nov 042015
 

Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses.
J'ai donc décidé d'interviewer des femmes féministes ; j'en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d'accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes.

Interview de Sabrina.
Son, twitter : @_SasaT_

 

Bonjour peux-tu te présenter ?

Sabrina, 37 ans, lyonnaise, mariée, 2 enfants, directeur de mission dans un cabinet de conseil, blogueuse dilettante et twitteuse assidue.

Depuis quand es-tu féministe ; y-a-t-il eu un déclic particulier ou est ce venu progressivement ?

Je suis féministe par endoctrinement et héritage maternel. Ca fait donc plus de 30 ans.

Ma mère est algérienne, kabyle d'origine, et a connu la période faste de la libération algérienne. A son époque (elle est née en 1948), elle faisait partie des rares femmes éduquées / diplômées (elle a eu le bac). Elle portait des cheveux très longs et des robes très courtes, c'est impressionnant de voir les photos de l'époque quand on sait ce qu'est devenue l'Algérie depuis.

Maman a fait partie d'un groupe qui a crée l'équivalent du MLF algérien. C'était une période intense de sa vie, elle l'évoque avec plaisir. Sur un bateau entre Alger & Marseille, elle a rencontré un expatrié qui enseignait en Algérie, mon père. Elle a donc quitté l'Algérie en 1977, et n'y vit plus depuis lors.

Les discours "militants" de ma mère, je les ai toujours entendu, je mets des guillemets car c'est un militantisme de salle de bains, au sens où elle s'est consacrée à sa famille, et s'est surtout occupée de transmettre ses valeurs féministes à ses filles (beaucoup moins à son fils), et peu dans le public.

Le message central a toujours été autour de l'AUTONOMIE. Quoi qu'il advienne dans ta vie, tu dois être autonome, capable en toute circonstance de dépendre de personne, et encore moin d'un mari / concubin.

Même si j'ai baigné dans le féminisme, j'ai eu un déclic important, j'avais 12 ans et nous vivions en Allemagne, et le consulat de France recevait régulièrement des conférenciers français et étrangers. Ce jour là ma mère m'a emmené entendre BENOITE GROULT. Bien moins célèbre  que d'autres féministes de la même époque, elle m'a littéralement subjuguée. Ses mots sont allés droit au cœur (et du mien) des femmes allemandes, qui qui galèrent à concilier vie pro et vie perso. Son ouvrage de référence Ainsi soit-elle, est certes un peu daté, mais c'a été une révélation.

Tu as un garçon et une fille ; leur enseignes-tu des valeurs féministes ? Arrives-tu à avoir une éducation antisexiste avec eux ?

Ils ont respectivement 4 (la fille) et 8 (le garçon), ils sont donc un peu jeunes pour que je leur enseigne de manière formelle le féminisme, mais j'essaie d'être attentive à certains comportements (y compris les miens) et dérives sexistes, ce qui reste éminemment compliqué dès lors que l'on ne vit pas en vase clos. Les messages sexistes sont partout : chez les grands parents d'abord (en dehors de ma féministe de mère s'entend) et la famille, à la télé (qu'ils ne regardent pas chez nous) mais surtout à l'école, pas tant de la part du corps enseignant que chez les petits camarades. Comment refuser à sa fille ce qu'elle voit et convoite chez ses copines.

Pour le 1er, le garçon, je ne me suis pas tracassée, même si j'ai constaté un penchant naturel pour les camions et les grosses roues. Mais il a aussi adoré Merida, qui est l'histoire d'une princesse "rebelle", dont il a souhaité avoir une poupée (ce qu'il a eu).

Pour la fille, elle a été au contact 1er de son frère, ce qui fait qu'elle  a joué avec ses camions, et partagé ses activités de "garçon". Mais à partir de 2,5 ans / 3 ans, elle s'est mise à me singer (beaucoup). Elle veut être toujours en robe, elle veut se maquiller le matin, "comme maman". Et puis avec l'école est venu le cortège des barbies, des têtes à coiffer, et du rose !

Mes copines me font peur "si tu la prives de rose (que je suis tentée de faire) elle va faire une fixette, et tu vas te retrouver avec une Barbara Cartland !"

