sept 172011
 

On me demande souvent quel ouvrage lire pour comprendre le féminisme ; la réponse est impossible à donner tant il est protéiforme et riche. C'est comme si vous me demandiez une lecture pour comprendre "la politique".

Pourtant s'il est bien une auteure à côté de qui l'on ne peut passer - qu'on soit ou non d'accord avec elle - c'est bien Christine Delphy. Posons d'emblée le personnage ; elle est à la fois contre toute loi sur le voile et la burqa et contre la légalisation de la prostitution. Habituellement, on prend le package complet et pas la moitié ; vous imaginez donc que cela lui vaut de solides inimitiés. J'aurais envie de souligner que sa position sur la prostitution me semble inspirée de la féministe post-marxiste qu'elle n'a jamais cessé d'être.

Son ouvrage de référence "L'ennemi principal" (brrrr ca fait peur, voilà un titre castrateur ouhlala) est un recueil de textes écrits dans les années 70.

Sous sa coordination, vient de paraître, aux Editions Syllepse, Un troussage de domestique qui constitue un recueil d'écrits féministes : "le sujet de ce livre c'est ce que ces réactions unanimes de la classe politico-médiatique disent de la société française, de ses dirigeants et de ses journaliste, aujourd'hui, en 2011".
Je vous mets les liens des textes disponibles en ligne (l'ouvrage vaut 7 euros ; cela vaut le coup de l'acheter pour celles et ceux qui le peuvent).

Affaire DSK : pour Gisèle Halimi, «le respect des femmes doit prévaloir»
Affaire DSK : Anne Sinclair, l’autre visage du sexisme
L’affaire Strauss-Kahn, une avancée pour la cause féministe ?
Hommes/femmes: des rapports opposés entre les Etats-Unis et la France
Du voile intégral à l’affaire DSK : qui montre son vrai visage ?
Violeur au-delà du périph’, séducteur en deçà
Le machisme ultraviolent au quotidien
Cher camarade…
Ma réponse aux défenseurs trop zélés de DSK
Les informulés d’une rhétorique sexiste
Si on ne peut plus violer tranquillement les femmes de chambres...
La morale de ces morales…
Hotel Housekeepers Break Silence on Job Assaults
Qui accuse qui dans l’affaire Strauss-Kahn ?
Non au procès du féminisme !

Ce livre est une saine douche froide ; saine car il nous permet de voir combien nous nous sommes endormies. Combien nous tolérons des propos qui ne sont plus jamais acceptables. Comment entendre, en 2011, qu'un député puisse dire à une consoeur ; "je te passe ce papier si tu baises avec moi". Comment entendre qu'un Benoit Hamon, le chéri de ces dames, puisse dire "un peu sexiste mais amusante quand même".
Comment entendre parler de "troussage de domestique" ?
Pourquoi, lorsqu'on tente d'expliquer l'acte supposé de DSK, début juin, parlait-on d'un "acte manqué" : "tout cela est passionnant et très utile pour évacuer le fait que dans cette histoire, il y a une autre personne. Pourquoi, tant qu'à faire un "acte manqué - s'il ne voulait pas vraiment (...) être président, pourquoi ne pas attraper une bactérie très agressive ou encore se faire moine (...) ? Pourquoi aurait il choisi "l'acte manqué" qui implique de blesser physiquement, psychiquement, et durablement, quelqu'un ? Pourquoi faut-il qu'il y ait, dans ces scenario où l'on convoque le si complexe (et fascinant) inconscient masculin tant de femmes détruites ? pourquoi ne peuvent-ils s'autodétruire tout seuls et nous ficher la paix ?" (Christine Delphy).

Effectivement vous entendrez souvent, que s'il a tué, c'est avant tout lui qui souffre (et pour qui on fait une minute de silence). S'il a violé, c'est pour prouver à lui même et aux autres sa virilité. S'il a battu, c'est qu'il avait été licencié. Bref tout acte de violence masculine s'explique aisément, logiquement, en évacuant, toujours qu'il y a une autre personne concernée.

Le livre ne manque pas de nous rappeler qu'on ne viole pas dans chez les blancs, on séduit. On se comprend mal. Il y a malentendu. Au pire, on commet un crime passionnel ou un acte de folie. Chez les autres, on viole, on est barbare, on commet des crimes d'honneur.
Delphy rappelle la culture de la haine et de l'impunité entourant le viol. Elle montre combien  l'on s'attache aux fausses allégations de viols - qui doivent être dénoncées nul ne le nie - sans jamais s'arrêter sur le fait qu'il y a plusieurs dizaines de milliers de viol chaque années, que très peu sont portés en justice et encore moins jugés. Parce que cela n'a, au fond, aucune importance. La simple déqualification, régulière, des viols en agression sexuelle, devrait pourtant, nous montrer qu'il n'y a quelque chose qui ne va pas. Préférons penser qu'il y aurait des dizaines de milliers de femmes qui sont des menteuses.

