nov 162015
 

Lors des attentats de janvier, nous étions tous au travail lorsqu'un collègue a appris qu'il y avait eu des tirs à Charlie hebdo. Nous sommes modérateurs pour la presse sur Internet. Dans le cas d'une actualité comme celle-là, nous nous préparons psychologiquement au tsunami de merde qui va arriver ; désolée de l'image mais je n'en vois pas d'autre pour qualifier ce qu'on voit. Nous appelons nos clients, abordons la charte que l'on va appliquer, les points sensibles, les hésitations possibles. On attend confirmation des noms des morts pour pouvoir publier les commentaires qui en parlent.
Nous savons qu'en quelques minutes, des milliers de commentaires vont déferler et que cela ne sera pas beau ; la tristesse de quelques uns sera oubliée, fondue par le racisme et la colère des milliers d'autres. Nous pouvons lire quelques 5 ou 6000 commentaires en une journée pour vous donner une idée. Mes internautes répètent en boucle le néologisme "padamalgam"pour s'empresser d'en faire.
Alors on s'arc boute, on pleure. C'est curieux de pleurer pour un boulot n'est ce pas ?
Le plus paradoxal est qu'on n'a pas le temps de pleurer les morts ; on pleure de ce qu'on lit, on pleure de la haine, on pleure du racisme, on pleure de ce qu'il va advenir si les commentaires se répercutaient un jour dans les urnes.

Le vendredi suivant les attentats j'étais chez un client et je rentrais par la ligne 1 ; j'ai vaguement entendu que le métro n'allait pas jusqu'à Vincennes sans y prêter plus d'attention jusqu'à ce qu'on me prévienne de la prise d'otages en cours dans un magasin casher.
Et là je savais, qu'en plus du racisme, nous aurions à lire de l'antisémitisme ; parce que c'est cela la magie des commentaires sur Internet c'est que même les victimes deviennent coupables. Et que de toutes façons derrière "les musulmans forcément violents qui commettent des attentats", il y a toujours "les juifs qui les manipulent". Toujours, ca ne change jamais, on y a toujours droit. Pendant deux jours on a eu droit à la litanie des coms des "juifs qui manquent jamais une occasion se de faire remarquer".

Les 15 jours suivants ont été compliqués ; voyez vous dans notre métier on n'a pas le temps de s'arrêter pour respirer face à l'actualité, pour comprendre ce que cela signifie parce qu'on doit gérer au plus vite les réactions des gens qui eux n'ont aucune envie de réfléchir.
Ce vendredi j'ai été sur le pont dés l'annonce des attentats, en support et maintien de vendredi à dimanche.
Cette fois ci les internautes n'ont pas pris leur dix minutes réglementaires pour pleurer les victimes ; ils se sont jetés sur leurs cibles fétiches - les musulman-es - pour les accuser de tous les maux, les sommer de se désolidariser, accuser ceux qui le faisaient d'avoir un double visage. Alors je pleure.
Je regarde les beaux visages des victimes pour continuer , parce qu'ils n'ont pas mérité, aucun d'entre eux, que de la haine s'ajoute à ce qu'ils ont déjà subi. Je ne suis pas croyante - pas cette chance ai je parfois envie de dire - alors je ne sais pas ce qu'on fait dans ces cas là.
Je n'écris pas, contrairement à ce qui pourrait être cru, pour être consolée ou plainte. Les blessé-es peuvent ou doivent être plaint-es, les familles de victimes peuvent ou doivent être plaint-es.
J'écris pour essayer de vous demander de réfléchir. Pour vous demander - et je m'inclus là dedans - si le commentaire que vous vous préparez à poster je ne sais où, est vraiment nécessaire.
J'écris parce que je ne comprends pas comment ce merveilleux outil qu'est Internet est devenu ce torrent de boue haineuse racisme, antisémite et islamophobe (il n'est pas que cela mais c'est ce qu'il est là aujourd'hui pour moi).
J'écris parce qu'il est étrange de voir des gens écrire des propos racistes, se plaindre d'avoir été "censurés" et lorsqu'on leur lit leurs commentaires, réaliser d'un coup qu'en effet "ils se sont peut-être emportés". Et parce que je les crois sincères ; parce que certains n'ont plus aucune mesure, parce que certains sont comme emportés par une foule haineuse qui jette des pierres parce que les autres en ont jeté aussi.
Il est scandaleux et indécent de vous voir instrumentaliser ces victimes pour répandre votre haine.
Hier, un homme m'a souhaité sur twitter de "crever dans un attentat" , parce que j'avais simplement demandé à ne pas faire l'amalgame entre réfugiés et terroristes. Le pire est peut-être que cette phrase ne m'a pas touchée, ni blessée tellement je me blinde sinon je ne résisterais pas à mon travail.
Et je me dis, sincèrement que dans la vie normale, cet homme ne se serait jamais autorisé ce genre de propos ; qu'il sera peut-être sincèrement étonné ce matin de se relire.
Aujourd'hui je lis qu'il faut interdire l'islam en France, fermer définitivement les frontières, traduire la quasi totalité de la classe politique devant un tribunal militaire comme Pétain le fut en son temps, rouvrir Cayenne, organiser des milices, fermer toutes les mosquées, demander un pardon collectif de la part des musulmans, enquêter pour voir si les juifs n'ont pas organisé tout cela. Et je lis des menaces de crimes racistes.
Voyez vous je compare parfois cela au harcèlement de rue ; entendre une fois "eh mademoiselle" ca serait tolérable mais imaginez qu'on l'entend des dizaines de fois. C'est ce qu'il se passe ici ; on lirait parfois au hasard d'un propos , un propos raciste, on se dirait benoîtement comme on le fait depuis 30 ans "qu'il s'agit d'une minorité isolée" mais on ne peut plus le dire ; pas quand on rejette à tour des bras (et j'entends par là des milliers de commentaires par jour) des propos pénalement condamnables. Vous remarquerez que je ne propose pas de solution ; parce que toutes celles que j'envisage impliquent de renoncer à certaines libertés et je sais qu'elles ne sont pas bonnes.
J'aimerais - parce que je suis à la fois d'un pessimisme inégalé mais que je conserve aussi foi en la raison humaine - que certains d'entre vous réfléchissent à ce qu'ils vont écrire ces prochains jours. Aux amalgames qu'ils vont faire. A la haine qu'ils vont entretenir.
J'aimerais dire à quel point je suis persuadée que les terroristes vont jubiler en vous lisant ; combien ils jubilent que vous haïssiez les musulmans ; c'est un point que vous avez en commun d'ailleurs parce que pour ces gens là il est sans aucun doute encore pire que de mal croire en Allah (comme ils pensent que font les musulmans) que de ne pas y croire du tout.
J'écris parce que même les gens (non concernés par le racisme) et pas spécialement racistes l'ont dépolitisé ; ils voient les propos racistes et détournent les yeux comme on le ferait d'un crachat sur le sol : "Il n'y a qu'à pas lire, il n'y a qu'à tout coller sous le tapis".
J'ai parfois l'impression d'être complice de ce racisme, de cet antisémitisme, de cette islamophobie, de ce sexisme, de cette homophobie, de cette transphobie en cachant tout ce que je lis derrière un bon gros tapis épais.
Petit à petit nous faisons leur jeu, en refusant d'admettre le simple mot "islamophobie", en refusant de nous interroger sur nos pratiques et réflexes face à nos concitoyens musulmans. Nos concitoyens. Pas nos invités en transit, nos bonniches et nos ouvriers. Pas des gens qu'on tolère. Nos concitoyens.

