le victim blaming s'étend aux mères des victimes qui sont toujours trop hystériques, trop avides de media. Je me souviens d'un avocat célèbre de twitter qui s'était moquée de Madame Fouillot, qui avait réussi pourtant à faire avouer Jonathann Daval, en lui montrant une photo de sa fille avec un chat. Qu'est ce qu'elles sont émotives ces femmes. Je me souviens de ces gens qui moquaient la rage de Nadine Trintignant comme si même là la colère des femmes était illégitime alors qu'on leur a tué leur enfant. On aime les mères courage, les femmes qui se taisent et encaissent et qui pardonnent parce qu'il faut pardonner aux hommes.
La colère des mères se retourne alors contre les filles mortes. "Quand je vois la mère, je comprends qu'on ait tué la fille" lit-on. Marie Trintignant est morte en 2003 et Alexia Daval en 2017 ; si peu de choses ont changé. Le caractère de l'une et l'autre ont été des éléments à charge, leur mère respective a été trainée dans la boue.

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  •  8 novembre 2021
  •  Publié par à 14 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur Les crânes fragiles
  •   Culture du viol
Nov 062021
 


Je suis souvent surprise des fantasmes que véhicule la profession de modératrice/modérateur, comme cet article qui dit « Si les plateformes investissent beaucoup dans l’automatisation de la modération de leurs plateformes, l’apport d’un contrôle humain reste déterminant dans la précision et la cohérence de cette modération. » ou encore « Une partie de cette modération est assurée par de l’intelligence artificielle - ce qui mène parfois à des cas de censure injustifiés - tandis qu'une autre partie de la modération est réalisée par des individus employés uniquement pour cette mission : les modérateurs. »
Je me propose donc d’essayer de répondre aux questions qui me sont le plus fréquemment posées sur ce métier.
Je l’ai exercé 20 ans ; de 2001 à 2021. J’ai travaillé pour une entreprise de modération prestataire pour des entreprises françaises et des média (presse écrite, télévision, radio..).
En préambule, un avertissement. Je vais décrire des images et des commentaires violents (de la pédocriminalité par exemple). Je paraitrais peut-être moi-même violente dans la façon d’en parler ; nous en parlerons dans la partie sur les conséquences psychiques de la modératrice. Je m'en excuse à l'avance si cela vous met mal à l'aise ; je n'arrive plus bien à estimer la façon dont il faut parler des contenus illégaux.

Définition.
un modérateur va rejeter ou valider des contenus postés sur une plate-forme, un réseau social, un site.  Le contenu peut être modéré a posteriori ; c’est-à-dire qu’il est publié et qu’on va le dépublier s’il contrevient à la charte du site. Il peut être modéré a priori (cela devient très rare) ; votre commentaire n’apparaitra que si un modérateur le valide.
Dans les entreprises dédiées à la modération, nous ne travaillons pas sur les sites eux-mêmes. Prenez la page facebook du Monde. Il serait impossible de contrôler tous les commentaires postés sous chaque article. Les entreprises vont donc créer leur propre plate-forme de modération, récupérer les flux de contenus postés qui seront modérés directement sur la plate-forme dédiée.
Une chose est intéressante à noter. En 2000, personne n’en avait rien à faire des espaces de commentaires. Et paradoxalement les entreprises de modération signaient des contrats très lucratifs. Au fur et à mesure qu’il y a eu de plus en plus de commentaires, de viralité, le budget dédié à la modération a diminué (je parle ici des entreprises françaises qui vont appel à des boites de modération, je n’ai aucune idée de l’évolution du budget de FB, twitter ou autres à ce sujet). Aujourd’hui nous modérons pour des sommes minimes. Les modérateurs sont souvent des auto entrepreneurs français mais aussi des malgaches, des sénégalais ou des marocains payés au salaire minimum dans leur pays.

« Je ne sais pas comment tu peux faire ce métier ».
Je vous rassure, je ne le sais pas non plus. Cette phrase, que j’ai entendue un nombre incalculable de fois m’a toujours choquée. J’oscille entre le « mon dieu tu as raté ta vie à ce point pour faire un métier pareil » jusqu’à « moi je suis trop sensible alors que toi c’est connu tu es costaude comme une cathédrale ». Personne ne choisit de faire un boulot de merde parce qu’'il rêvait de cliquer 5000 fois par jour. Ou parce qu’il avait l’envie de lire des propos racistes, sexistes et de voir des photos de cadavres. On le fait pour différentes raisons, par absence de choix mais certainement pas par vocation.

Combien modérez-vous de contenus par jour ?
Il est difficile de répondre à cette question.
Sur du contenu texte, avec un texte faisant la longueur du paragraphe précédent, je dirais 500 par heure. Sur un texte faisant la longueur d’un twit, je pense qu’on monte à 1000 par heure. Sur de l’image simple c’est évidemment bien davantage. Je dirais 4 secondes par image, je vous laisse faire le calcul 😊.

« La modération automatique c’est le mal »
La modération automatique est le fait qu’une machine modère à la place d’un humain. Je vais par exemple lancer une routine pour que tous les commentaires contenant le mot « carotte » soient rejetés.
La modération automatique, est, évidemment, configurée par des êtres humains.
Il y a donc deux raisons pour laquelle elle fonctionne mal :
- elle a sciemment été mal configurée. Sur la plupart des RS, le terme « pd » est rejeté. Il est difficile de savoir s’il l’est par défaut ou sur alerte (quelqu’un alerte un message, le message alerté va être contrôlé par un humain ou automatiquement). Mon hypothèse est que les RS combinent les deux méthodes. Ils vont à la fois contrôler une partie des messages alertés et contrôler de manière aléatoire des twits contenant des mots considérés, selon eux, comme à risque. Dans le cas du mot « pd », le calcul a été simple. Ils ont estimé (je dis un chiffre au hasard) que dans 80% des cas, l’emploi de ce terme est homophobe. Ils ne font pas de détail, ils rejettent tout. La consigne serait donc la même si les twits étaient modérés par un humain puisque, rappelons-le, c’est bien un humain qui a configuré l’algo de rejet.
- elle a été employée alors que l’algo n’est pas assez développé pour bien gérer les choses.
Prenons un cas concret.
Deux potes parlent ensemble sur un réseau social et se vannent. L’un dit à l’autre « haha va crever » après une énième vanne.
Un homme dit à un militant antiraciste « j’espère que tu vas crever ».
Vous constatez ici qu’il y a deux contextes totalement différents. Dans de très nombreux cas, l’intelligence artificielle, correctement alimentée est capable de faire ce qu’on appelle « l’analyse de sentiment ». Elle peut donc interpréter le premier message comme inoffensif et le deuxième comme ne l’etant pas. Elle pourrait d’ailleurs totalement le faire dans le premier cas également et laisser en ligne tous les commentaires où le terme « pd » n’est pas employé de manière homophobe. La modération automatique n’est ni bonne ni mauvaise ; c’est sa mauvaise configuration, son sur emploi dans des situations où elle ne peut l’être qui le sont. Profitons-en pour signaler que les décisions qui précèdent les choix de modération ne sont pas neutres ; choisir de bannir les termes « pd », « lesbienne » n’ont pas été des choix neutres idéologiquement puisque personne, ayant une bonne connaissance des réseaux sociaux (ce qui est tout de même a priori le cas) ne pouvait ignorer qui cela allait pénaliser prioritairement : les homophobes se contrefoutent de cette sanction vous remarquez qu’aucun ne s’est jamais plaint de ne pouvoir employer ces termes. Les décisions prises ont été homophobes, et ce sciemment. (j’ai pris cet exemple mais il existe bien d’autres cas en termes de sexisme, de racisme etc).