Et voilà  qu'on nous explique, toujours à la même époque,ce qu'il convient de faire, dans cette France là ; Chez Yves Calvi, on nous expliquera par exemple "si vous joggez - si vous devez à toutes forces jogger - faites le en plein jour, dans des endroits fréquentés, avec un homme, à défaut avec une femme, à défaut avec un chien, à défaut ave un sifflet". En gros, on nous explique, en nous distillant la peur du violeur, qu'il faut mesurer ses mouvements. Les contrôler.

De toutes façons, si nous avions quelques questions sur le viol, Thomas Clerc nous explique combien le désir masculin est "irrespectueux" et combien il faut faire  avec plutôt que de le "châtrer". Parler de "faire avec" à propos de viol ; voilà qui a au moins le mérite de poser les choses clairement.

Mais revenons sur les mots prononcés lors de l'affaire.
Pour BHL le juge a fait semblant de penser "qu'il était un justiciable comme un autre"
Royal "je pense d'abord à l'homme"
JFK "un troussage de domestique"
Sabban "tout le monde sait que sa fragilité, c'est la séduction, les femmes".
Le Guen évoque une "hallucination" de la victime.
Sylvie Pierre-Brossolette : "quelle image donnons nous au monde quand les télévisions de la planète entière montrent un prestigieux français pénétrer dans le tribunal de New York, piteux, mal rasé, et toujours menotté, pas mieux traité que les malfrats de couleur déférés avant et après lui devant le juge".
DSK est certes "séducteur jusqu'à l'inconscience", "dragueur", "entreprenant",  "séducteur lourd" ; tout est fait pour mélanger séduction et viol. On parle de viol, on nous parle séduction. On parle de fellation forcée, on nous parle d'homme à femmes. Demorand, le 18 mai dans Libération disait "quitte à ramer à contre courant de l'époque et contrairement aux injonctions entendues ici et là, liberation continuera, premier principe, à respecter la vie privée des hommes et des femmes politiques". La messe était dite ; une accusation de viol est de l'ordre de la "vie privée".

De la victime à part qu'elle appartient "à une communauté" que "le port de tête est altier. les cheveux bruns élégamment coiffés ont été lissés et crantés sur les cotés", qu'elle est "grande", "moche" pour certains (trop pour avoir été violée), avec "de gros seins et de grosses fesses" pour d'autres, on ne saura rien de plus.

Pour nos éminents défenseurs et spécialistes de l'histoire américaine, les Etats-Unis seraient un pays, ou en plus d'être les rois du puritanisme, l'on passe son temps à condamner des hommes qui ont pris un ascenseur avec une  femme seule. C'est d'ailleurs ce qu'il faudrait marquer dans tout guide touristique ; "Ne vous retrouvez jamais avec une femme seule où elle portera plainte pour harcèlement et vous finirez en prison entouré de noirs"
Rappelons comme l'explique Joan Scott que le harcèlement ne peut se plaider au USA que si vous avez clairement fait savoir que le comportement vous déplaisait. Si tous les jours un collègue vous envoient des photos pornographiques et que vous ne dites rien, on supposera que c'est consensuel. Il faut donc amener la preuve que vous lui avez dit de cesser et qu'il ne l'a pas fait. On est donc bien loin - quelle surprise - de hordes de femmes hystériques soutenue par une justice misandre. Rappelons aussi que les puritains sont fermement opposés aux lois sur le harcèlement sexuel, fervents tenants d'une inégalité naturelle entre l'homme et la femme. Aux Etats-Unis l'employeur peut payer des sommes plus élevées s'il a laissé s'installer un tel climat ; il faut encore donc une fois prouver qu'il en avait connaissance. Joan Scott en profite pour souligner qu'en 2004, dans un sondage publié par CNN, 47% des personnes interrogées disaient avoir couché avec un ou une collègue. Au temps pour le puritanisme.

En 2004, lorsqu'une jeune femme avait menti au sujet d'une agression antisémite, DSK avait déclaré "si c'est un coup monté, évidemment ca serait criticable en tant que coup monté, mais ca ne changerait rien au fait que c'est la dixième ou vingtième agression de ce genre".

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  4 réponses sur “Résumé du livre Un troussage de domestique de Christine Delphy”

  1. Delphy est meilleure à l'écrit qu'à l'oral ; sa prestation sur BFMtv ce soir m'a un peu déçu, j'avais cru qu'elle serait plus "punchy".

    Peut-être n'a-t-elle pas eu assez de temps à l'antenne pour développer son point de vue qui, du coup, semblait assez confus.

