sept 262016
 

De nombreux mythes témoignent de deux grands archétypes féminins, qui ne font pas que s'opposer, puisqu'on le verra, on peut assez facilement passer d'un archétype à l'autre (mais l'inverse est en revanche difficilement possible).
Le premier archétype est celui de la princesse à sauver, la femme fragile, celle qui ne saurait vivre sans le soutien et l'appui d'un homme. On retrouve par exemple cet archétype dans le Livre de Daniel dans la Bible ; Suzanne prend un bain. Deux vieillards lui demandent de coucher avec eux. Elle refuse et ils l'accusent alors d'adultère. Elle est condamnée à mort ; il faudra l'intervention de Daniel qui prouvera son innocence. On constate ici que la parole d'une femme ne suffit pas, il faut qu'un homme intervienne pour qu'elle soit crue. On est dans l'archétype de la femme fragile, sauvée par un homme. Ce mythe a été beaucoup peint et c'est là qu'on constate combien la frontière est poreuse avec l'autre archétype ; sur de nombreux tableaux, on constate que Suzanne semble provoquer les vieillards, minauder, s'exhiber de manière consciente ; elle n'est plus totalement innocente tant, dans notre culture, il est difficile d'imaginer une femme comme complètement innocente de ce qui lui arrive.
Le second archétype est celui de la femme tentatrice, la femme qui provoque, la femme par qui arrivent le scandale, la déchéance voire la mort.
On citera en vrac Eve qui tenta Adam et précipita leur chute hors du paradis, Judith qui séduisit Holopherne et le tua (même si c'est pour sauver le peuple juif, on retrouve toujours l'idée de la femme usant de ses charmes), Dalila qui trahit Samson et cause sa mort, Lilith qui séduit les hommes endormis, Jézabel et sa mauvaise influence sur Achab.

 

La liste serait très longue. Il est évidemment très facile de passer de l'archétype de la "princesse à sauver" à celui de la "salope" ; l'inverse est plus difficile. Il y aurait sans doute toute une réflexion à mener sur l'idée de salissure chez les femmes qui ne peut s'effacer (à titre d'anecdote, au XIXème siècle, les prostituées "repenties" (tel était le terme consacré) étaient enfermées dans des maisons où elles ravaudaient à longueur de journées des linges blancs, ce qui symboliquement, me parait assez intéressant).

Toute la culture occidentale est profondément inspirée de ces archétypes qu'on retrouve dans quasi toutes les productions culturelles ; pensons à certains Disney comme évidemment Blanche Neige ou La belle au bois dormant. Pensons à tous les films noirs des années 40 et 50 où le héros, parfois marié à une "princesse à sauver" court à sa perte à cause de la femme fatale. Les comédies romantiques américaines jouent aussi souvent sur ces deux archétypes. On peut ainsi évoquer le film Bride wars (Meilleures ennemies) qui joue sur l'idée qu'il ne faut pas pousser beaucoup deux filles sympas et charmantes pour qu'elles deviennent d'abominables garces. Cela entretient toute une société dans l'idée qu'on ne sait jamais comment vont se comporter les femmes alors que les hommes sont si carrés, si francs du collier, si droits dans leurs bottes.

Sans étonnement, notre vision des femmes peine à évoluer et on retrouve, souvent, des réflexions très manichéennes et archétypales autour de situations sans aucun doute plus complexes.

