oct 072015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de Marie-Hélène.


Salut Marie-Hélène peux-tu te présenter ?

Je suis juriste de formation, mais je suis surtout intéressée par les aspects politiques du métier. Il y a deux ans, j'ai lancé mon blog Marie accouche là qui vise à élaborer une analyse féministe sur la façon dont les femmes sont (mal)traitées pendant leur accouchement. J'ai eu la chance, par un heureux hasard de circonstances, de vivre un accouchement respecté (suivi global par une sage-femme et accompagnement bienveillant de mon accouchement naturel en plateau technique d'une maternité). J'ai pris conscience de l'importance capitale de cet événement dans la vie d'une femme. J'ai également pris conscience de la violence que représentent les gestes médicaux imposés aux futures mères dans le cadre d'un accouchement classique.

Quand j'ai commencé à parler de naissance respectée, je me suis heurtée à un lever de bouclier, y compris de la part de féministes. L’accouchement tel qu'il se pratique à l’hôpital est perçu dans notre société comme un progrès pour les femmes. « La médecine sauve des vies », « la péridurale libère les femmes de l'injonction biblique tu enfanteras dans la douleur ». Questionner les conditions d'accouchement est tabou. Pourtant, dès mes premiers billets (qui ont été à ma grande surprise largement diffusés sur les réseaux sociaux), j'ai reçu de nombreux témoignages de femmes racontant les violences et humiliations qu'elles ont subies. Ces témoignages m'ont encouragée à creuser, billet après billet, le système de domination masculine extrême qui s'impose aux femmes lors de la naissance de leur enfant.

Depuis quand es-tu féministe ?

J'ai toujours été convaincue de l'égalité entre les femmes et les hommes, et lorsque j'étais jeune, j'étais même convaincue que cette égalité était atteinte. Quand j'ai eu une vingtaine d'années, j'ai été confrontée à la réalité de la société, et j'ai vite déchanté. C'est au contact d'autres féministes que je me suis intéressée de plus près à ces questions. Puis, à force de côtoyer des féministes de tout âge, j'ai osé moi-même me revendiquer comme telle. Par la suite, j'ai énormément lu et débattu sur tous les sujets liées aux discriminations et aux violences de genre, ce qui m'a permis de comprendre le patriarcat en tant que système d'organisation de la société, et d’appréhender les mécanismes de la domination masculine.

Pendant toutes ces années, j'ai considéré le féminisme comme une affaire privée, comme une grille de lecture personnelle qui me permettait de mieux comprendre la société et d’interagir avec elle dans mon propre intérêt. Je n'ai jamais fait partie d'une association féministe. Même s'il m'est arrivé de participer à l'une ou l'autre action, je ne me suis jamais considérée comme une militante féministe. Ce n'est qu'avec l'ouverture de mon blog que j'ai décidé de franchir le pas et mettre à profit tout mon bagage féministe au service d'une cause qui touche une majorité de femmes.

Ton blog Marie accouche là  aborde des questions qui avaient été très peu abordées par les mouvements féministes ; pour quelle raison à ton avis ?

Si on regarde l'Histoire récente du féminisme, celui du XXème siècle, on constate que les féministes se sont d'abord intéressées aux droits politiques (suffragettes), puis aux droits sexuels et reproductifs (contraception, avortement). J'ai une grande admiration pour Simone de Beauvoir et pour toutes les féministes qui se sont battues pour permettre à chaque femme de se réapproprier son corps et sa vie sexuelle, et contre l'aliénation que représentait la fonction exclusive de femme au foyer. Elles se battaient - à juste titre - pour le droit des femmes à ne pas avoir d'enfant. Malheureusement, ce courant féministe a eu tendance à considérer la maternité comme un asservissement des femmes. Elles n'ont pas eu d'attrait pour le questionnement du rôle de mère ni a fortiori pour l'accouchement. Les mères étaient même perçues comme des traitresses à la cause des femmes, et ne méritaient dès lors que peu d'attention.