La modération automatique ne produit pas plus d’erreurs, si bien utilisée, qu’un modérateur humain. Je vous défie de voir plusieurs milliers d’images par jour, des milliers de commentaires sans avoir l’esprit qui vagabonde et laisser passer une horreur. Qui plus est la modération automatique modérera toujours de la même façon car elle n’a pas d’émotions (je reviendrai sur ce point dans la partie sur la désensibilisation).
La modération automatique permet une rapidité que n’aura jamais un humain. Je vais prendre un exemple concret qui s’est déroulé le 14 juillet 2019. Ce jour là une jeune fille Bianca Devins est assassinée par un homme qui va poster sur Discord et Instagram la photo de son cadavre. Très rapidement la photo est devenue virale. Des comptes se créaient à la chaine pour la diffuser. Beaucoup de comptes qui ont alerté cette photo, ont reçu des messages indiquant qu’elle n’enfreignait aucun standard. Les photos ont été envoyées à la mère de la jeune fille. Des mêmes ont été créés.
J’estime à l’heure actuelle qu’il faut moins de 3 à 5 minutes pour qu’un contenu devienne viral. C’est vous dire si les gouvernements sont à côté de la plaque lorsqu’ils parlent d’obliger les plates-formes à intervenir dans les 24 heures.
Et pourtant.. la technologie permet désormais de faire de l’assez bonne reconnaissance d’image. Nous savons reconnaitre les personnes sur un photo, nous savons aussi reconnaitre le sang. Les photos de Bianca Devins étaient donc très facilement identifiables et supprimables… et ce de manière complètement automatique.
Essayons d’imaginer ce que fait un modérateur sur instagram par exemple. Il reçoit sans doute des milliers d’alertes classées par priorité. La priorité 1 est sans doute les revendications terroristes, vient la pédo ensuite, puis enfin les images violentes de toutes sortes. Là où il mettra 2 secondes par image, une machine en mettra 1000 fois moins.
L’autre intérêt de la modération automatique est que si elle permet de préserver les humains de propos, vidéos et images degueulasses alors elle doit être employée. Je ne suis pas du tout spécialiste de la reconnaissance d’images mais j’imagine qu’il est possible dans un grand nombre de cas d’identifier des images pédocrim de manière automatique. Si cela peut préserver le modérateur, autant s’en servir.

Les conséquences psychologiques de la modération

Il est difficile de répondre à cette question. Il y a deux jours quand j’en ai parlé sur twitter, deux personne me disent se souvenir avec horreur de la fois où elles sont tombées sur de la zoophilie. Je me suis rendue compte que je ne me souviens pas de ma « première fois » (si je peux le dire ainsi !). Je n’ai aucune image en tête. Soit mon psychisme fonctionne bien et il évacue ce qui est trop insupportable, soit je ne sais pas.
Voici ce qui est pour moi difficile :
- l'impuissance. Au-delà de la sidération que peut provoquer une image pédocriminelle par exemple, vous devez accepter que le sort de l’enfant n’est pas entre vos mains. Il n’est pas possible de se demander si elle est désormais en sécurité ; sinon cela vous bouffe.
Je vais vous raconter une anecdote assez parlante. Nous sommes en 2007 et une toute petite fille Madeleine McCann disparait. Sur un media français, apparait un homme qui se fait alternativement appeler Emile Louis ou Marc Dutroux qui développe ses fantasmes pédophiles et nécrophiles autour cette petite fille. Ce sont des fantasmes particulièrement élaborés. Nous sommes avant Pharos ; je ne me souviens donc plus à qui nous l’avons signalé. La police nous dira à l’époque qu’ils n’ont pas retrouvé sa trace ; il était bien caché derrière des pares-feux. Des trolls j’en ai vus beaucoup. Une année des gamins avaient investi le forum de la star academy pour insulter les candidats. On les avait bannis ; pour se venger, ils avaient fait un raid de photos gore et pédos. C’est immonde, tout ce que vous voulez, mais cela ne ressemblait en rien à ce que postait cet homme qui glaçait littéralement le sang. J’ai longtemps pensé que c’était d’ailleurs lui l’assassin de cet enfant. Et je me demanderais toujours s’il est passé à l’acte ou pas ; je sais que j’ai fait ce que je pouvais faire mais je n'ai pas oublié 14 ans après ses propos.
- la désensibilisation. Pour être modérateur, vous devez vous désensibiliser. Sinon vous démissionnez ou consommez des substances anesthésiantes. Nous avons eu, longtemps, un type qui, tous les matins nous postait une centaine de photos zoophiles. Vous vous levez, attaquez votre tartine devant des chevaux et autres taureaux. Alors oui vous relativisez. « ca va c’est un chien cette fois là ouf c’est moins gore ». « tiens celui là traite juste les femmes de connasses, il ne veut pas les violer ouf ». C’est pour cela que je parlais aussi de la modération automatique parce qu’un bot lui, ne sera pas désensibilisé. Je me rends compte que des images de violence ne me font pas grand chose et je ne sais pas si cela est normal ou pas. Je me dis "ok y'a pire", pas par bravade mais parce que je me dis que j'aurais pu tomber sur bien pire oui. On s'anesthésie peu à peu. Ce n'est pas qu'on trouve cela pas grave ; juste cela ne nous touche plus émotionnellement. J'ai une anecdote là encore. On est en 2018 et le coureur cycliste Lance Armstrong a un accident de vélo. Il y a beaucoup de commentaires haineux en disant que "ce dopé l'a bien mérité". Je me mets à pleurer alors qu'objectivement je n'en ai rien à faire de cet homme, j'ai quand même lu bien pire comme vous avez pu le constater. Je crois que c'est là que je me suis rendue compte (je suis longue à la détente) que mon référentiel émotions était un peu pété. Je n'arrivais plus à m'émouvoir devant des choses objectivement atroces et je fondais en larmes devant un propos con mais pas dramatique.
- la haine qui se rajoute à la haine. Ce qu’il y a de difficile pour un modérateur est aussi de supporter la haine lors d’une situation qui l’est déjà excessivement.
Lors des attentats de 2015, la modération dégueulait de propos haineux à l’égard d’à peu près tout le monde. Si cela vous intéresse j’avais été interrogée dans Les pieds sur Terre sur le 13 novembre ; j’ai longtemps refusé de partager ce reportage car ma demande que mes pleurs soient coupés n’a pas été respectée mais je me dis qu’il y a désormais prescription 😊. A chaque fois qu’il y a un article sur un pédocriminel beaucoup de gens utilisent les RS comme catharsis. Je sais que beaucoup vont poster un commentaire ultra violent à l’égard du violeur, se sentir mieux et ne plus y penser. Les modérateurs auront eu la joie de lire l’article, puis les 500 commentaires à base de « il faut lui arracher les couilles au tournevis ». Ca reste, ca marque, ca salit.
- les évènements heureux qui deviennent un enfer. Le 17 ai 2013 a été définitivement votée la loi sur la mariage pour tous. Cet évènement si heureux s’est transformé pour tous les modérateurs en une fosse septique de saloperies homophobes. Et c’est ca qui devient si étrange. Un président noir ? Ca va être l’horreur au boulot. Une féministe qui parle dans telle émission ? Ca va être l’horreur au boulot. Le mariage pour tous ? Ca va être l’horreur au boulot. Et vous voilà dans un entre deux où vous souhaitez que certaines choses arrivent mais que cela vous vaudra aussi de sacrées journées très difficiles.
- l’incapacité de faire un bon travail. Imaginez-vous nettoyer des toilettes ou des gens ont eu la gastro du siècle. Vous avez un coton tige pour le faire, et des gens continuent à rentrer car ils ont eux aussi la gastro. La modération est du travail à la chaine qui ne s’arrête jamais. Vous ne pouvez pas vous dire « j’ai fini c’est propre ». C’est très frustrant. Lorsque vous allez faire pipi, les commentaires continuent à affluer. Alors vous n’allez pas faire pipi. Vous en voulez à l’équipe précédente qui n’a pas pu gérer un évènement qui a généré des centaines de milliers de commentaires et vous vous en voulez de n’avoir pas pu à votre tour gérer pour laisser un plan de travail vaguement propre à l’équipe suivante. (dans les boites de modération professionnelles on modère 24/24 , 365 jours par an ; on a donc des équipes qui couvrent toute la journée). La difficulté en modération c’est que vous ne pouvez pas anticiper les choses. Lorsqu’on apprend le 15 mai 2011 au matin que DSK a été arrêté au New York, on n’a pas la possibilité d’anticiper, on ne peut pas faire venir la totalité des salariés pour travailler (qui en plus ne suffiraient pas). Et c’est en permanence ainsi puisque, par définition, l’actualité ne prévient pas. Donc vous vous prenez des tsunami de commentaires, vous modérez vite, trop vite (parce que plus la haine reste en ligne, plus elle en génère) donc vous faites de la merde, donc vous êtes mécontent de vous. C’est un cercle infernal.

