oct 302015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de Enid.

 

Bonjour peux-tu te présenter ?
J'ai 25 ans, je suis féministe,  je suis lesbienne/queer, je suis blanche, je viens d'un milieu populaire, je travaille dans la culture. Je raconte beaucoup trop ma vie sur twitter sous le pseudo de @LittleEnid.

Depuis quand-es tu féministe ; y-a-t-il eu un déclic particulier ou est ce venu progressivement ?

Je suis féministe (dans le sens "j'utilise et revendique le mot") depuis que j'ai lu King Kong Théorie de Virginie Despentes, j'étais en terminale. Ça avait été un choc pour moi à l'époque de découvrir un féminisme qui abordait franchement les questions autour de la sexualité, qui ne soit pas anti-porno, qui parle de désirs féminins, de travail du sexe sans être moralisateur, qui questionnait l'hétérosexualité. Après ça, j'ai pioché dans la bibliographie de fin de bouquin, je me suis retrouvée à lire Fières d'être pute de Maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser et c'était parti !

Tu te définis comme lesbienne/queer. Que veut dire le mot queer ? Pourquoi est il important pour toi de dire que tu es lesbienne/queer ?

Queer prend beaucoup de significations différentes selon les personnes qui l'utilisent. Dans ce contexte je l'utilise comme terme parapluie pour dire "pas hétéro", ça laisse de la place à la fluidité (ne pas être strictement ni définitivement quelque chose), ça permet de ne pas être trop contraint par des étiquettes qui sont là avant tout pour nous aider.

Pourquoi je l'ai précisé quand tu m'as demandé de me présenter ? J'ai énuméré quelques appartenances (de classe également) pour qu'on sache d'où je parle, ça peut permettre de mieux comprendre mes réponses, d'influencer tes questions. Parce que le fait d'être queer, blanche,  issue de milieu populaire mais n'y appartenant plus tout à fait, tout ça entre en jeu dans mon féminisme / mon rapport au genre, le nourrit, construit mes expériences, mes opinions.

Tu dis qu'il était important pour toi de découvrir un féminisme ne soit pas anti-porno ; pourquoi ? Est-ce que tu as l'impression que le féminisme est traditionnellement anti porno ?

Je ne pense pas que le féminisme soit traditionnellement anti-porno, le débat sur cette question et le féminisme pro-sexe ne sont pas nouveaux. Mais je pense qu'avant Despentes, je ne connaissais que des stéréotypes sur les féministes, les épouvantails qu'on brandit pour moquer certaines revendications. Je ne voyais que des féministes préoccupées par "l'image de la femme" dans la publicité, dans la pornographie. Mon opinion a évolué mais à 17 ans ça ne me parlait pas du tout. J'avais besoin d'un féminisme qui ne cherche pas à être respectable, un féminisme de meufs qui regardent du porno, qui en font, etc. À partir du moment où on admet ça, qu'on désamorce un certain tabou, qu'on utilise le féminisme pour libérer nos désirs (ou absence de), nos pratiques sexuelles (ou absence de), on peut ensuite vraiment s'interroger sur ce qui pose problème dans certaines représentations, dans le fonctionnement d'une industrie, etc.
Ça a été important pour moi de découvrir un féminisme préoccupé par la liberté, qui n'impose pas aux femmes des conduites pour protéger une image commune, un féminisme qui me rend responsable de mes propres choix.
 Penses-tu que les féministes ont traité ou traitent convenablement des questions spécifiques aux lesbiennes et aux queer ;  comme l'homophobie déjà, mais aussi les problématiques liées à la PMA ? 

La question suppose que "les féministes" soit une autorité centrale hétérosexuelle, qui va ensuite partager avec les femmes de groupes minoritaires. Or le féminisme n'est pas hétérosexuel par défaut. Je n'attends pas que "le féminisme" inclue les meufs queers, mon féminisme EST queer ! Despentes, mon premier modèle féministe, est lesbienne !
C'est ce traitement qui pour moi n'est pas convenable dans le féminisme hétérosexuel. D'ailleurs j'ai l'impression que le terme "les" ferait bondir, c'est difficile de se penser hétérosexuel-le, de comprendre qu'on partage des trajectoires communes avec un groupe.
Concernant la PMA, je suis assez surprise du manque de convergence avec les féministes hétérosexuelles : la PMA en France est interdite aux couples de femmes mais aussi aux célibataires. En gros, la PMA est autorisée uniquement pour les hommes. Si c'est pas un combat pour les féministes hétéro et queer, ça...
(réponse Valérie ; ma question était en effet complètement hétérocentrée, je te prie de m'en excuser).