A partir des années 1980 ont émergé les questions liées au genre. Les féministes ont questionné les limites entre le sexe masculin et le sexe féminin à partir des situations à la marge: homosexualité, transsexualité, transgenre, intersexués, etc. La différence qu'on croyait fondamentale et immuable entre les hommes et les femmes est remise en question. Que ce soient les neurosciences, la biologie, la génétique, l'anthropologie, la sociologie, toutes les disciplines ont mis en lumière l'absurdité de figer les gens en deux catégories biologiques opposées. Il est maintenant démontré que les différences entre les hommes et les femmes sont avant tout des constructions culturelles et que même les différences physiques sont très relatives. Ces questionnements et découvertes ont permis de démontrer que les hommes et les femmes sont fondamentalement pareils, et qu'aucune compétence ou aptitude ne devait être attachée à l'un ou l'autre sexe. Dans ce contexte, des phénomènes biologiques comme la grossesse et l'accouchement entrent difficilement dans cette analyse de genre, puisqu'ils tendent à affirmer une différence physiologique entre les sexes. A mes yeux, c'est la raison pour laquelle l'accouchement n'a pas été questionné.

Je considère qu’analyser l'accouchement d'un point de vue féministe n'est pas incompatible avec les avancées féministes précédentes. S'il faut continuer à se battre pour l'accès à la contraception et à l'avortement, s'il faut défendre le slogan "un enfant si je veux, quand je veux", il faut tout autant respecter la liberté des femmes qui souhaitent devenir mères. Il faut donc aussi se battre contre les discriminations et violences qu'elles subissent.

Aborder l'accouchement est aussi compatible avec la remise en question des identités sexuelles figées, puisqu'il suffit, afin de contourner le piège de l'essentialisme, de considérer les futures mères non pas comme une catégorie biologique « femme », mais simplement comme des personnes qui accouchent (toutes les femmes n’accouchent pas, tandis que des personnes ne se considérant pas comme des femmes peuvent accoucher). Il est également possible d'aborder les conditions de la naissance auprès des catégories en marge du modèle hétérosexuel, par exemple la PMA pour les couples lesbiens, la gestation pour autrui pour les couples homosexuels, l'obligation de stérilisation imposé aux transsexuels, etc.

De plus, les recherches liées à l'accouchement peuvent aussi alimenter ce courant féministe d'analyse des genres. J'ai écouté l'exposé d'une paléo-anthropologue, July Bouhallier qui a consacré une thèse de doctorat à l'étude de centaines bassins d'hommes et de femmes préhistoriques, d'hommes et des femmes de tous les continents et de grands signes. Elle a pu invalider la croyance selon laquelle l'espèce humaine aurait plus de difficulté pour accoucher à cause de la station debout et des déformations du bassin que cette station impliquerait (si les femmes humaines ont des difficultés pour accoucher, c'est d'abord en raison de contraintes culturelles, par exemple l'absurdité de se mettre couchée sur le dos avec les jambes en l'air). Mais ce que cette paléo-anthropologue a surtout observé, c'est l'énorme variation des formes et des tailles de bassins tant chez les femmes que chez les hommes. De plus, elle a constaté que les bassins masculins sont tout aussi aptes à permettre un accouchement. Ses recherches peuvent donc s'inscrire dans les gender studies, et démontrent, y compris via le sujet de l'accouchement, la relativité des catégories homme/femme.

Quels sont les retours autour de ton blog tant au niveau des professions médicales, que du grand public que des féministes ?

A ma grande surprise, j'ai constaté que mon blog touchaient énormément de gens et entrait en résonance avec le vécu d'un grand nombre de femmes. J'ai reçu plein de témoignages d'accouchement, dont certains sont d'une violence inouïe en faisant part d'actes assimilables à des viols et des tortures. Des amies, des collègues, des personnes perdues de vue depuis longtemps, se sont mises à me parler de leur accouchement, des humiliations, de l'infantilisation, de gestes douloureux, du sentiment de s'être vue "voler" leur accouchement. D'autres femmes me remercient pour l'existence de mon blog parce qu'il leur a permis d'identifier la cause de leur souffrance, de lire des propos jusque-là tabous, de se sentir pour la première fois comprises et reconnues au regard des violences qu'elles ont subies en mettant leur enfant au monde. Ce qui me touche aussi beaucoup, ce sont les messages de jeunes femmes qui ont découvert mon blog alors qu'elles n'avaient pas encore d'enfant, qui ont ouvert les yeux sur cette réalité, et qui, lorsqu'elles se sont retrouvées enceintes, ont fait les démarches pour vivre une naissance respectée.