Voilà j’espère avoir répondu à l’ensemble des questions ; n’hésitez pas si vous en avez d’autres. J'espère vous avoir donné envie de faire ce si beau métier :p

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  •  6 novembre 2021
  •  Publié par à 20 h 16 min
  •   Commentaires fermés sur Quelques réponses autour de la modération de contenus sur Internet
  •   Culture du viol
Nov 022021
 

Le backlash est un terme théorisé par la féministe Susan Faludi qui démontre qu'après les années 1970 où les mouvements féministes ont acquis de haute lutte de nombreux droits pour les femmes, la société américaine et en particulier les media ont procédé à un backlash (un retour de bâton) en réaction.
Si je devais théoriser le mouvement #Metoo de 2017 (en effet le premier #Metoo a été lancé par l'afro féministe Tarana Burke en 2007) je dirais qu'il s'agit d'un mouvement de masse, permis par la technologie (= les réseaux sociaux) de femmes, qui a permis d'énoncer massivement et simultanément les violences sexuelles dont elles ont été victimes, qu'elles soient illégales ou non. Ce #Metoo a ensuite été repris par l'ensemble des victimes de violences sexuelles à travers le monde.
#Metoo n'est pas une libération de la parole ; les femmes ont toujours parlé mais rien ne leur permettait de le faire aussi massivement.
#Metoo n'est pas une épiphanie pour les femmes. Nous avons conscience de ce que nous subissons, peu importe que nous y mettions le "bon mot" dessus.
#Metoo n'est pas non plus une épiphanie pour les hommes. Il faut être bien naïf pour penser qu'un violeur ne sait pas qu'il viole, qu'un agresseur ne sait pas qu'il agresse. Et il faut l'être tout autant pour penser qu'un homme qui observe un homme violer ou agresser ne comprend pas ce qu'il se joue là.

La riposte face à #Metoo a été immédiate et classique. Le backlash a été quasi instantané puisque les réseaux sociaux eux-mêmes le permettent.
On nous a accusés de mentir (classique), d'exagérer, de vouloir mettre tous les hommes en prison (curieuse idée qui en dit beaucoup plus sur celles et ceux qui la prononcent que sur nous), d'être des nazies (encore mieux... si vous assimilez des violeurs aux juifs déportés, je me demande ce que cela dit de vous).
Mais tout cela c'est classique et habituel.

La nouveauté est de constater que, désormais, des hommes avouent être des agresseurs et que cela va justement faire partie de leur stratégie de défense.
Observons un peu. En 2010, l'affaire Polanski (coupable d'avoir drogué et violé une mineure de moins de 15 ans en 1977) ressort. TOUS ses défenseurs vont accuser la victime de mentir, de l'avoir provoqué, de faire plus vieux que son âge, de n'être pas vierge au moment du viol. En 2021 plus aucun n'a cette stratégie ; au contraire tous et toutes admettent bien volontiers qu'il a violé mais ma foi... est-ce si grave.
Même stratégie dans le cas Matzneff. La philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris va, sur France inter, nous expliquer que Springora n'avait pas 8 ans au moment des faits. Elle ne nie pas un instant les faits, ce qui aurait probablement été encore un axe de défense il y a quelques années, arguant de la licence littéraire par exemple. Elle les minimise.
Même son de cloche avec William Goldnadel face à Olivier Duhamel, accusé du viol d'un jeune garçon de 13 ans. Il ne nie pas les faits (il vieillit tout de même la victime) mais déclare "Ce n’est pas la même chose de sodomiser un petit enfant de 3 ans que de faire une fellation à quelqu’un de 16 ans." Sur Cnews ce viol n'est pas qualifié de mensonge mais de "bêtise".

L'acmé est atteinte lorsque les agresseurs vont utiliser la reconnaissance des faits comme stratégie de défense et pire, que cela va fonctionner. Observons-le à travers deux cas :
- le jeune homme qui le 8 mars 2020 a publié dans Libération une lettre où il déclarait avoir violé sa petite amie
- un candidat de télé réalité Julien Guirado qui a avoué avoir frappé une de ses petites amies Maine El Himer.

Les stratégies de ces deux hommes sont somme toutes assez semblables alors qu'ils ont l'un et l'autre des profils très différents. La plus grande ruse du premier est évidemment d'utiliser et distordre les théories féministes pour s'excuser : sa lettre revient au fond à dire qu'il a certes violé mais que, comme les féministes l'ont déclaré, il n'en est pas vraiment responsable, c'est sa socialisation masculine qui l'a poussé à. Il explique ensuite que c'est également sa copine, qui, par son comportement, l'a poussé à se comporter ainsi. C'est une stratégie intelligente et qui fonctionne parce qu'elle va participer à sa réhabilitation. C'est lui qui cause sa chute (toute relative) et c'est nous qui le redressons en admirant le courage qu'il a eu à parler.

Il faut bien comprendre et admettre une chose. Sauf dans de très rares cas de viols extrêmement violents et sadiques, la victime, même si elle est enfant au moment des faits, est toujours vue comme pécheresse. A cet égard un passage médiatique important lors de la publication du rapport Ciase (les abus sexuels dans l'église) est révélateur. Un évêque a tenté d'allumer un contre-feu en parlant du secret de la confession. Il "oubliait" une chose : un enfant qui dit avoir été violé n'a commis aucun péché, il ne confesse rien. Il ne peut en aucun cas être mis au même plan qu'un violeur qui ferait le même acte. Sans m'immiscer dans des débats théologiques hors de propos, j'au trouvé cet argument intéressant parce que très révélateur de la place accordée aux victimes dans nos sociétés si marqués par le christianisme (je ne dis pas que les victimes sont mieux traitées dans d'autres sociétés, simplement que la culpabilisation qu'on peut leur faire éprouver a sans doute d'autres ressorts) ; avoir été violé-e se confesse. avoir été violé-e reste un péché, une faute. Nous sommes au même plan que nos violeurs. Rien de plus logique donc que leur parole soit mise au même plan que la leur et qu'on attende qu'ils se libèrent eux-aussi.

Les hommes violents ont, pour beaucoup, donc compris, que parler des actes qu'ils ont commis les servira. Déjà parce qu'ils auront toujours le soutien des autres hommes, tout contents que ca ne tombe pas sur eux, et qui, pour beaucoup, préfèreront, sexisme oblige, soutenir le dernier des salopards violents qu'une femme. Cette stratégie prend corps dans un backlash généralisé qui ne concerne pas que les femmes bien évidemment ; on observe des écrivaillons se repentir de leurs écrits antisémites, on voit des politiques admettre leurs accointances passées avec l'extrême-droite etc. Qui plus est ces aveux participe à l'exercice de la virilité ; il "porte ses couilles", il est "courageux". Avouer avoir été un homme violent, avoir avoir violé, renforce donc beaucoup d'hommes dans l'expression de leur virilité. Etre un homme c'est dire. Voilà pourquoi on continue à faire perdurer le mythe de femmes qui n'auraient jamais parlé de viols (comment pouvait on les entendre si elles ne parlaient pas !). Encore une fois c'est vraiment aux hommes de faire tout le boulot. Vous verrez qu'on va bientôt devoir remercier les violeurs de parler face à leurs lâches victimes :).