As-tu été élevée dans une famille féministe ?

Aucune femme de ma famille ne se revendique ou ne se revendiquait féministe. Franchement ça se fait pas dans le milieu duquel je viens ("populaire" même si ça recouvre beaucoup de réalités différentes). Par contre, ça n'empêche pas des comportements qui vont à l'encontre des stéréotypes de genre, des résistances, des femmes fortes, combatives, qui ont pu être confrontées à bien plus de violences (patriarcales et/ou de classe) que moi. Sur les femmes des milieux populaires, je suis en train de lire une merveille d'ailleurs : Des femmes respectables, classe et genre en milieu populaire de Beverley Skeggs. Ça évoque notamment la manière dont la féminité se construit dans les milieux populaires autour du travail du care et en rejet/réaction  aux valeurs des femmes de classes supérieures, féminisme compris.

Te considères-tu comme une militante ? Que mets-tu derrière ce mot ?

J'ai fait quelques manif au moment du mariage pour tous, collé et arraché quelques affiches... voilà l'étendue de mon palmarès militant ! Honnêtement je n'ai pas l'aisance sociale requise pour ce genre d'actions de terrain. Peut-être que ça viendra mais en attendant j'ai autre chose à faire que me flageller au nom du Bon Féminisme. (Je sais que ce n'est pas ce que tu dis dans ta question mais je constate que masculinistes comme féministes, certain-e-s ont tendance à culpabiliser les "militantes sur internet", à tracer des frontières entre les bonnes et les mauvaises). Je fais des choses qui sont dans mes cordes : je réponds à ton interview, j'écris quelques textes (sur le blog collectif Choses Aléatoires), je lis, je réfléchis, je partage. Quand j'ai la force, je reprends les gens qui disent/font des choses sexistes, selon l'humeur ou la personne, je les engueule ou alors on discute, on se fait réfléchir. J'essaie d'atomiser mon sexisme intériorisé, ce qui prend beaucoup plus de temps que prévu. Pour moi c'est ça, être féministe, peut-être que ce n'est pas être militante. I can live with that.

Est-ce que tu es davantage intéressée par certaines problématiques féministes ? Lesquelles ?

Je suis assez fascinée par la manière dont les résistances s'expriment différemment quand on est une meuf de milieu populaire, une meuf queer, tout simplement parce que les entraves se manifestent différemment, on t'empêche sur des fronts qui sont pas les mêmes. Par exemple, la manière dont la féminité peut être réappropriée et transformée en affront, en puissance, en insolence par les meufs queer (et par les meufs pauvres aussi je crois). Ça fait sens parce qu'on t'astreint à une féminité respectable que tu peux pas atteindre, parce que t'as pas les moyens, pas les codes, pas envie, alors tu la refuses, t'en fais autre chose. Tu prends le contrôle.
Sinon en vrac m'intéressent :
- les analyses matérialistes du travail domestique,
- la non-mixité du féminisme : j'aimerais que les hommes proféministes s'intéressent un peu moins à l'histoire et aux théories féministes et un peu plus aux rapports de pouvoir dans la capacité à parler et être écouté,
- les sorcières ! Ce que ça signifie d'un point de vue féministe (réappropriation de la médecine notamment).

Peux-tu nous parler davantage de la réappropriation de la féminité par des meufs queer ou trans ?

Je ne peux parler pour les meufs trans. Pour moi, pouvoir se réapproprier la féminité, ça part du constat féministe que le genre est une construction sociale, du constat queer que c'est une performance (dans le sens quelque chose qui n'existe que parce qu'on le fait, "une copie sans original") et j'ai aussi en tête Wittig qui disait que les lesbiennes ne sont pas des femmes. Ça part d'une distanciation avec le féminin et ses attributs, d'un ressenti que ça m'est étranger, que ça n'a rien de naturel. A partir de là, puisque les attributs de la féminité ne sont pas plus naturels pour les femmes que pour les hommes, quand je les revêts (maquillage, vêtements, etc.) je ne suis ni plus ni moins qu'une drag queen.