En 2004, l'acteur Brad Pitt est marié avec l'actrice Jennifer Aniston. Sur le tournage d'un film, il rencontre l'actrice Angelina Jolie. Il quittera sa femme pour sortir avec elle ; ils se marieront et auront ensemble plusieurs enfants. La nouvelle eut un résonnement mondial ce qui n'a rien de bien étonnant puisque ces trois personnes incarnent des stars au sens défini par Richard Dyer, en ce qu'elles incarnent toutes trois des archétypes définis par les valeurs dominantes de la société.
Jennifer Aniston est la "chic fille", la "girl next door". Nos normes en matière de beauté ne la rendent pas menaçante comme peut l'être Angelina Jolie qui, elle, est la "femme fatale", la garce, la tentatrice. Si on suit les grands archétypes mis au jour par Dyer, Brad Pitt est un chic type même s'il a tenté au début de sa carrière d'incarner un rebelle (voir par exemple son personnage dans Thelma et Louise
Les millions de propos qui sont suivi la séparation Aniston/Pitt témoignent tous de la même chose, tout au moins dans un premier temps. Anniston y est présenté comme une innocente victime à qui tout souriait, qui n'a rien vu venir et dont le mari a été séduit par une abominable garce qui a donc "brisé un mariage". On constatera que Pitt est curieusement absent des discussions comme s'il n'était pas vraiment là. C'est peut-être le seul domaine où les hommes hétérosexuels sont montrés comme curieusement passifs sans perdre pour autant de leur virilité ; le moment où ils sont séduits par des femmes. Notre culture montre les hommes comme fatalement faibles face à la dangerosité, la ruse et le machiavélisme féminin. Brad Pitt est donc le chic type, mû par de normales et logiques pulsions masculines que Angelina Jolie a exploité pour arriver à ses fins. On se dit peu que Pitt était quand même un homme adulte capable de refuser si tant est que Jolie se soit présentée face à lui nue, ondulante, entourée de voile et de serpents. Rien n'est plus logique dans nos sociétés qu'un homme succombe à une femme et que ce soit la femme qui soit insultée et traitée de pute, briseuse de ménage etc ; Monica Lewinsky en est un bon exemple et en a beaucoup témoigné. C'est un fait parfaitement normal qu'un homme quitte sa femme ("les hommes sont les hommes" n'est ce pas) car, dans une société sexiste, les hommes sont avant tout vus comme des êtres mus par leur sexualité. Les femmes sont donc les seules responsables des séparations en ce qu'elles n'avaient pas ce qu'il fallait pour les garder ou en ce qu'elles ont déployé des stratagèmes féminins pour les séduire. On se souviendra à ce sujet de la séparation de Johnny Depp d'avec Vanessa Paradis ; Depp épousera ensuite Amber Heard.  Paradis a été accusée d'être trop vieille et on a physiquement beaucoup comparé les deux femmes. Heard a été accusée d'à peu près tous les maux de la terre (sa bisexualité en faisant partie) ; elle serait vénale, menteuse (cf accusations de violence conjugale), le pousserait à boire et à se droguer. A aucun moment on s'est dit que Depp avait tout de même un libre arbitre et que personne ne l'a obligé à quitter Vanessa Paradis.
Il y a quelques jours, donc, Angelina Jolie a déposé une demande de divorce. Ont aussitôt surgi dans la presse, sur les réseaux sociaux, de très nombreux articles, memes, twits, et posts autour des réactions supposées de Jennifer Aniston. Rappelons quand même que leur divorce date de 2004 et qu'elle est depuis remariée ; mais une femme ne saurait réellement exister sans sa relation aux hommes dans une société sexiste. Ont alors surgi des gifs de Aniston déguisée en pom pom girl ou buvant une coupe de champagne comme pour se réjouir du divorce de la garce et du salaud. La girl next door devenait ce qu'il advient toujours des chics filles qui vieillissent ; des femmes amères, des garces, des femmes se réjouissant du malheur des autres.
On constate qu'il n'y a au fond pas de salut pour les femmes y compris dans l'archétype de la princesse à sauver/femme fragile/chic fille. Même chez elles, il y a toujours un fond de méchanceté, de rouerie (si typiquement féminine) et de ruse. Les femmes, quel que soit l'archétype auquel elles correspondent (et il est difficile d'y échapper) sont toujours peintes comme des êtres mus par des sentiments peu avouables. On se tromperait, à mon avis, à ne voir qu'humour et peoplerie en lisant les articles et réactions autour des stars qui en disent à mon sens long sur le sexisme persistant de notre société. Constatons que là encore Brad Pitt reste curieusement absent, même si beaucoup le plaignent à l'avance de devoir débourser une pension alimentaire... il est tellement anormal, atroce en effet de devoir débourser de l'argent pour l'éducation de ses propres enfants - pensions que Jolie ne demande d'ailleurs pas. A donc été introduite une nouvelle protagoniste, une nouvelle garce qui aurait à son tour séduit ce pauvre garçon (je ne cite pas son nom car il est inutile de continuer à propager cette rumeur). Angelina Jolie n'incarnera pas pour autant la nouvelle victime et princesse à sauver ; il est difficile de passer du statut de "garce" à celui de "princesse".

Même si Aniston est l'une des actrices les plus payées d'Hollywood, très populaire et appréciée, on continue à envisager son existence par son rapport aux hommes, présents ou passés de sa vie. Il y a quelques mois, elle avait du vivement réagir, pour témoigner de la pression subie face au fait qu'elle n'ait pas d'enfant. En 2016, les femmes continuent à avoir deux grands rôles ; celui d'épouse de et celui de mère de, qui représentent eux aussi deux autres grands archétypes. On constate également que les femmes échappent peu aux accusations sexistes ; accusées d'avoir manqué de quelque chose lorsque leur mari les quitte, accusées d'avoir séduit de pauvres hommes pieds et poings liés lorsqu'elles trouvent un nouveau compagnon, accusées de se réjouir du malheur des autres. Loin donc de n'être que peoplerie, nos réactions face au divorce de Angelina Jolie et de Brad Pitt en dit long sur notre sexisme.

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