Prenons ensuite le cas de Julien Guirado. C'est un célèbre candidat de télé réalité de vie collective. Depuis plusieurs années, il y a des rumeurs de violence (sa mère avait porté plainte contre lui puis a retiré sa plainte). Ce qui était clair est qu'il était d'une grande misogynie dans les programmes. En mars 2020, lors du premier confinement, le frère d'une de ses compagnes va affirmer qu'il a frappé sa sœur ce que Guirado va confirmer. Il est récemment revenu sur le devant de la scène avec la sortie d'un livre et une participation à une émission de télévision sur 6play autour de "sa problématique amoureuse". Je vous incite vivement à perdre 30 minutes à regarder cette émission. Voici comment elle est décrite : "Après un an de silence, Julien Guirado est enfin prêt à se livrer. Son manque de confiance en lui et sa peur de l'abandon l'ont poussé à commettre des erreurs qu'il regrette... Aujourd'hui, le jeune homme veut faire table rase du passé. Aissa lui ouvre ses portes pour un coaching sur-mesure." Rappelons que M6 a déclaré vouloir désormais agir envers l'égalité hommes/femmes. Même si Guirado n'utilise pas les mêmes arguments que "le violeur de Libération", il procède de la même façon en ne niant pas un seul instant ce qu'il a fait. Il aurait totalement pu faire silence quelques temps et revenir comme si de rien n'était. Au contraire, il choisit d'utiliser la dénonciation de la violence qu'il a commise pour revenir en télévision. Cela lui permet de se montrer comme un homme courageux, qui admet ses actes et n'est pas lâche. Paradoxalement ( ou pas) être un homme violent lui permet donc de faire de la télévision. L'émission participe à montrer combien les hommes violents ont aussi besoin de publiquement "libérer leur parole" et que cette libération est à mettre au même plan que celles des femmes.
Pile ils gagnent, face ils ne perdent pas.

Si ce retour de bâton était prévisible, je n'aurais pas gagné qu'il prenne ce tournant. Bien sûr les risibles accusations à base de "elle a menti, elle fait ca pour le buzz" existent et existeront toujours. La violence masculine devient désormais un élément comme un autre pour assoir sa célébrité, pour passer pour un repenti, voire même pour écrire des livres féministes. On me rétorquera que je suis une nazie qui veut voir les violeurs à vie en prison. Mais qui a fait de la prison ici ? On parle d'un garçon qui a eu la chance d'avoir sa médiocre lettre publiée dans Libé un 8 mars, un autre dont les minables fans inconditionnels ont payé une édition hors de prix pour le voir salir sa victime ou d'un troisième qui a les honneurs d'une chaine de télévision pour expliquer combien il est formidable de reconnaitre avoir frappé une femme.
A noter que ce retour est gagnant, puisque Julien Guirado sera présent dés le 5 novembre sur MyCanal dans la nouvelle émission de télé réalité La mif (émission d'un des couples phares des Marseillais).

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  •  2 novembre 2021
  •  Publié par à 19 h 18 min
  •   Commentaires fermés sur Le backlash après #Metoo ; du « violeur de Libération » à Julien Guirado.
  •   Culture du viol
Oct 282021
 

Je suis aux urgences. J'attends pour une radio. Une vieille femme passe sur un brancard, elle gémit de douleur et je vois ses yeux très angoissés.
Sur un autre brancard, il y a cette vieille dame, cheveux longs et blancs. Périodiquement elle relève le torse péniblement et demande aux infirmières de l'accueil de l'aider. Je sens à sa voix qu'elle est confuse et terrifiée. Les infirmières sont débordées, lui disent que le médecin va venir, qu'elles ne sont pas en mesure de s'occuper d'elle. Alors elle se recouche, puis se relève. Elle veut descendre du brancard.
Depuis la mort de ma mère, j'ai peur des vieilles dames. Elles me rappellent ma souffrance ; la texture de leur peau, leurs rides me rappellent ma mère. Je les regarde de loin, vous êtes là et elle est morte. vous êtes là et votre corps est comme le sien. Je n'ai pas envie de leur parler, de les voir, de les entendre. J'oublie 90% du temps que ma mère est morte. J'ai mis ca dans un coin avec un tas de vêtements par dessus. Et puis une odeur, un évènement, n'importe quoi vient me le rappeler. Je le repousse souvent "je n'ai pas le temps, chagrin, va voir ailleurs".
La souffrance de cette femme est palpable. Je demande aux infirmières l'autorisation d'aller m'occuper d'elle. Il ne s'agit pas en vous racontant cela d'obtenir votre admiration ; si on en est là - à admirer quelqu'un qui a simplement tenu la main d'une personne terrifiée - autant tous se foutre en l'air.
Elle s'appelle Gisèle. Elle me dit qu'elle a 60 ans. Je sais bien qu'elle en a bien plus et je crois qu'elle le sait aussi alors on arrête les questions qui la rendent encore plus confuse. Gisèle ne sait pas pourquoi elle est là. Elle veut que je lui tienne les mains ; "enlacez moi les mains avec les vôtres".
J'enlace. J'avais oublié la texture de la peau des personnes âgées. Si fine. J'avais oublié le lacis de veines sur les mains. J'avais oublié les os qui saillent. j'avais oublié les ongles striés. J'avais oublié les tâches brunes ; ma mère nommait cela les fleurs de cimetière. J'avais oublié les yeux terrifiés, les yeux confus. Gisèle sent un parfum couteux ; probablement du Chanel n°5. Ma mère a littéralement empesté tous les hôpitaux de France en s'aspergeant de parfum.
J'enlace les mains de Gisèle comme j'enlaçais les mains de ma mère. On ne dit rien, on ne montre rien pour ne pas affoler davantage Gisèle qui est si confuse.
Toutes les minutes Gisèle me demande de ne pas l'abandonner. Je me tiens tel un échassier sur une jambe - j'ai une entorse - devant un brancard où je dis à une femme inconnue que je ne vais pas l'abandonner. Elle apprécie que je lui caresse les doigts de la pulpe du pouce. Elle se détend quelques secondes et puis les angoisses reviennent ; "ne m'abandonnez pas". On entame un dialogue où elle demande à ce que je ne l'abandonne pas et je promets de ne pas le faire.
Je pense à ma mère, qui au fin fond de sa folie et sa souffrance, m'a hurlé de l'aider. Et que, par la force des choses, j'ai abandonné car plus rien ne pouvait l'aider à ce moment là.
Je me mets à haïr toutes les vieille femmes confuses du monde en ce moment là. Toutes celles qui sont là et celles qui ne le sont plus.
Je pars à la radio ; j'explique à Gisèle que je reviens rapidement. Elle a peur, elle me tient les mains de toutes ses forces.

A mon retour, avant de partir en consultation, je vais la voir. Elle me demande si je suis le médecin. Je lui dis qu'il va arriver et je pars.

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  •  28 octobre 2021
  •  Publié par à 17 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur La vieille dame des urgences
  •   Culture du viol
Oct 262021
 

Aujourd'hui des militantes ont décidé d'interpeller les politiques avec le hashtag #doublepeine où elles racontent l'accueil qui leur a été fait, lors d'un dépôt de plainte pour violences sexuelles, en commissariat ou en gendarmerie.

Je vais d'abord énoncer deux faits.
Il y a quelques années j'avais pour ambition d'établir des fiches techniques à destination des victimes souhaitant portant plainte. Je voulais faire quelque chose de très pratique ; "si tu as été violée en zone gendarmerie, tu vas là, puis ici puis enfin là". "en zone police, tu fais ceci". "à Paris tu fais cela". "si tu as été violée dans un train ca sera telle procédure". On manquait d'outils extrêmement pratiques de ce genre, je m'étais dit (naïvement) que cela serait vite réglé. J'ai donc demandé un rendez-vous au 36. J'ai été reçue par une ponte de la police, qui m'a expliqué que tout allait très bien dans le meilleur des mondes, qu'il suffisait d'appeler le 17 ou d'aller au commissariat et m'a ensuite tenu des discours lunaires sur les filles en jupe qui boivent de l'alcool. Elle m'a ensuite conviée à un rendez-vous dans une brigade de police spécialisée dans les violences sexuelles et est restée tout au long du rendez-vous. Je n'ai pu obtenir aucune information sur la procédure à suivre pour porter plainte et ai été traitée comme une coupable qui venait dire du mal de la police. C'est vous dire d'où on part.
Fin 2017, les directeurs généraux de la gendarmerie nationale et de la police nationale ont été auditionnés à l’Assemblée nationale et ont tous deux reconnu un manque de formation de leurs services.