Pour aller plus loin : Wendy Delorme parle très bien de l'identité fem (réappropriation du féminin par les lesbiennes) dans Quatrième génération. Et Broadly a fait un reportage auprès de meufs drag queen à Londres. Et pour finir j'ai écrit deux articles sur le sujet sur le blog collectif Choses aléatoires : https://chosesaleatoires.wordpress.com/2013/06/28/fem-pouvoir/ + https://chosesaleatoires.wordpress.com/2014/03/23/jouir-sans-entrave-du-pays-de-candy/

C'est assez critiqué par certaines féministes hétéro (et d'autres) parce qu'elles ne comprennent pas le vécu des bi et des lesbiennes et les injonctions spécifiques auxquelles on fait face. En gros on est prises en étau entre le stéréotypes des lesbiennes qui sont trop moches pour séduire les hommes et celui d'être des victimes du patriarcat parce que féminine. Or face à une injonction contradictoire : trop moche / trop traditionnellement féminine, y'a pas de bonne réponse. La réappropriation est une manière de se sortir d'une voie sans issue, de tirer de la fierté de l'expression de genre dans laquelle on se sent mieux, de refuser de s'excuser, de reconnaitre qu'il y a de la joie et du pouvoir dans cette identité. Que glorifier de la masculinité n'est heureusement pas la seule réponse.

Qu'est-ce qu'une analyse matérialiste ? Peux-tu nous en dire plus là dessus ?

Le féminisme matérialiste c'est un féminisme inspiré du marxisme, qui envisage la société divisée en classe d'hommes dominant une classe de femmes. C'est ce qu'on appelle le patriarcat. On s'intéresse aux réalités matérielles d'une vie de femme et d'une vie d'homme. En gros, qu'est-ce que ça donne quand on observe une famille hétéronucléaire comme une usine ? Si on ne ment pas aux enfants, papatron exploite maman qui effectue un travail polyvalent non rémunéré à 168h par semaine et à perpétuité (enfin jusqu'à ce que Papa meure).
Voilà, c'est ma définition librement adaptée du courant féministe représenté par le MLF à la lutte et Christine Delphy à la théorie dans les années 70.

Tu parles d'hommes proféministes ? Pourquoi ne dis-tu pas "homme féministe" ?

C'est comme un patron à la CGT, c'est louche, non ?
Mais en fait peu importe les motivations pour lesquelles un homme vient au féminisme, peu importe sa bonne foi, malheureusement et c'est la chose la plus terrible au monde : les hommes proféministes retirent du pouvoir de leur affirmation. Je ne dis pas engagement parce qu'on ne leur demande pas à eux s'ils manifestent. Le proféministe, il dit qu'il l'est on le croit et on le regarde avec admiration, on l'écoute avec attention, même au sein de groupes féministes. Une féministe on lève les yeux au ciel, on lui demande ce qu'il reste à obtenir, si elles ne seraient pas allées trop loin ces mal-baisées, ces rabats-joies. Une féministe si elle est sur internet on lui demande avec mépris ce qu'elle fait en vrai pour être féministe. Regarde comme on parle de Beyoncé aussi, comme son féminisme est critiqué, remis en question... Un homme il le dit et il l'est et comme on ne lui demande rien de plus. Il ne fait rien de plus, que le dire, en long en large en travers, il parle il parle il oublie que la parole c'est le pouvoir, que le contrôle sur sa propre lutte c'est déjà l'émancipation.

Donc je concède "proféministe", et c'est déjà sympa.

Tu parles, à propos des femmes de ta famille,  de "comportements qui vont à l'encontre des stéréotypes de genre" peux-tu citer quelques exemples ?
Les femmes de ma famille font/faisaient des métiers physiques qui impliquent le corps, elles s'abîment le dos, les mains. Par ailleurs ce sont des métiers traditionnellement féminins mais qui demandent de mettre toute coquetterie de côté.
Il y a des histoires de violences conjugales et aussi de solidarité entre femmes, de résistance, des femmes qui parce qu'elles avaient été témoins forgent des exigences pour leur propre vie.

Sur les autres questions que j'aimerais aborder : j'aimerais bien qu'on parle du rapport avec l'instruction et le féminisme. Est-ce qu'il faut avoir lu x textes fondateurs pour être féministe ? Le féminisme est-il élitiste ?