Mes relations avec les médecins, gynécologues et obstétriciens sont beaucoup plus tendues. J'en ai eu un bel exemple lors de l'affaire des touchers vaginaux sur patiente endormie au bloc opératoire. Sur les réseaux sociaux, bon nombre de médecins et de futurs médecins ont fait preuve du plus grand mépris pour les femmes et ont démontré leur incapacité à prendre en compte l'intérêt de leurs patientes tant ils croyaient en leur propre supériorité. Bon nombre de médecins sont aussi enfermés dans des dogmes, au point de ne suivre ni les recommandations de l'Organisation Mondiale de la Santé, ni les conclusions des études scientifiques, ni les bonnes pratiques élaborées la le Collège des Gynécologues et Obstétriciens français. Ils reproduisent bêtement les gestes qu'ils ont appris pendant leurs études, se plient à des protocoles hospitaliers qui visent à optimiser l'activité économique de l'hôpital, et cherchent en premier lieu à se protéger contre des éventuels procès. Dès que je soulève la question du respect des futures mères pendant l'accouchement, ils se limitent à répondre « la médecine sauve des vies, circulez, il n'y a rien à voir » en m'accusant à demi-mot de vouloir la mort des femmes.

En revanche, ce blog me permet de côtoyer des professionnelles que j'admire de plus en plus: les sages-femmes. J'ai l'occasion de rencontrer des sages-femmes brillantes, passionnantes, et en plus ouvertement féministes. Malgré toutes les pressions qu'exercent les médecins et les politiques pour les soumettre au pouvoir médical, certaines d'entre elles se démènent corps et âme pour permettre aux femmes de vivre leur grossesse et leur accouchement dans le respect et la bienveillance. Ce sont de vraies résistantes, dans le sens politique du terme. Ce sont les héritières directes des femmes érudites du Moyen Age, qui accompagnaient les femmes dans tous les aspects de leur sexualité. Celles qui ont été brûlées comme sorcières sur les bûchers, à l'époque moderne, lorsque les médecins hommes ont décidé d'accaparer leurs connaissances et s’approprier le corps des femmes.

Des médecins te rétorqueraient que certes il y a surmédicalisation mais on a un taux de mortalité de la mère et du nouveau-né très bas ; que peux-tu dire face à cela ?

Quand on regarde les causes de mort périnatale dans l’Histoire, on voit qu’elles sont principalement liées aux conditions de vie difficile (les gens mourraient facilement et l’espérance de vie était de moins de 30 ans au XVIIIème siècle), mais surtout au manque d’hygiène. La fièvre puerpérale, transmises par les médecins qui ne se lavaient pas les mains entre l’examen de cadavres et celui du vagin des futures mères, tuait jusque 20% des mères dans les hôpitaux. Grace à Pasteur et aux règles d’asepsie, la mortalité a diminué de moitié à la fin du XIXème siècle.

Juste après la seconde guerre mondiale, la mortalité en couche a chuté pour atteindre des niveaux proches d’aujourd’hui.  C’est dû non pas aux actes des obstétriciens, mais à un autre progrès fondamental de la médecine générale que sont les antibiotiques. Grace à celles-ci, on a pu pratiquer des césariennes qui ne tuaient plus les femmes. J’ai balayé l’Histoire de la mortalité en couche dans mon billet Il y a deux siècles je serais morte en couche. Vraiment ?

