mai 122013
 

J'ai toujours été très mauvaise pour exprimer mes sentiments, surtout sur un blog. Le billet personnel, sur un sujet personnel, finit par donner ceci. Et encore dites vous que j'ai mis dix ans à arriver à pondre ce satané billet et que je me suis autocongratulée de mettre un titre aussi clair qui selon moi disait tout sans rentrer dans les  détails. (pathétique on a dit, oui).

La vérité est que je ne sais pas  quoi foutre avec mon histoire familiale. En ce moment je vois partout des signes. Un vieil article parlant des excuses de la SNCF aux déportés arrive dans ma TL je ne sais comment. Je parle de peut-être me faire tatouer le numéro de déporté de mon père, je vois le lendemain un article sur le huffington sur ce sujet. Tout semble systématiquement me ramener à parler de la déportation de mon père la veille des 15 ans de sa mort.
Sujet que j'évite depuis je ne sais combien d'années; où j'oscille entre une sidération complète (pas un déni, juste je ne veux rien voir, rien lire, rien entendre sur le sujet) et des bonnes grosses blagues que ne renierait pas Le Pen. Blagues que je m'autorise et "interdis" à quasi tout le monde d'ailleurs.

Je ne suis jamais entrée dans aucun musée sur la déportation ; la dernière fois où j'ai eu un vague contact avec le sujet c'est à la synagogue Pinkas à Prague vers 1995 et cela s'est très mal passé. Depuis j'évite, je contourne. J'écris des trucs, j'appuie sur la croix, fermer sans enregistrer, le tout dans la poche avec une couette par dessus.

Je ne sais pas comment on gère un trauma qui n'est pas le mien et qui s'est passé si longtemps avant ma naissance. Je suis allée voir des psys, sans aucun hasard j'ai chaque fois choisi des psys juifs ashkénazes à peu près aussi à l'aise que moi sur le sujet. Le dernier m'avait dit "oh vous savez moi il m'a fallu 50 ans pour accepter que j'avais le droit d'être en vie." Ok. Pas gagné donc. On va passer à la couette triple épaisseur je crois.

Mon père passait son temps à regarder des émissions sur la seconde guerre mondiale ; je n'ai jamais vraiment compris pourquoi et cela n'était pas quelqu'un à qui j'aurais pu en demander les raisons. Chacun a sa manière de gérer un trauma ; je n'ai pas à juger mais j'aurais aimé comprendre. Espérait-il comprendre quelque chose ? Trouver des raisons ? J'ai tenté de regarder, il y a deux ans environ, un reportage sur Barbie, je suis allée flinguer une porte, j'en ai conclu que cela n'était pas le moment.

Tous les jours, tous les bons dieux de jours, je lis des connards dire qu'il y en a marre de la "repentance" à propos de la déportation, de l'esclavage ou de la colonisation. Au delà d'un propos plus politique, j'ai envie de dire qu'on piétine chaque fois la mémoire de mon père avec ce genre de merde (ainsi évidemment que toutes les victimes des événements cités bien sûr mais mon billet de ce jour est, vous l'aurez compris, quelque peu égocentré).
Je ne me suis jamais réjouie de la mort de quelqu'un ; ni de Barbie, ni de Pinochet, ni de qui que ce soit. Pourtant je crois que le jour où Faurisson claquera je reprendrai une part de tarte. Cela parait évident de le dire mais pourtant peut-être nécessaire ; la vie de mon père a été sans aucun doute gâchée par sa déportation. La résilience vantée par Cyrulnik, il ne l'a pas connue. Voir cet homme, qui plus est remis sur le devant de la scène par quelques salopards, nier ses souffrances est plus que je peux en supporter. Je ne sais pas si des déportés ont écrit sur l'après-déportation (et non je ne veux pas de références, merci) et surtout sur leurs souffrances. je pense qu'on ne leur en a pas laissé la place ; après tout c'était la victoire et quelques cadavres morts et vivants n'allaient pas gâcher la liesse. Et puis cette génération là ne parlait pas. Enfin mon père, lui, ne parlait pas. Rajouter que peut-être j'ai aussi le droit de dire que je souffre, de ça, d'autre chose. Quand on a un père déporté, grand traumatisé, il est compliqué d'oser dire qu'on peut avoir eu des emmerdements, des traumas. Parce qu'ils seront tous moins forts, moins importants que le sien.