Du coup puisque c'est moi qui pose la question, peut-être qu'on peut y répondre ensemble ? Ton avis m'intéresse en tout cas.
Par exemple, dans l'évolution de mon féminisme, y'a eu un truc super important : j'ai étudié un semestre en Études Féministes à Montréal, j'ai eu une chance géniale, j'ai appris de la théorie, de l'histoire du féminisme, j'ai eu l'impression d'ingurgiter en 4 mois ce que j'aurais mis 10 ans de militantisme à apprendre. Mais c'est un privilège incroyable et ça peut pas être une condition pour se sentir légitime à être féministe. C'est pour ça que les zines, les discussions, les réseaux sociaux sont super importants, on échange du savoir. J'ai l'impression que c'est pour ça que tu fais ton blog aussi ? J'imagine que t'as des choses à dire là-dessus du coup.

Réponse de  Valérie (puisqu'elle m'a été demandée)

Mon blog est un blog de vulgarisation féministe. C'est aussi pour ca que je résume des bouquins parce que bcq de gens n'iront pas les lire par manque de temps/d'envie/d'argent. (ce sont les pages les moins lues du blog soit-dit en passant). Beaucoup de féministes me taclent en disant "ah mais elle, ca n'est pas un féminisme assez avancé". Et oui et je m'en flatte ! J'essaie de m'adresser à des gens qui savent à peine ce qu'est le féminisme ; j'ai toujours fait ca, d'où le fait que je demande à chaque interviewée d'expliciter les termes complexes que des gens peuvent ne pas connaître.

Je ne sais pas si lire est un luxe ou un privilège ; c'est à dire le fait d'aller dans une bibliothèque et prendre des livres. Quand on est âgé-e, mère de famille, qu'on exerce un métier qui tue les neurones et le corps et qui fait que le soir on a juste envie de dormir/buller devant la télé, je le comprends.
Quand on est plus jeune et en forme, avec un travail ou une activité laissant du temps, j'avoue que j'ai davantage de mal à comprendre mais c'est la fille de prof privilégiée qui parle. Je vois partout plein d'initiatives pour pousser les enfants à lire et cela me semble une excellente chose. Lire permet de ne pas s'ennuyer, lire permet de connaitre ses droits et de se défendre.

Je constate chaque jour que des gens qui ont des métiers faciles, bien payés (donc du temps autant en vrai temps, qu'en temps de cerveau parce qu'ils ont un métier qui n'est psychiquement/physiquement pas usant) et qui n'ont pas d'angoisse face à l'objet "livre", refusent tout bonnement de s'instruire. Ils viennent parler avec les féministes par exemple, leur sortent des âneries et refusent tout bonnement de lire ce qu'on peut leur conseiller.

Je pense qu'à un moment de sa réflexion - mais on n'est pas obligé de pousser sa réflexion qui est souvent plus théorique qu'autre chose -  on doit lire. J'ai écrit un article sur l'impact de la photo d'Aylan Kurdi ; j'avais des idées mais j'ai du mettre le nez dans des bouquins car je manquais de théorie autour de la photo.

D'un côté je me dis qu'il est important d'avoir lu certains textes et d'un autre côté je n'ai pas envie de dire cela car je vais sembler mettre de côté plein de gens qui ne les liront pas. Si on prend un exemple comme Delphy sur le travail , je pense qu'il est incontournable, par exemple, pour comprendre la charge du travail ménager. Delphy déblaie ce qu'on mettrait une vie à comprendre (parce qu'elle y a justement passé sa vie).
Faisons une comparaison. si je veux mettre une vis dans un mur, je vais prendre une perceuse. Je ne vais pas refabriquer de a à z une perceuse puisque quelqu'un l'a déjà créée. Tu peux arriver à la même réflexion qu'un bouquin féministe ; n'importe qui le peut. Mais en combien de temps ? le bouquin est là pour faire des liens que tu mettras trop de temps à faire seule.
Et d'un autre côté, je sais que beaucoup de féministes ne liront jamais pour de multiples raisons évidemment valables (il n'y aurait d'ailleurs pas de raisons non valables et je ne souhaite pas pour autant les dévaluer). Bref. J'ai beaucoup blablaté pour en arriver à la conclusion que je n'ai pas vraiment de réponse à cette question !

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