Depuis la seconde guerre mondiale, la mortalité périnatale a continué à baisser, mais toujours pas en raison de l’action des obstétriciens. Les principales causes de mort en 1950 étaient pour un tiers toujours la fièvre puerpérale (qui a très vite définitivement disparue), un tiers les maladies liée à l’hyper-tension (aujourd’hui détectable pendant la grossesse) et un tiers les décès dus aux avortements clandestins (qui ont disparu depuis la légalisation de l’avortement). La mortalité directement liée à l’accouchement n’a que très peu baissé depuis lors. La moitié des décès aujourd’hui sont dus aux hémorragies du post-partum, et on observe que la moitié de ces hémorragies sont le résultat d’une prise en charge médicale inadéquate. J’explique cette évolution des 60 dernières années dans mon billet Si je n’avais pas accouché à l’hôpital, je serais morte et mon bébé aussi. Ah bon ?

Donc non, la surmédicalisation ne sauve pas de vie. La succession de gestes médicaux standardisés, imposés aux femmes dont l’accouchement se présente pourtant parfaitement, s’apparente plus à un rituel pour conjurer les mauvais sorts qu’à une médecine respectueuse des êtres humains et basée sur des conclusions d’études scientifiques. Les femmes sont capables d’accoucher, et la médecine ne devrait intervenir qu’en cas de pathologie ou de demande particulière de la future mère. Pas s’imposer aveuglement à toutes.

Pourquoi penses-tu qu'aussi peu de femmes parlent de ce qu'elles ont subi de la part du corps médical pendant leur accouchement ?

Il y a un véritable tabou. La violence obstétricale est à ce point la norme dans les hôpitaux qu’il est très difficile de la dénoncer. Exactement comme il est difficile, pour des femmes excisées, de dénoncer cette mutilation dans leur communauté où elle est considérée comme normale et bénéfique. Tout l’entourage de la femme cherche à la faire taire, en balayant ses plaintes par un simple « mais tu es en bonne santé et ton bébé aussi, c’est le principal ». Si elle insiste, elle est rappelée à l’ordre par le sempiternel « la médecine sauve des vies » qui clôt toute discussion.

Il y a aussi bon nombre de femmes convaincues que les violences qu’elles ont subies étaient nécessaires pour les sauver ou sauver leur enfant. Les études démontrent pourtant que dans l’écrasante majorité des cas, les complications pendant l’accouchement sont directement causées par des actes médicaux inutiles (déclenchement, injection d’ocytocine de synthèse, touchers vaginaux à répétition, position couchée sur le dos, environnement stressant, etc). Pour les cas où la situation est réellement pathologique, les interventions médicales sont tout aussi efficaces si elles sont pratiquées dans le respect de la femme, dans un climat de bienveillance, d’écoute et de recherche du consentement préalable, en prenant en compte la douleur tant physique que psychologique, et en accompagnant les futures mères d’un soutien émotionnel. Torturer une femme n’a jamais sauvé son enfant.

Penses-tu à intégrer une association féministe qui pourra t'aider dans tes combats ?

Je serais ravie que des associations féministes s’intéressent à ces questions et je suis prête à les aider. Il est essentiel que la violence obstétricale soit considérée comme une violence faite aux femmes et fassent partie des combats féministes comme la lutte contre le viol et les violences conjugales.

En Belgique, j’ai créé avec d’autres féministes, parents, sages-femmes, médecins la Plateforme pour une naissance respectée. Cette Plateforme est aujourd’hui soutenue par une vingtaine d’organisations dont certaines de poids telles que la Ligue des Familles, et des associations féministes comme Le Monde selon Les Femmes. Le but de cette plateforme est d’interpeler le monde politique pour plus de respect lors de l’accouchement. Nous organisons en ce moment une série de soirées citoyennes dans plusieurs villes du pays (les informations utiles sont ici).

Tu vis entre la France et la Belgique. Constates-tu des différences entre le féminisme français et belge ?
Les différences sont à l’image de la différence de mentalité entre la France et la Belgique. Pour caricaturer, en France, on est dans la posture et l’affrontement. En Belgique, on est dans le pragmatisme et le consensus. Cette différence d’approche se reflète dans les prises de positions féministes et les actions de terrain. Une autre différence est qu’en France, les féministes sont plutôt constituées en associations autonomes, tandis qu’en Belgique, elles sont intégrées dans les partis politiques et les organisations plus généralistes. Mais fondamentalement, les constats et les revendications féministes sont les mêmes dans les deux pays.

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