La situation est donc connue depuis plusieurs années. On pourrait se dire qu'on progresse mais attendez la suite.

Suite à cela ont été initiées les fameuses fiches formations à destination des professionnel-l-es amené-e-s à côtoyer des victimes. Vous en avez des exemples ici. Ces fiches sont évidemment insuffisantes car elles ne remplaceront jamais un échange où l'on peut voir où les élèves achoppent, tiquent, ne comprennent pas.
On nous a annoncés que grâce à ces fiches les professionnels avaient été formés et on nous a annoncés des chiffres faramineux. Schiappa disait ainsi que "17 000 gendarmes" et "plus 18 000 policiers" ont été formés à ces violences depuis le Grenelle contre les violences conjugales, l'an dernier."
Aujourd'hui Schiappa nous annonce que début 2022 (dans 3 mois donc) il y aura 100 000 gendarmes et policiers seront formés. Comme on ne sait pas d'où on part, pratique de sortir ce chiffre. et formés à quoi très exactement ? Je crains que le "100 000" indique au final le nombre de fois où les fiches seront téléchargées.

Je vais à présent vous exposer quelques études qui ont relevé des problèmes au niveau des dépôts de plainte pour viol dans différents pays :
- Une étude suédoise analyse les déclarations d’officiers de police et de procureurs. Près des trois quarts pensent que les émotions manifestées par la victime permettent de savoir si elle dit la vérité. Plus de la moitié pensent qu’une façon de répondre «inappropriée» témoigne qu’elle ment.
- Une étude menée aux États-Unis a montré que si les policiers ont bien conscience que le viol est un crime, ils sont toutefois susceptibles de discriminer les victimes qui ne correspondent pas à leurs stéréotypes.
- Une étude néozélandaise analyse les rapports de police sur des cas de viol. Dans près des trois quarts des cas, la
police a classé comme faux ou possiblement faux les dossiers où la victime était ivre.

On sait donc qu'il y a des problèmes dans TOUS les pays du monde au sujet des plaintes pour violences sexuelles. J'ai bien envie de vous dire qu'on pourrait donc passer la phase "constatons qu'il y a un problème" pour passer à la phase "on sait qu'il y en a un partout, on n'est pas plus géniaux que les autres donc passons à la phase résolvons ce problème" mais les politiques adorant faire rédiger des rapports coutant des fortunes, allons-y.
La bonne nouvelle - parce qu'il en faut bien une - c'est que de nombreux pays ont, avant nous, pris conscience du problème et enquêté et travaillé sur les préjugés de leur police ET leur justice (parce que la double peine continue après le commissariat - et le discours actuel de la justice est tout de même de dire qu'il n'y a pas de problème mais s'il y en avait - et on vous dit qu'il n'y en a pas - c'est parce qu'on manque d'argent et pas du tout parce que certain-e-s sont des parfaits salopards sexistes en plus imbus d'eux-mêmes).
Nous avons donc des outils permettant par exemple, d'établir le degré de sexisme (parce qu'on se doute bien que derrière des préjugés envers des victimes de viol se cachent des préjugés sexistes, homophobes, transphobes etc) et également des questionnaires pour établir le niveau de connaissance des policiers et des gendarmes face aux violences sexuelles.

Posons nous une question simple. Comment voulez vous former quelqu'un dans un domaine si vous ignoriez son niveau dans le dit domaine ? Lorsque j'ai pris des cours d'anglais, on m'a d'abord évalué sur mon niveau afin de savoir ce qu'il me restait à apprendre. C'est strictement la même chose ici ; on ne forme pas les gens sans savoir ce qu'ils ignorent ou pas. Sait-on combien de policiers pensent qu'un viol ca doit nécessairement être un peu violent ? Combien de policiers pensent que tout de même un doigt ca n'est pas aussi grave qu'un pénis ?

Dans certains pays, on a fait des choses tout à fait formidables . A Philadelphie, Montreal, Quebec, des avocat-e-s et des associations féministes évaluent la qualité des enquêtes pour viol classées sans suite. Elle regardent la qualité des interrogatoires, regardent si tout a été bien mené. Dans toutes ces villes le taux de classement sans suite a diminué. Vous constaterez avec ce lien que tout est loin d'être parfait mais encore une fois certains ont tenté des choses avec plus ou moins de succès dont nous devrions nous inspirer.

Il est important donc :
- d'évaluer le niveau de formation des policiers et gendarmes
- de les former ensuite
- de reprendre sur 5 ans (dix serait l'idéal mais ne rêvons pas) l'intégralité des enquêtes classées sans suite afin de voir si tout a été correctement mené.

Bien évidemment, je ne suis pas naïve. A six mois des présidentielles rien ne sera fait. Et se mettre à dos la police, la gendarmerie, puis la justice (si on décide de s'attaquer aussi aux préjugés dans la justice, vaste sujet) n'est électoralement pas intéressant. Espérons un jour qu'il y aura une politique assez courageuse pour le faire.

Au passage j'en profite pour vous signaler que la campagne Don't be that guy que vous avez vu sur les RS et qui est une campagne écossaise est inspirée de la campagne canadienne sur le sujet visible ici. La police de Calgary avait dit à l'époque que cette campagne avait permis que les agressions sexuelles diminuent de 10%. Info, intox ? Dur à dire. Mais on gagnerait à creuser davantage sur l'impact qu'elle a eue et à peut-être s'en inspirer en France (vu que les politiques adorent lancer des campagnes de pub qui ne coutent pas cher et permettent d'arroser les copains au passage... ).

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  •  26 octobre 2021
  •  Publié par à 20 h 54 min
  •   Commentaires fermés sur Autour du #DoublePeine
  •   Culture du viol
Oct 212021
 

Dans un texte publié le 19 octobre, vous vous indignez que la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro dans deux pièces au Théâtre national de la Colline que vous dirigez, suscite « une vive émotion ». Si vous défendez la liberté de créer, vous ne pouvez, au risque de vous désavouer, interdire la liberté de manifester et réagir aux créations que vous avez choisies de créer et de produire.
Vous ne pouvez attendre des réactions unanimes à vos choix de programmation sauf à appeler de vos vœux ce que vous fustigez ; une société totalitaire. Vous nous parlez d’ « inquisition » mais que faites-vous en nous demandant de nous taire ? Vous auriez la liberté de produire mais nous aucune de ne pas apprécier vos choix ?
Vous dites "adhérer sans réserve" aux combats pour l'égalité entre hommes et femmes mais n'avez pas un mot pour celles qui témoignent, courageusement, avec #MeTooThéâtre.

Vous comparez ensuite les mouvements féministes à des tenants d’un « catholicisme rance ». Le catholicisme et le puritanisme ne sont pas du côté des droits des femmes. Lorsque Marie Trintignant a été tuée par Bertrand Cantat, nombre de puritains l’ont accablée, elle, en disant que cette pécheresse avait bien mérité ce qui lui était arrivé. Le catholicisme n’a jamais, non plus, prétendu se préoccuper des droits des victimes de violences sexuelles ; le récent rapport Ciase le démontre une nouvelle fois. Le catholicisme condamne ce qui lui parait amoral (l’homosexualité, le sexe hors mariage, certaines pratiques sexuelles) mais pas les violences sexuelles, ni celles plus particulièrement faites aux femmes.

Programmez Tartuffe, cela ne vous mettra pas à l’abri des critiques, mais vous y gagnerez en cohérence.


Aux actes graves, grandes responsabilités. Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, il a été condamné et a purgé sa peine. Cela n’a jamais impliqué que ses actes soient effacés. Comme on attendrait d’un politique pris dans des malversations financières qu’il renonce à toute représentation publique, on peut attendre d’un Cantat qu’il fasse de même. Parce que le symbole d’être applaudi est énorme. Parce que le symbole d’être un personnage public avec ce que cela véhicule d’admiration est énorme.