J'ai des regrets. Regrets inutiles car je n'étais pas en état de poser des questions quand il était encore là et qu'il n'était pas en état d'y répondre. Mais des regrets tout de même. Une fois j'étais gamine, je l'ai poussé dans le dos, pour rigoler, comme ca. Il s'est retourné et j'ai vu dans ses yeux qu'il n'était plus là, qu'il pouvait me tuer en cet instant là. Un quart de seconde. Cela m'a rappelé la schlague, m'a-t-il dit. Puis il s'est enfermé dans sa chambre. Et j'ai eu tellement honte.

Alors hier j'ai fait un pas. J'ai écrit au service historique de la Défense pour tenter d'obtenir son dossier. Je ne sais ce qu'il contiendra, s'il existe.

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  19 réponses sur “La résilience n’est pas rue des Morillons”

  1. je n'ai vraiment pas de quoi être brillant ou pertinent. Alors je vais juste te souhaiter du courage, c'est un sacré deuil auquel tu t'attaques.

  2. Il faut vivre ! Avec l'histoire qu'on a vécue, l'histoire que nos parents ont vécu et celle de nos grands-parents.
    Avec la déportation, la délation, la spoliation et le déni des uns et des autres. En parler, ne pas en parler, ça a toujours été la question.
    Ton père regardait toutes les émissions sur la Seconde Guerre mondiale, mon grand-père guettait les noms juifs sur les génériques des films, comme pour se dire "il en reste encore".

    La résilience vantée par Cyrulnik, je n'adhère pas.
    Mais, il faut avancer, faire son chemin, malgré les regrets, la colère et le sentiment d'injustice.
    Ou en faire une force pour se battre pour un monde plus égalitaire, plus juste.

  3. difficile de commenter.
    je crois que la résilience telle que la décrit Cyrulnick repose en partie sur l'acceptation de l'idée que toi c'est toi et lui c'était lui.

  4. Chère Georgette,
    Chère Valérie,

    Dans mon entourage proche de petit garçon né en 1964, il y avait une famille d'amis.
    Je n'ai appris que plus tard ce que signifiait le mot juif dont ils parlaient souvent entre eux.
    Ces amis ont eu un petit garçon, né juste avant les évènements de mai 68. David est devenu un très bon ami.
    Et son père, et son grand-père, nous parlaient parfois, à nous, petits garçons, de ce qui s'était passé pendant la guerre.
    Puis vint le jour ou David a eu le droit d'aller à la synagogue avec son père et son grand père.
    En arrivant là-bas, en voyant tout ce monde, il s'est écrié :
    "Mais il en reste tant que ça ?".
    Cela a fait rire son grand-père.
    Son père en pleure encore de rire en en reparlant.
    Et lui a un sourire gêné quand on évoque ce mot d'enfant.
    Voilà, je voulais juste partager cette anecdote avec vous.
    Et vous dire merci pour ce billet dont les deux dernières phrases sont essentielles. Et belles. Et justes.

    Jérôme

  5. Dommage qu'il n'y soit pas resté, on aurait été épargné de ta présence, salope nuisible.

  6. Jérome > j'adore ton anecdote ! des fois c'est bon de voir le monde avec des yeux d'enfants :)

  7. Je ne sais quoi dire, mais je t'ai lu et ça me touche. Alors des câlins.

  8. Sérieusement, c'est qui qui a commenté sous le pseudo "salope" ? Etouffe-toi dans ta bave.

  9. un grand pas, et tant d'amour.

  10. Ton texte est très juste et très profond.

    J’ai envie de rebondir sur la plupart de tes paragraphes et commenter longuement tout ce qu’ils m’évoquent. Mais j’ai peur de ne pas être très pertinente et peut-être inutilement blessante.