  2. bonjour,
    vous avez le lien de l'interview de Christine Delphy ce soir sur BFMTV ? Pas dispo en direct, et ne trouve pas sur le site :( . MERCI ;-)

  3. J'avais loupé cette article. Merci de rappeler cette réflexion ! La séduction, le viol, c'est vraiment plus qu'une simple bataille de mots. Je ne connaissais pas Delphy avant toute cette histoire DSK...

  4. Bonjour
    Vous trouverez une note de lecture complémentaire sur le Blog Entre les lignes entre les mots sous le titre "Dans cette histoire, il y a une autre personne et c’est une femme" (http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2011/09/19/dans-cette-histoire-il-y-a-une-autre-personne-et-cest-une-femme/)

    Comme l’indique Christine Delphy dans son avant-propos : « Il ne s’agit pas de mieux révéler l’affaire, mais d’envisager l’affaire comme un révélateur », plutôt « d’analyser comment ce qui est ”donné” à percevoir se trouve effectivement perçu, nommé, identifié, jugé, commenté, infléchi et interprété, exhibé ou dissimulé ».

    Le livre étant composé de plus de vingt textes, cette note de lecture se limitera à deux textes. Que les auteures non citées n’en prennent donc pas ombrage. Les textes forment un ensemble critique et pertinent. L’accablant voyage dans une chambre d’hôtel à 3000 dollars la nuit devrait donner lieu à un procès. L’invisibilité des salarié-e-s et du travail de nettoyage des hôtels devrait être analysée, les violences sexistes, beaucoup plus quotidiennes qu’on ne le pense, dans les grands hôtels parisiens, mises sur la place publique.

    Derrière la langue de bois, la vérité des cœurs, la vérité des mœurs : comportements et discours arrogants, mépris et haine de classe, misogynie et sexisme, racisme banalisé d’une partie de ceux et celles qui se proclament « élite ». Du « troussage de domestique » à « il n’y a pas mort d’homme », au delà du dégoût et de la gerbe, il convient d’analyser. C’est ce que font brillamment les auteures des textes, la plupart parus en mai et juin 2011.

    Nous ne devons pas accepter que les violences physiques, psychiques ou verbales ne soient appréhendées que comme des actes de la sphère domestique ou privée. Il s’agit bien de violences sociales, de manifestations de la domination des hommes sur les femmes, d’une construction sociale inégalitaire, donc de politique.

    Je choisis de commencer par l’article de Jenny Brown (Éditrice à Labor Notes et membre de Redstockings of the Women’s Liberation Movement) « Les femmes de ménage des hôtels brisent le silence sur les agressions »

    Deux cents femmes scandaient « Honte à vous » le 6 juin lorsque Dominique Strauss-Kahn (DSK) pénétrait dans le Palais de Justice de Manhattan. « Les femmes de chambre syndiquées étaient là pour dire que sur la base de leur expérience avec les clients des hôtels, elles croyaient leur collègue de travail. Elles racontent que les clients font de l’exhibitionnisme, proposent d’acheter leurs services sexuels, les attrapent et les tripotent, et parfois tentent de les violer. »

    L’auteure nous rappelle la résistance des travailleuses des hôtels de San Francisco et de Hawaï au port de la jupe, le refus de se retrouver « seules dans les chambres avec le client et la porte fermée » et de la politique du « Cela doit rester confidentiel ! ».

    Tout cela n’a rien d’anecdotique. On comprend alors que « Les législateurs de New-York ont soumis un projet de loi qui obligerait les hôtels à afficher dans les chambres une ”Déclaration des droits” des femmes de chambre, qui les obligerait à informer et à former celles-ci sur leurs droits ainsi qu’à les protéger des représailles quand elles font état des incidents dont elles sont victimes. »

    Avec l’humour qui la caractérise, Christine Delphy titre son premier texte, en utilisant le texte de Jacques Dutronc pour le générique du film Arsène Lupin : « C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un Gentleman ».

    L’auteure part d’un constat, pendant deux jours les médias ne parlent que de ‘DSK’ et « Pas un mot pour la femme de chambre », pas un mot sur Nafissatou Diallo.

    Les uns et les autres supposent que « les faits reprochés au directeur du FMI sont faux » et « érigent la ‘présomption d’innocence’ au rang de marqueur identitaire français ». (Ce point sera traité plus longuement dans un autre texte « Qui accuse qui ? Préjugés et réalités dans l ’affaire Strauss-Kahn »). Présomption d’innocence indéniablement mais « ne faut-il pas respecter la ‘présomption’ de victime ?» comme le demande Clémentine Autain dès le 16 mai.