Vous nous parlez d’ « inquisition » ; mais qui avons-nous torturé ? Quel bûcher avons-nous allumé ? Vous comparez nos protestations à des « coups de couteau » ; mais quel sang a coulé après nos mots ? Critiquer vos choix, vos castings, vos programmations, serait inquisitoire ? Êtes-vous certain que ce n’est pas, plutôt, blasphématoire ?
Personne n’interdit à qui que ce soit ce que vous appelez la « liberté de créer » ; est-elle d’ailleurs si pure et si totale au sein d’un théâtre subventionné par l’état ? Sont critiqués vos choix en tant que directeur de théâtre et que metteur en scène. Choisir c’est renoncer ; c’est aussi une forme de censure. Choisir Cantat et Baro c’est ne pas en choisir d’autres, sans doute aussi talentueux. Vous les avez choisis, souffrez qu’on critique ce choix.

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  •  21 octobre 2021
  •  Publié par à 12 h 12 min
  •   Commentaires fermés sur Lettre à Wajdi Mouawad
  •   Culture du viol
Oct 202021
 

C’est assez étrange que je choisisse de vous parler d’un des sujets qui est le plus traumatique pour moi, le suicide, à un moment où je suis extrêmement fragile. A ce sujet je fais un bref aparté sur les trigger warning. Je suis toujours étonnée (et le terme n’implique aucun espèce de jugement) que certain-e-s les jugent utiles pour eux-mêmes. Le tw suicide, a, a contrario, un effet extrêmement négatif pour moi. Je m’explique.
Mon père s’est suicidé en 1998. Depuis cette date, je lutte donc pour qu’un jour, le traumatisme associé disparaisse. J’ai définitivement renoncé à ne plus éprouver a minima un pincement lorsque je lis le terme qualifiant la manière dont il s’est suicidé ou que je vois une scène du genre au cinéma par exemple. Sur le terme « suicide » c’est en général a peu près accompli. Je peux lire le terme, l’écrire sans que cela soit trop perturbant. Je passe sans aucun doute plus rapidement dessus, je ne m’arrête pas. Le « tw suicide » me rappelle que ce terme a eu un potentiel traumatique pour moi. Il me fait m’arrêter, réfléchir et en général stresser. Bien évidemment j’écris cela simplement pour réfléchir à la manière dont des outils utiles pour certain-e-s peuvent être contreproductifs pour d’autres. Il n’est absolument pas question ici de se moquer ou de dénigrer celles et ceux qui en utilisent.

Mon père était un homme blanc hétérosexuel CSP +. J’en vois certains lever les yeux au ciel à cette énumération ; et pourtant elle est importante pour comprendre le suicide. Ce n’est pas n’importe qui, qui se suicide. Aux USA, même si sans aucun doute on mésestime le taux de suicide des hommes noirs (voir par exemple cet article) , les hommes blancs se suicident davantage.
Mon père était également un homme qui a été résistant, arrêté, torturé et déporté. Il en est sorti avec des handicaps et un syndrome de stress post traumatique profondément important. J’écoute chaque fois avec un mélange d’incrédulité et de colère des gens parler « d’époque victimaire » quand je pense aux millions de déporté-e-s revenu-e-s sans pouvoir parler (se rajoutait en plus pour les déportés juifs, homosexuels ou tziganes, le fait qu’on a longtemps nié, minimisé – et on continue à le faire - la raison pour laquelle ils avaient été déportés) et se trainer des traumatismes profonds sans pouvoir parler. Alors oui je préfère une époque où l’on shoatiserait la main au cul, pour reprendre cette expression immonde de Finkielkraut, reprise par Sabine Prokhoris, aux décennies antérieures, sans aucun doute. Parce que si la shoatisation de la main au cul veut dire qu’on se préoccupe de la santé mentale des gens, que leurs traumas apparaissent à d’autres ridicules ou pas, cela me semble un progrès. Mais bref.

Dans ce texte, je voudrais évoquer ce que la violence des hommes hétérosexuels – et le suicide est un acte de violence – peut faire aux femmes de leur famille. Je ne compte plus au cours de ma vie les gens qui m’ont demandé où nous étions, ma mère et moi, lorsque mon père est mort (« on faisait le nœud » ai-je tendance à répondre). Est-ce que nous n’avions rien vu ? Pourquoi ne nous étions pas occupées de sa santé mentale ?
Depuis deux ans je fréquente les hôpitaux. D’abord pour ma mère, puis pour moi. Les femmes sont partout, elles sont les amies, les sœurs, les femmes, les ex-femmes, les belles-sœurs, les tantes, les filles et bien sûr les patientes. Les hommes sont si peu nombreux ; ils sont des patients, parfois des maris. A tel point que comme toujours, lorsqu’un est présent, il est vu comme un demi-dieu. Sur twitter des assistantes sociales en hôpital m’ont dit avoir vu des cas où des femmes s’occupent des parents de leur ex mari, qui ne veut pas en entendre parler.
Je ne vous apprendrais rien en disant que les femmes sont en charge du care ; elles doivent s’occuper des malades, des enfants, des personnes âgées, des homme célibataires autour d’eux, de leur mari. Et invariablement également lorsqu’un homme commet un acte de violence, une partie de la responsabilité est imputée aux femmes. Même nous féministes lorsqu’un homme nous envoie une dick pic avons parfois la tentation d’en avertir sa mère. Ca vaut pour les violences sexuelles « on l’a cherché », ca vaut pour la délinquance « les mères célibataires ». Derrière un homme violent, se cache toujours une femme qui l’a poussé à le faire.
Alors sans surprise le suicide des homme hétérosexuels est souvent imputé aux femmes. N’ont-elles pas pris assez soin de lui ?
Mon père s’est suicidé âgé. Alors même si évidemment la déportation a un rapport, je ne saurais réduire son acte à cela. Il s’est suicidé alors qu’il était à la retraite (et qui pour a connu les médecins généralistes dans les années 1960 à 1990 dans des petites villes c’étaient des demi-dieux), qu’il avait donc perdu son cercle social, qu’il avait de lourds problèmes de santé. On appelle cela « aggrieved entitlement », l’impossibilité de faire le deuil des privilèges masculins et de réfléchir à la masculinité. Mon père, sans aucun doute, n’a pas supporté, de perdre ses privilèges ; et il y a mis fin comme le font les hommes ; par une intense violence.
Je me suis remémorée il y a peu tout ce que j’avais pu entendre lors de son suicide. Je l’ai additionné aux autres réflexions entendues par des femmes dont les maris, pères, petits-amis s’étaient suicidés. J’ai souvenir d’une fille qui avait quitté son petit ami après une énième crise de violence. Il s’est suicidé en prenant bien soin de dire qu’il le faisait à cause d’elle. Bien évidemment, elle est jugée comme seule responsable de son suicide.
Ma mère et moi avons été jugées comme responsables du suicide de mon père et j’affirme clairement que l’inverse n’aurait pas été. Si ma mère s’était suicidée, on lui aurait reproché d’être une mauvaise épouse et une mauvaise mère, qui abandonne mari et enfant.
Encore une fois donc un acte violent essentiellement pratiqué par des hommes doit ensuite être assumé par les femmes, qui se retrouvent en plus souvent à devoir assumer seules les enfants du couple.
On reproche aux femmes les viols que les hommes ont commis, aux mères les dickpics que leurs fils ont envoyées, aux femmes les coups que les hommes leur ont donnés, aux mères solo les délits que leurs fils ont commis, aux divorcées la violence de leur ex mari et aux épouses les suicides qu’ils commettent. Parce qu’on aurait du se charger de tout cela. Gérer leur santé mentale, gérer leur violence, courber la tête, faire le dos rond.
Je regardais il y a quelques jours « Ils ne vieilliront pas ensemble » de Pialat. A la fin Marlène Jobert arrive enfin à quitter Jean Yanne, un homme misogyne, violent, agressif, cruel. Bien évidemment comme elle lui échappe enfin, il la veut enfin, celle qu’il écrasait de son mépris. Elle lui dit qu’il espère qu’il ne va pas se suicider, car « on le lui reprocherait ».