Du coup je me suis calmée dans ma chasse au rose. Je laisse faire la mamie (qui s'en donne à cœur joie). De la même manière que j'ai arrêté de me battre pour la mixité aux anniversaires (j'ai tenu le coup 3 ans). Clairement, à partir de la fin de la maternelle, il y a un gros gap qui se creuse entre filles et garçons. Ils ne jouent plus ensemble, ont des rapports de séduction / répulsion, et SURTOUT, le niveau de maturité est très différent. Ce n'est qu'une observation empirique, qu'il faudrait analyser de manière systémique, mais je constate qu'un garçon de 7 ans et une fille de 7 ans, ça n'a rien à voir. Les filles son plus posées / mûres / obéissantes / dégourdies.

Alors tout cela est par ailleurs en contradiction avec mes principes antisexistes, j'en ai bien conscience, mais je ne suis pas capable d'en faire abstraction.

Par ailleurs, les enfants grandissants, j'essaie aussi de répondre simplement et "sobrement" à des questions sociales / sociétales / sexistes dont je sens qu'elles sont générées par des échanges avec leurs camarades de classe. Une fois par exemple, mon fils est rentré de l'école en me disant "tu sais, Marius, il a deux papas". Je sentais à son regard qu'il testait ma réaction avec cette information incongrue à ses yeux. Je l'ai regardé et lui ai dit "Et ?". Il est reparti en disant "Ah ben non rien."

Sur le coup, j'ai préféré en faire un non sujet, parce que je ne voulais pas dramatiser le cas, et surtout pas me lancer dans des explications sur l'orientation sexuelle, etc, surtout sans avoir défini une ligne de conduite avec son père.

En tous cas à l'école, je vois bien que les questions autour de l'homosexualité les travaillent beaucoup. Il y a là une forme d'exotisme qui les intrigue. Dans notre entourage, nous avons un ami proche qui est gay, dont les enfants sont fans absolus. Et de temps en temps, ils reviennent à la charge sur ses choix sexuels, son absence de mari, etc.

En bref, il n'y a rien de plus conformiste, voire réac, qu'un enfant !

Rencontres-tu  du sexisme dans ton travail ? Sous quelle forme se manifeste-t -il ?

Oui ! c'est un de mes 1ers chevaux de bataille, 15 ans que je bosse, dans les métiers du conseil, où il y a de plus en plus de femmes, mais où les clients / décideurs sont le plus souvent des hommes. J'en ai raconté des épisodes sexistes dont j'ai été victime sur mon blog, on pourrait en faire un livre.

Celui-ci explique notamment ce que je fais vis à vis du sexisme dans le monde du travail, je reprendrais bien ce paragraphe pour te répondre ici :

  • Comment je suis féministe au travail  ?

Pour ceux qui suivent ce blog et mon compte twitter, l’égalité hommes / femmes dans le monde du travail est mon principal cheval de bataille. Je souhaite gagner autant qu’un homme à compétence et expérience équivalente (je suis engagée socialement et collectivement dans mon entreprise à cet effet), je considère que la parentalité (des hommes et des femmes) n’est pas (ne doit pas être) un frein à une carrière accomplie, et je veux que les équipes soient gérées de la même manière qu’on soit un homme ou une femme. Je supporte mal par exemple que les femmes soient stigmatisées / signalées comme « plus empathiques » dans leur management (on est des connasses comme les autres). Le travail doit être le lieu emblématique d’une stricte égalité, c’est là que je crois que la valeur d’exemple est la plus forte (après l’école). L’exigence doit se porter tant vis à vis des hommes qui doivent proscrire comportements sexistes, paternalistes et discriminants (pas de surnoms « affectueux », pas de harcèlement moral ou sexuel évidemment), que des femmes, qui doivent éviter d’utiliser certains ressorts sexistes / sexués dans le cadre professionnel. On s’abstiendra donc de pleurer quand on est en échec, ou de minauder (montrer ses seins / coucher) pour arriver à ses fins. S’agissant des postes à responsabilité / de direction, je suis en faveur d’une politique de quotas, parce que sinon le monde de l’entreprise sera encore régenté par des hommes (blancs de + de 50 ans) pendant encore 200 ans (et de même en politique).