    Alors je te dis juste que je pense très fort à toi. Je pense sincèrement que le fait que tu commences à mettre des mots sur tout ça, que tu écrives maintenant des textes plus élaborés (et pas simplement quelques bribes et allusions) et que depuis peu tu aies envie de te prendre le risque de te plonger dans les archives, est une démarche positive qui te sera à terme très bénéfique. Courage. Et continue.

  11. Il est parfois nécessaire de rappeller que ce qui compose notre "moi", notre personne, c'est aussi notre histoire, et donc l'histoire de nos parents, grands-parents (dans ce cas-là: un passif, en quelques sortes). Certains psy (-chologue, ou -chiatres, je ne sais plus) disent qu'une personne est énormément affectée par le passé de sa famille qu'il soit connu par cette personne ou non. Il y a alors des résiliences intergénérationnelles. On peut te dire que ce "fardeau", que cette souffrance n'est pas la tienne, mais ce serait réducteur. L'histoire de ta famille et donc ton histoire est lourde en souffrance, et la résilience en est que plus difficile.

  12. Juna : je crois que c'est la "psychogénéalogie"...
    Peut être qu'il n'y a pas de réponse, juste se battre, se battre encore et encore... et ça tu sais faire

  13. Sur la résilience, je ne crois pas que ca dépende d'un évènement ou pas... Il me semble que l'intérêt de cette "théorie" est plutôt de mettre en avant que certains schémas éducatifs ou d'apprentissage créent des structures mentales plus "solides" que d'autres.
    Moi j'adhère, mais plutôt comme un axiome, disons que ça comble un trou et explique l'inexplicable...

  14. Je sursaute sur mon siège après avoir lu ce billet si personnel (comme si la non habitude d'exprimer ses sentiments avaient été comme transmise) et je laisse un commentaire bien amical.

  15. J'ai lu ton billet hier soir et je voulais te laisser un commentaire mais j'ai du abandonner celui-ci avant de le valider.
    Cela m'a touché énormément, parce que mes deux grands-parents ont été dans des camps, seulement, on n'a pas retenu grand chose de ceux-ci.
    Insubordonnés tous deux sans se connaitre, ils ont refusé de rendre les armes, et ont pris le maquis seuls, guettant les soldats SS qui passaient pour les abattre, comme des snipers. Ils ont été nombreux dans ce cas, et on les oublie complètement, il n'y a pas de place pour eux dans les commémorations et pourtant...jugés comme terroristes, traitres, espions, la France les a reconnu comme héros à la sortie de la guerre.
    Suite à ton billet, j'ai décidé de retrouver cette trace de leur histoire dont ils ne parlaient guère. J'ai eu le numéro de leur carte d'ancien combattant et cela fait du bien, vraiment, je veux retrouver le nom de ces camps de concentration, je suis décidée.
    Je t'embrasse, fais la démarche, tu verras comme ton père sera vivant dans ton coeur, et son histoire seras transmise.
    Courage et merci beaucoup!

  16. Ah, il y a le mémorial de Caen, ils ont des archives: 02 31 38 45 36, ils te donneront le bon service (Reconnaissance et Réparation)

  17. Tu as lu Maus ? Si c'est envisageable, vraiment, fais le.
    /conseil à la noix des gens pas vraiment concernés qui la ramènent quand même

  18. Bonjour,

    J'arrive plusieurs mois après la bataille, mais ton texte me touche, énormément. Dans mon cas, vu mon jeune âge, il ne s'agit bien sûr pas de mes parents, mais de mes grands parents.
    L'un de mes grand-père a été déporté dans le cadre du STO, donc pas dans les camps, mais quand même. Il est mort bien avant ma naissance, des suites de la malnutrition et de ce qu'il avait subi là-bas. Et eux n'ont pas été rapatriés. Mes grand-mères me parlent souvent de cette guerre, pour ne pas que j'oublie, pour que je comprenne. Pour que mes enfants ne connaissent jamais ça.

    Poser des questions est très difficile, et savoir peut être plus douloureux que de ne pas savoir. Quoi qu'il en soit, je te souhaite beaucoup de courage et continue à écrire aussi magnifiquement.

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