L’autre point dont je voudrais parler est ce que le suicide provoque. J’ai passé les six mois suivant la mort de mon père à visualiser, couchée dans mon lit, une épée, qui allait s’enfoncer dans ma tête (oui je suis une personne assez simpliste et quand tu parles d’épée de Damoclès je vois une vraie épée). Je ne me suis jamais départie de l’idée que je finirais « comme mon père » et le fait est que je n’aie pas tout à fait tort puisque le suicide est plus fréquent dans les familles où il y en a déjà eu.
Mon père a introduit le suicide dans ma vie. Avant le sien, je n’avais jamais eu aucune pensée suicidaire, j’avais tout un tas de conduites à risque mais pas celle-là. Depuis l’idée de suicide est là et plane. Lorsque je pense au suicide de mon père, la première pensée est la rage de m’avoir transmis un patrimoine aussi pourri. Je n’ai jamais culpabilisé de son suicide (alors que j’ai une tendance assez remarquable à m’en vouloir pour tout et n’importe quoi) mais je l’ai intégré à ma vie. Lorsque ma mère a appris son cancer du pancréas, elle m’a dit qu’elle se suiciderait avant de trop souffrir. Ces temps-ci, puisque j’ai possiblement un pré-cancer (je ne sais même pas ce qu’est un « pré cancer » je retiens davantage le cancer dans l’histoire), j’y pense également. Ce qui est un peu ridicule d’ailleurs ; pour échapper à la mort, allons-y plus vite ! On ne sait pas bien si l’effet Werther et Papageno existent réellement ; il y a de nombreuses controverses sur le sujet. Il ne s’agit évidemment pas de croire, dans la contagion familiale, à croire à une quelconque transmission génétique, ni à un quelconque déterminisme. On me dit très souvent que je ressemble à mon père. C’est vrai, je lui ressemble physiquement, j’ai hérité de ses colères, ses emportements, alors pourquoi n’aurais-je pas hérité de ce bagage là également ?  

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  •  20 octobre 2021
  •  Publié par à 12 h 20 min
  •   Commentaires fermés sur Réflexions féministes autour du suicide masculin
  •   Billets personnels
Avr 192021
 

Dans ma tête, tourne en boucle l’idée qu’un homme accusé de viols est ministre de l’Intérieur.

Dans ma tête, tourne en boucle Goldnadel relativisant en plateau télé le viol d’un ado de 13 ans en disant que ce n’est pas la sodomie d’un enfant de 3.
J’entends les journalistes, certaines féministes, parler de « libération de la parole » et j’ai l’impression de devenir cette mamie ronchon, que les petits-enfants ne veulent plus visiter, parce qu’elle trouvera les bonbons (150 euros le kilo au meilleur pâtissier du coin) un peu aigres. Je n’arrive pas à me réjouir parce que j’ai l’impression que cette libération de la parole n’est pas accompagnée, pas aidée, pas soutenue, qu’elle génère beaucoup d’attente et qu’on se retrouve seul-es après avoir parlé, toujours seul-es avec en plus la certitude qu’on s’en fout.
Dans ma tête, celles et ceux qui nous accusent de puritanisme devraient a minima admettre, s’ils ne veulent pas parler de viol, que Darmanin a reconnu avoir échangé avec des femmes précaires, en grande fragilité psychologique et matérielle, de l’aide contre du sexe. Et dans ma tête, il n’y a aucun monde où c’est ok de faire cela y compris chez les grands bourgeois qui se parent de toutes les vertus tout en troussant les domestiques.
Dans ma tête, on a tous et toutes balancé nos tripes et nos traumas sur la table en espérant grapiller trois miettes d’aide psychologique, un fond de budget sorti tout droit de mon cul. Le privé est politique, certes, mais crevait-on d’envie d’écrire sur un réseau social public qu’on s’est faite fourrer la bouche, le vagin et l’anus en espérant susciter un peu de réaction politique en face.
Oh on ne l’a pas dit comme cela, on a mis des périphrases et des mots proprets. On n’a pas détaillé, parce que le viol salit les victimes, le récit du viol salit les victimes.
Ma mère a mis 28 ans à admettre que j’avais bien été violée et que je n’avais pas menti. Cela a été bref « ah ok je pensais que tu avais menti. Eh ben désolée ». Cela ne m’a pas fait le bien que j’espérais, c’était un peu tard, un peu léger mais quand même ça sert. Sans comparer ma mère au collectif, c’est nécessaire d’avoir une réponse collective forte face aux témoignages de victimes. Pas de l’ordre « et alors on va tous les foutre en taule et perdre la clé » mais « et on va se demander pourquoi cela arrive autant et comment faire pour que cela arrive de moins en moins ».
La libération de la parole a réussi à être instrumentalisée ; maintenant que vous avez parlé, peut-être pourrait-on passer à autre chose non ? Qu’est-ce que vous voulez EN PLUS ?
Dane ma tête, tourne en boucle l’idée que Macron a fait pression pour que soit nommé Darmanin, parce qu’il lui faut taper dans la droite la plus traditionnelle pour espérer gagner 2022, ca serait compliqué de compter une nouvelle fois sur la peur du FN. Eh ma foi qu’il ait violé ou non, abusé ou non, exagéré ou non, n’a sans doute pas compte une seule seconde. J’aimerais espérer qu’ils se soient posés la question, moi qui ai tant cru que nous féministes étions suffisamment fortes désormais pour que notre opinion compte. J’imagine les réunions qu’il y a eues, la communication à prévoir pour anticiper… rien. Il n’y a rien eu. A part quelques féministes qui gueulent inlassablement sur les réseaux sociaux, qu’un violeur est à la tête d’un ministère et que si tu ne veux pas appeler cela viol appelle le « belle saloperie qu’il a reconnue et qui est un peu plus grave que bouffer du homard au frais du contribuable ». Les français dans leur ensemble se contrefoutent du symbole Darmanin ; belle manière de chier sur l’ensemble des victimes de viol.
J’ai une infinie dépression qui se traine et se dandine, à savoir qu’on ne parlera jamais du viol que pour faire expulser des doubles-natio, promettre 250 ans de prison aux pédos bref à mener une politique raciste et carcérale qui n’a jamais rien résolu mais qui arrange le péquin qui s’est créé un frisson à la colonne vertébrale en lisant les sodomies de Matzneff.
Je me souviens il y a presque 20 ans le procès Dutroux. J’étais mal, si mal à cette époque là que j’avais tout lu, tout regardé y compris les rapports d’autopsie des gamines. Je baignais en plein complotisme parce qu’il était plus simple d’imaginer des notables protégeant Dutroux qu’une simple incompétence, une simple flemme, une simple guéguerre flics/gendarmes qui mènent à la mort d’enfants. Si c’était juste cela, alors il n’y avait plus qu’à tout arrêter parce que je ne voulais pas vivre dans ce monde là. On était sur le forum des chiennes de garde à cette époque, à déjà parler de nos viols et déjà on nous expliquait que face à l’affaire Dutroux, ce qui nous était arrivé n’était pas si grave.
20 ans après c’est le même cinéma rien ne change. On ne nie plus la parole des victimes, Goldnadel explique à la télé, sans être immédiatement foutu dehors à coups de pied au cul, que ce n’est pas comparable à la sodomie d’un enfant de 3 ans.
La grande évolution est là finalement, peut-être encore plus cruelle que ce que j’avais envisagé ; nous croire mais nous dire qu’on s’en fout. Nous croire mais nous dire qu’il n’y a pas mort d’homme ou sodomie de môme. Nous croire et que rien ne change.
A la fin il ne restera que les monstres, les Dutroux et Fourniret. Ceux qui ont torturé, violé, brisé en morceaux et qui seront toujours ceux qu’on convoquera pour mieux excuser les autres, tous les autres.