Je suis très à cheval sur ces sujets, et je reprends méthodiquement toutes les situations / comportements sexistes et misogynes, je ne laisse rien passer. C’est très fatigant et décourageant, surtout quand on bosse dans des milieux masculins ET malins, c’est à dire qui savent jeter un peu de poudre aux yeux sur l’égalité et la parentalité avec quelques « mesurettes ». Je décortique TOUS les plans proposés et au quotidien je ne tolère aucun comportement misogyne ou ambigu. Par exemple, le chef qui m’appelle en tout paternalisme « ma puce », je lui réponds « oui papa ». C’est dans le cadre professionnel que je me rends le plus compte du chemin restant à parcourir concernant l’égalité, et pourtant je travaille dans le tertiaire supérieur, où la situation est loin d’être la plus critique.

En bref, il y a pour moi deux formes de sexisme au travail :

- la plus visible : celles des mâles blancs de + de 50 ans, qui sont déstabilisés par cette arrivée massive de gonzesses ambitieuses et compétentes, et se défendent en usant de machisme et paternalisme. Ce sont des blaireaux et des beaufs, mais assez facilement neutralisables à mon sens (en termes symboliques j'entends). Alors oui il faut continuer à se battre, défendre l'égalité salariale, ne laisser passer aucun comportement sexiste ou de harcèlement etc, mais pour moi cette bataille est quasiment gagnée.

- la plus pénible : l'organisation du travail structurellement défavorable a qui veut exercer sa parentalité dans des conditions pas trop iniques. Cela concerne donc hommes ET femmes (je suis très attentive et insistant quant à ce point). Mais clairement, tant que les hommes considéreront normal de commencer une réunion avant 8h et / ou de la finir après 18h30, ils sont irrespectueux de l'équilibre de vie des gens.

Quelle est pour toi la difficulté à traiter du féminisme en politique ?

On oscille beaucoup trop entre sujet de société / de moeurs et combat "pointu" d'arrière garde (comme l'écologie). Du coup, en fonction du sens du vent et de l'opportunité du jour, le féminisme est (mal) traité en politique. Après, à mon sens, la question est celle de l'égalité entre les hommes et les femmes, point barre. Et cela doit irriguer les politiques publiques dans leur ensemble. C'est pourquoi, de mon point de vue, ces créations sporadiques de délégation aux droits des femmes sont certes un mal nécessaire, mais ont tendance à circonscrire la question à des "problèmes de bonne femme", là où il faudrait tout traiter en transversal : l'égalité salariale, le respect de la parentalité, l'accès aux postes de pouvoir, etc.

Le sujet doit concerner tout le monde, puisque les femmes représentent 50% de l'humanité, et "font leur vie" avec les 50% restants (ou pas, si célibat ou homosexualité). Ce n'est pas un sujet mineur, d'arrière garde, comme on l'entend souvent, mais un choix de société.

Penses-tu qu'aujourd'hui le féminisme a bonne presse auprès des jeunes filles ?

Le féminisme a une image catastrophique auprès des jeunes générations. Pour recruter et former de jeunes diplômé(e)s à bac + 5, je suis effarée par

1/ le peu d'intérêt qu'ils portent à la question, voire leur léger mépris (générationnel) vis à vis de questions qui leur paraissent déjà résolues, soldées,

2/ leur manque de connaissance du sujet / de ses acteurs. Je fais souvent le "test Despentes", c'est à dire que je la cite dans une conversation type "machine à café". 9 fois sur 10, les jeunes collaborateurs, hommes ou femmes, ne savent pas qui elle est, alors qu'à mon sens c'est une des figures les plus médiatiques du féminisme. Alors qu'en est il de tout le reste ...

Pour autant, je constate que les filles continuent de se heurter très concrètement à ces questions d'égalité hommes femmes, notamment quand elles entrent dans le monde du travail. Là, elles se trouvent confrontées de plein fouet aux discriminations (salariales, retours de congés maternité catastrophiques), à la domination des hommes blancs de plus de 50 ans aux niveaux hiérarchiques les plus élevés, à la difficile conciliation de la vie privée et la vie pro, etc. En général, c'est au fil d'une de ces expériences, forcément douloureuse, que je retrouve un dialogue avec elles. Dommage que ce soit par dépit, par un vécu négatif, parce que forcément, ça rend les échanges amers, tendus et pas toujours très constructifs, alors que je suis persuadée que le féminisme œuvre pour une société meilleure !

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