Je ne sais pas ce qu'il convient de faire face aux discours de haine sur Internet ; il serait vain de penser que la justice a la capacité physique, financière, logistique de traiter chaque parole délictueuse. J'aimerais penser que les gens vont arriver à se raisonner, qu'ils vont lire les articles que des journalistes s'évertuent chaque jour à écrire pour qu'on comprenne mieux, qu'on analyse, qu'on réfléchisse. J'aimerais qu'on repense nos façons de parler sur internet qu'on soit moins dans l'instantanéité ce qui permet, je le constate chaque jour, le développement d'une parole haineuse.
Alors je vais me remettre au boulot, comme mes collègues, espérer cacher la merde sous le tapis et continuer jour après jour. Mais ce jour comme chaque jour depuis longtemps, je me dis que les terroristes ont gagné. La haine, le racisme, l'islamophobie, le manque de respect des victimes qui sont instrumentalisées crient aux terroristes que leur plan fonctionne comme ils l'avaient prévu.

Voilà je ne sais pas quoi dire de plus. je doute que ce texte soit lu par celles et ceux qui le devraient.

Je n'ai même plus le temps de pleurer sur les victimes, je pleure sur ce que vous en faites.
Les terroristes ne nous tueront pas tous non , ca j'en suis bien sûre ; votre haine, votre bêtise, votre racisme, votre antisémitisme, votre islamophobie y arrivera.

Toutes mes pensées, mon soutien, vont aux victimes et à leur famille. Je pense à vous comme des millions d'autres personnes le font.

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  2 réponses sur “La peur, la colère et leur haine”

  1. [...] Lors des attentats de janvier, nous étions tous au travail lorsqu'un collègue a appris qu'il y avait eu des tirs à Charlie hebdo. Nous sommes modérateurs pour la presse sur Internet. Dans le cas d'une actualité comme celle-là, nous nous préparons psychologiquement au tsunami de merde qui va arriver ; désolée de l'image mais je n'en vois pas d'autre pour qualifier ce qu'on voit. Nous appelons nos clients, abordons la charte que l'on va appliquer, les points sensibles, les hésitations possibles. On attend confirmation des noms des morts pour pouvoir publier les commentaires qui en parlent.  [...]

  2. [...] La peur, la colère et leur haine. Lors des attentats de janvier, nous étions tous au travail lorsqu'un collègue a appris qu'il y avait eu des tirs à Charlie hebdo. Nous sommes modérateurs pour la presse sur Internet. [...]

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