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  •  19 avril 2021
  •  Publié par à 14 h 31 min
  •   Commentaires fermés sur Et puis il ne restera que Marc Dutroux
  •   Violences sexuelles
Avr 102021
 

Avant de commencer ce texte, je voudrais faire une clarification préalable. Je ne suis pas, dans l’état actuel de la société, pour une légalisation du suicide assisté. C’est un constat étrange pour moi puisque le camp politique auquel j’appartiens me semble quasi unanime sur le sujet et que les opposants au suicide assisté sont ramenés à leur « extrémisme religieux » alors que je suis athée.
Je vous invite, au-delà de la réflexion anticapitaliste et antivalidiste qui vont, me semble-t-il, de soi sur ce sujet, à lire ces quelques textes qui lient race et suicide assisté, et celui-ci qui lie genre et suicide assisté. Nous savons qu’il existe des biais sexistes, racistes, classistes dans le soin qui conduira à ce que des personnes racisées, par exemple, soient moins bien soignées que des blanch-e-s. Aux Etats-Unis, s’il y a autant de cancer du sein chez les femmes blanches que noires, ces dernières en meurent bien plus. Nous savons que des biais racistes poussent à moins soulager la souffrance des personnes noires et arabes par exemple parce qu’on pense qu’elles exagèrent leur souffrance et aussi parce qu’on estime qu’elles sont trop peu intelligentes pour comprendre les traitements à prendre.
Il est donc à craindre, dans un contexte, où les pauvres, les femmes, les personnes racisées (et imaginez donc ce qu’il se passerait pour une femme noire pauvre) reçoivent des soins de moins grande qualité et où leur souffrance est moins prise en charge, que ces personnes demandent plus facilement à avoir accès à un suicide assisté. Paranoïa de ma part ? En février 2021,  le sénat canadien a demandé à avoir accès à des données concernant les personnes racisées parce qu’il y a crainte que « The amendment reflects concern that Black, racialized and Indigenous people with disabilities, already marginalized and facing systemic discrimination in the health system, could be induced to end their lives prematurely due to poverty and lack of support services. » (crainte que certains demandent à mourir prématurément parce qu’ils sont pauvres et ne bénéficient pas d’aides en tout genre pour supporter leur maladie).
L’absence de questionnements sur le sujet m’interroge et me pousse, dans l’état actuel de notre société, à être plus que dubitative sur le sujet de la légalisation du suicide assisté.

Mais ce texte avait avant tout pour but de répondre à une opposante au suicide assisté, Barbara Lefebvre qui a déclaré la semaine dernière, qu’on pouvait toujours se suicider si on avait une maladie incurable. J’y ai été confronté par le suicide de mon père et ma mère a émis cette idée lorsqu’elle a su avoir une maladie incurable.
En 1998, mon père a 73 ans. Il a un syndrome dépressif jamais traité (du pour partie à sa déportation), il a déjà eu un avc et un infarctus. Il a une tension très élevée que les médicaments ne font pas baisser. Il sait qu’il risque un nouvel avc qui peut le laisser très handicapé, chose qu’il ne supporte pas. Même si je ne saurais résumer son suicide en ces quelques lignes, il est certain que tout cela a joué dans le fait de se suicider le 13 mai 1998.
Il a donc fait exactement ce que vous proposiez Madame Lefebvre.
Mais.
Se suicider implique de choisir une méthode efficace et de n’être pas « dérangé » pour le compléter. Mon père a été découvert avant qu’il soit définitivement mort, si j’ose m’exprimer ainsi. Imaginez-vous Madame, le choc que cela a été pour celle qui l’a découvert ? C’est bien beau de conseiller aux gens le suicide mais soyons un peu pratiques. Comment procède-t-on ? Se suicider implique que votre corps soit découvert ; il faut donc le faire dans un lieu public avec tout ce que cela implique de traumatismes pour les gens qui assisteront à l’acte ou découvriront le corps ou chez soi en espérant que vos proches vous découvrent rapidement. Mon père s'est suicidé et puis il est mort ; tout cela en deux temps. En deux traumatismes.
Voyez-vous Madame Lefebvre je suis une personne extrêmement pratique. Lorsque ma mère m’a dit vouloir se suicider lorsqu’elle souffrirait trop (elle avait un cancer du pancréas), j’ai commencé à réfléchir comment organiser tout cela. I fallait bien que quelqu’un la trouve (et cela ne pouvait être que moi) et ce rapidement (histoire d’éviter une vision de son corps très dégradé). Cela impliquait donc par exemple que ma mère me dise qu’elle se suiciderait le 8 avril, que je passe donc la journée avec cette vision en tête, que, le 9, je débarque gaillardement chez elle pour découvrir son corps et que je prévienne la police et un médecin. Parfait pour faire un deuil, je vous assure.
Mais revenons-en à mon père puisqu’il a pris, selon vous, Madame, la seule décision à adopter face à son état.
Vous aurez déjà compris donc qu’il n’est pas mort tout de suite mais le lendemain avec ce que cela peut susciter d’horreurs pour sa famille, celle qui l’a découvert, ceux qui l’aimaient. Avec a vision de son suicide gravé sur son corps et visible pour nous. Avec l’espoir qu’il va peut-être se réveiller, que le cerveau n’est pas tout à fait mort. Avec l’espoir qu’il va mourir parce que s’il reste dans cet état pendant des années, c’est tout aussi épouvantable. Avec l’idée qui me hante de ne pas savoir la date exacte de sa mort, était-il médicalement mort le 13 ou est-il mort le 14 lorsque son cœur s’est arrêté ? Est-ce que c’est l’acte de décès qui dit la mort ?
Beaucoup de suicides ne sont pas complétés, Madame, quel joie et quel bonheur pour le malade et sa famille de passer à « j’ai une maladie incurable » à « j’ai une maladie incurable et je suis tétraplégique ».
Pouvez-vous imaginer Madame, ce que devient la vie de la famille lorsqu’un de ses membres se suicide ? qu’il ait ou non une « bonne » raison pour le faire ? Comme je l’ai dit, je suis en profond doute face au suicide assisté mais il n’est en rien ressemblant au suicide (voilà pourquoi je préférerais l’appeler euthanasie, d’abord parce que j’ai du mal à écrire le mot « suicide » et ensuite parce qu’il n’y a pas, me semble-t-il dans l’euthanasie, la violence symbolique qu’il y a dans le suicide). Il faut ne jamais avoir vécu de suicide pour comparer les deux, vraiment.
Je ne parlerais que pour moi mais j’ai passé les 20 dernières années à me demander ce que j’aurais pu faire différemment pour que mon père ne passe pas à l’acte, n’accomplisse pas un acte aussi violent, acte que j’ai pris et continue à prendre pour un crachat dans ma figure et celle de ma mère.
Lorsqu’un de vos proches se suicide, Madame, y compris s’il a une maladie incurable, vous serez la coupable de ne pas l’avoir sauvé. Je l’ai vécu, ma mère l’a vécu. On cherchera à savoir où vous étiez, ce que vous lui avez fait ou pas fait.
Lorsqu’un de vos proches se suicide, le suicide devient une de vos options lorsque vous allez mal. J’ai passé les six mois suivant le suicide de mon père à me demander quand je passerais à l’acte à mon tour, persuadée que j’avais désormais cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Et le fait est qu’à chaque fois que c’est allé mal dans ma vie, cet hypothèse a été présente alors qu’elle ne l’avait jamais été. Les statistiques le démontrent, il y a plus de suicides chez les familles où quelqu’un s’est suicidé que dans les autres.
Ma mère a finalement fait le choix de ne pas se suicider (très égoïstement, cela m’a soulagée, deux parents suicidés, on finit par se dire qu’on a merdé quelque part) et est morte de son cancer, de manière extrêmement douloureuse. Mieux ? Je ne saurais dire. Je peux simplement vous dire que cette mort, n’a en termes de violence, rien à voir avec celle de mon père qui m’a laissé amertume, colère, fureur et haine.
Je reste stupéfaite qu'un débat aussi difficile soit mené par des gens n'y connaissant d'évidence rien, instrumentalisant sans vergogne les malades pour mieux étaler leur ignorance crasse et dangereuse sur le suicide.

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  •  10 avril 2021
  •  Publié par à 22 h 49 min
  •   Commentaires fermés sur On se suicide et puis ensuite on meurt ; lettre à Madame Barbara Lefebvre
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