    Un rassemblement féministe sera organisé à Paris le 22 mai, pour défendre l’autre personne déniée et « Pour dire que le viol est un crime, pas une ‘affaire de vie privée’. Une agression, pas une ‘relation’. Que non, c’est non. »

    Christine Delphy analyse successivement la vague, le tsunami des propos sexistes, la négation sociale du viol et sa transformation en « en rapport un peu passionné » sous le mythe fabriqué du besoin, de la « pulsion ». Si viol il peut y avoir, ce n’est pas dans les classes supérieures, justes chez les barbares, ces classes populaires, confinées dans les banlieues et les coutumes ‘barbaresques’. Faut-il encore souligner que la majorité des viols se produisent dans l’environnement familial, les violeurs étant souvent des proches, très proches de leur victime, et que le viol conjugal y a une place souvent centrale.

    Autour du déni, se tisse une étrange toile, une sorte de « statut d’exception pour la ‘sexualité’ » résumé à « leur liberté, la liberté des hommes ». Que penser alors de ce sujet au baccalauréat « La liberté est-elle menacée par l’égalité ? ». La liberté des uns contre l’égalité revendiquée pour les autres (les unes). Comme le disent Clémentine Autain et Audrey Pulvar : « Notre conception du désir, du pouvoir et du sexe est à déconstruire et à réinventer à la faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes ». Bénéficiaires de l’asymétrie, de l’inégalité, du sexisme, les hommes ne la veulent pas. Il faudra donc aux femmes de l’imposer par des mobilisations autonomes. Et sur cette base, développer des convergences dans des cadres unitaires et mixtes.

    Il y a une véritable culture d’impunité aux violence contre les femmes et l’auteure termine son article sur la nécessité d’une véritable loi cadre contre les violence de genre.

    En annexe Christine Delphy analyse une différence essentielle entre la loi française et la loi du 24 avril 2008 sur le droit des femmes à éradiquer la violence machiste (Catalogne). La loi française s’est contenté de modifier certains articles préexistants « sans tenter d’expliquer ce qui est spécifique dans cette violence, de ce qui la suscite et ce qu’elle produit. La loi catalane elle, lui donne un sens en expliquant son caractère systémique ; elle l’inscrit dans un système particulier : le système général de domination des hommes sur les femmes, le système patriarcal. »

    Outre les articles cités :

    Gisèle Halimi : « Le respect des femmes doit prévaloir »

    Clémentine Autain « ‘Affaire DSK’ : l’impensable viol »

    Sabine Lambert « Bienvenue chez les ‘pas nous, pas nous »

    Rokhaya Diallo « Le sexisme ? Pas de ça chez nous ! »

    Sylvie Tissot : « Une ‘affaire de jupons’ : le traitement de l’affaire DSK de 2008 »

    Sophie Courval : « Ce qu’Anne Sainclair fait au féminisme »

    Joan W. Scott : « L’affaire Strauss-Kahn, une avancée pour la cause féministe ? »

    Claire Levenson : « Hommes/femmes : des rapports opposés entre les États-Unis et la France »

    Les TumulTueuses http://www.tumultueuses.com/ : « Qui montre son vrai visage ? Du voile intégral à l’affaire DSK »

    Najate Zouggari : « Violeur au-delà du périph’, séducteur en deçà »

    Christelle Hamel : « Violences faite aux femmes : la volonté de ne pas savoir »

    Michelle Guerci : « Le machisme ultraviolent au quotidien »

    Mademoiselle http://blog.entrailles.fr/ « Cher camarade »

    Natacha Henry : « Comment les notables sexistes creusent le retard français »

    Titiou Lecoq : « Ma réponse aux défenseurs trop zélés de DSK »

    Mona Chollet : « Les informulés d’une rhétorique sexiste »

    Béatrice Gamba, Emmanuelle Piet : « Si on ne peut plus violer tranquillement les femme de chambre »

    Mademoiselle : « La morale de ces morales »

    Marie Papin : « Comment les victimes deviennent le coupables, ou le traitement médiatique des violences faites aux femmes »

    Christine Delphy : « Qui accuse qui ? Préjugés et réalités dans l’affaire Strauss-Kahn »

    Clémentine Autain, Audrey Pulvar : « Non au procès du féminisme »

    Une dénonciation implacable de la « permanence du sexisme en France », de la « profonde et vivace misogynie qui nous entoure » et des trois solidarités « celle de genre, qui unit les hommes contre les femmes, celle de classe qui unit les riches contre les pauvres, et celle de race qui unit les Blancs contre les Bronzés ».

    Deux livres complémentaires pourraient être construits. Le premier directement lié à celui-ci : 7 minutes entre inconnu-e-s, quel consentement et quels plaisirs partagés possibles ?

    Le second concernant le FMI et ses dirigeants : Des plans d’ajustement structurel comme crime contre l’humanité.

    et de nombreux autres textes sur ce sujet et sur le féminisme en général
    cordialement
    didier

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